POR'GIA
La journée n'avait pas eu pour Gadoudal et les siens un résultat matériel d'une grande importance, mais le résultat moral était immepse.
Tous les grands chefs vendéens avaient disparu ; Stofflet étai t mort, Gharette était mort. L'abbé Bernier lui-même avait fait sa soumission, comme nous l'avons déjà dit. Enfin, par
le génie et la courage du général Hoche, la Vendée était pacifiée, et nous avons vu que ce dernier, offrant des hommes et de l'argent au Directoire, avait été jusqu'au centre |de l'Italie inquiéter Bonaparte.
De la Vendée et de la chouannerie, la chouannerie seule restait. Seul de tous les chefs, Gadoudal n'avait pas voulu faire sa soumission.
Il avait publié son manifeste, il avait annoncé sa reprise d'armes; outre les troupes restées dans la Vendée et dans la Bretagne» on envoyait contre lui six mille hommes de renfort.
Gadoudal, avec un millier d'hommes, non-seulement avait ^enu tête à six mille vieux soldats aguerris par cinq ans de bataille, mais il les avait repoussés dans la ville d'où ils avaient voulu sortir, il leur avait tué enfin trois ou quatre cents hommes.
La nouvelle insurrection, l'insurrection bretonne débutait par une victoire.
Une fois les bleus rentrés dans la ville et leurs sentinelles posées, Gadoudal, qui méditait une nouvelle eipédition pour la nuit, avait à son tour ordonné la retraite.
On voyait à travers les genêts et les ajoncs de la plaiie; où, des deux côtés de la route, ils marchaient maintenant à découvert et qu'ils dépassaient de toute la tête, revenir joyeusement les chouans vainqueurs, s'appelant les uns les autres, et se pressant derrière un des leurs qui jouait de la musette, comme les soldats se pressent derrière les clairons du régiment.
Cette musette, c'était leur clairon à eux.
A l'extrémité de la descente, à l'endroit où les arbres renversés avaient formé une barricade que n'avait pu fran-
chir la cavalerie républicaine, à la place eûfia où Gadoudal et d'Argentan s'étaient séparés pour aller au combat, ils se rejoignirent au retour.
Ge fut pour eux une nouvelle joie de se revoir, car à peine s'étaient-îls entrevus en allant au feu.
D'Argentan, qui ne s'était pas battu depuis longtemps, y avait été de si bon cœur, qu'il s'était fait donner un coup de baïonnette à travers le bras. Il avait, en conséquence Jeté son habit sur son épaule et portait son bras en écharpe dans son mouchoir ensanglanté.
De son côté, Diana était descendue de la colline, et marchait de son pas ferme, de son pas masculin, au-devant des deux amis.
^ Gomment! dit Gadoudal en l'apercevant, vous êtes restée là, ma brave amazone?
D'Argentan jeta un cri de surprise, il venait de reconnaître mademoiselle Rotrou, directrice de la poste aux lettres de Vitré.
— Permettez, continua Gadoudal s'adressant toujours à Diana et lui Indiquant de la main son compagnon ; permettez que je vous présente un de mes meilleurs amis.
— Jl. d'Argentan? dit en souriant Diana. J'ai Thonneur de le connaître, et c'est même une vieille connaissance de trois jours. Nous avons fait la route ensemble, depuis Paris jusqu'ici.
— Alors, ce serait à lui de me présenter à vous, mademoiselle, si je ne m'étais pas présenté tout seul.
Puis, s'adressant particulièrement à Diana :
— Vous alliez à Vitré, mademoiselle? demanda-t-il.
— M. d'Argentan, dit Diana sans répondre à Gadoudal,
vous m'aviez offert pendant la route, si j'avais quelque grâce m 3
à demander au général Cadoudal, d'être mon intermédiaire piès de lui.
^ Je supposais alors, madame, le cas où vous ne connaitries pas le général, répondit d'Argentan, ^ais, quand une fois on vous a vue, vous n*avez plus besoin d'intermédiaire, et je me fais garant que tout ce que vous demanderes à mou ami, il vous raccordera.
— Ceci, monsieur," c'est de la galanterie et une façon d'échapper aux engagements que vous avez pris vis-à-vis de moi. Je vous somme positivement de tenir votre parole.
— Parlez, madame ; je suis prêt à appuyer votre demande de tout mon pouvoir, répondit d'Argentan.
— Je désire faire partie de la troupe du général, répondit tranquillement Diana.
— A quel titre? demanda d'Argentan.
— A titre de volontaire, reprit froidement Diana. Les deux amis se regardèrent.
— Tu entends, Cadoudal? dit d'Argentan.
Le front de Cadoudal se rembrunit et tout son visage prit une expression sévère.
Puis, après un moment de silence :
— Madame, dit-il, la proposition est grave et vaut la peine que Ton y réfléchisse. Je vais vous dire une chose bizarre. Ayant d'abord été destiné à l'état ecclésiastique, j'ai fait de cœur tous les vœux que l'on fait en entrant dans les ordres et je n'ai jamais manqué à aucun d'eux.
D J'aurais en vous, je n'en doute pas, un charmant aide de camp, d'une bravoure à toute épreuve. Je crois les femmes tout aussi braves que les hommes; mais il existe dans nos p^ys religieux, dans notre vieille Bretagne surtout, des pré-
jugés qui BODYent forcent de combattre certaios dévouemests. Plusieurs de mes coofrères ont eu dans leur camp des sœurs ou des filles de royalistes assassinés. A celles-là, on leur devait Tasile et la protection qu'elles venaient demander.
— Et qui TOUS dit, monsieur, s'écria Diana, que je ne sois pas, moi aussi, fille ou sœur de royalistes assassinés. Tune et Tautrepeut-^tre, et que je n'aie pas doublement, pour être re<> çue près de vous, les dioits dont vous parliez tout à TheureT
— Dans ce cas, demanda d'Ârgeotan avec un sourire raiU leur et se mêlant à la conversation, dans ce cas, comment ge fait-il que vous soyes porteur d'un passe-port signé Barras, et titulaire d'une place du gouvernement à Vitré?
— Séries* vous assez bon pour me faire voir le vôtre, mon«> sieur d'Argentan t demanda Diana.
D'Argentan le prit en riant dans la poche de la veste sus* pendue à son épaule et le tendit à Diana. Diaoa le déplia et lut :
a Laissez circuler librement sur le territoire de la République le citoyen Sébastien Argentan, receveur des contributions à Dinan.
St^n^ Barras, Rewrell* La Revellière-Lepacx. »
— Et vous, monsieur^ voules^vous me dire, continua Diana, comment, étant Tami du général Cadoudal, comment, combattant contre la République^ vous avez le dioit de oirculer librement sur le territoire de la République en votre qualité de receveur des contributions à Dinan? Ne soulevons pas notre masque, monsieur, Ôtons-Je tout à fait.
— Ah! par ma foi) bien répondu, s'écria Gadoudal, que ce sang-froid et cette insistance de Diana intéressaient au
plus haut degré. Parle, voyons! Comment as-tu obtenu ce passe-port? Explique cela à mademoiselle; elle daignera peut-être nous expliquer alors comment elle a eu le -sien.
— Ahl ceci, dit d'Argentan en riant, c'est un secret que je n'ose pas révéler devant notre pudique ami Gadoudal ; cependant, si vous l'exigez, mademoiselle, au risque de le faire rougir, je vous dirai qu'il existe rue des Colonnes, à Paris, près du théâtre Feydeau, une certaine demoiselle Aurélie de Saint-Amour à qui le citoyen Barras n'a rien à refuser, et qui n'a rien à me refuser, à moi.
— Puis, dit Cadoudal, le nom de d'Argentan, porté sur le passe-port cache un nom qui se sert à lui-môme de lai.^ser passer à travers toutes les bandes de chouans, de Vendéens et de royalistes portant la cocarde blanche en France et à l'étranger. Votre compagnon de voyage, mademoiselle, qui n'a plus rien à cacher maintenant, n'ayant plus rien à craindre, et que, par conséquent, je vous présente sous son véritable nom, ne s'appelle pas d'Argentan, mais bien Coster de Saint- Victor, et, n'eût-il pas donné de gages jusqu'ici,, la blessure qu'il vient de recevoir en combattant pour notre sainte cause...
— S'il ne s'agit, monsieur, dit froidement Diana, que d'une blessure pour prouver son dévouement, c'est chose facile.
— Gomment cela? demanda Gadoudal.
— Voyez! fit Diana.
Et, tirant de sa ceinture le poignard aigu qui avait donné la mort à son frère, elle s'en frappa le bras avec tant de violence à l'endroit même où Coster avait reçu sa blessure, que la lame, entrée d'un côté du bras, sortit de l'autre.
— Et, quant au nom, continua-t-elle en s'adressant aux deux jeunes gens stupéfaits, si je ne m'appelle pas Coster
de Saint- Victor, je me nomme Diana de Fargas! Mon père a été assassiné il y a quatre ans, et mon frère il y a huit jours. Coster de Saint-Victor tressaillit, jeta les yeux sur le poignard de fer qui était resté enfoncé dans le bras de la jeune fille, et,reconnaissantcelui avec lequel on avait donné en sa présence la mort à Lucien:
— Je suis témoin, dit-il solennellement, et j'atteste que cette jeune fille a dit la vérité lorsqu'elle a affirmé qu'elle méritait autant qu'aucune orpheline, fille ou sœur de royalistes assassinés, d'être reçue au milieu de nous et de faire partie de notre sainte armée.-
Gadoudal lui tendit la main.
— A partir de ce moment, mademoiselle, lui dit-il, si vous n'avez plus de père, je suis votre père ; si vous n'avez plus de frère, soyez ma sœur. Je savais bien qu'il y avait eu autrefois une Romaine qui, pour rassurer son mari, craignant sa faiblesse, s'était percé le bras droit avec la lame d'un couteau. Puisque nous vivons dans un temps où chacun est obligé de cacher son nom sous un autre nom, au lieu de vous appeler Diana de Fargas comme par le passé, vous vous appellerez Porcia; et, comme vous faites partie des nôtres, mademoiselle, et que, du premier coup, vous avez gagné votre rang de chef^ quand notre chirurgien aura pansé votre blessure, vous assisterez au conseil que je vais tenir.
— Merci, général, répondit Diana. Quant au chirurgien, il n'en est pas plus besoin pour moi qu'il n'en a été besoin pour M. Coster de Saint-Victor; ma blessure n'est pas plus grave que la sienne.
Et, tirant de sa plaie le poignard qui y était resté jusque-là, elle en fendit sa manche dans toute sa longueur de manière ^ mettre son beau bras à découvert.
42 tES BLANCS ET LES BLEUS
Puis, B'adressant à Goster de Saint-Victor : ^ Camarade, lui dit-eiie ea riant, soyez assez bon pour me prêter votre c ravate.
LA PENSÉB 1)B GADOUDAL
Une demi-heure après, les chouans étaient campés en demi-cercle tout autour de la ville de La Guerche. Ils bivaquaient par groupes de dix, quinze ou vingt, avaient uû feu par groupe et faisaient aussi tranquillement la cuisine à te feu que si jamais un coup de fusil n'eût été tiré de Redon à Gancale.
La cavalerie formant un seul corps, chevaux sellés, mais non bridés, pour que les animaux, comme les hommes, pussent prendre leur repas, bi vaquait à part sur les bords d*un petit ruisseau qui forme une des sources de la Seiche,
Au milieu du campement, sous un immense chêne, se tenaient Gadoudal, Goster de Saint- Victor, mademoiselle de Fargas et cinq ou six des principaux chouans qui, sous les pseudonymes de Cœur-de-roi, Tiflauges, BriFe-Bleu, Bénédicité, Branche-d'or, Monte-à-Passaut et Ghante-en -hiver, ont mérité de voir leurs noms d'adoption consignés dans lliistoire à côté de celui de leur chef.
Mademoiselle de Fargas et Goster de Saint-Victor mangeaient de bon appétit avec la main qui leur restait valide.
Mademoiselle de Fargas avait voulu verser ses Bii mille francs dans la caisse communei mais Gadoudal avait tefttsô et n'avait reçu son argent qu'à titre de dépôt.
Les six ou sept chefs de chouans que nous avons nommés mangeaient de leur côté comme s'ils n'eussent Qas été sûrs de manger le lendemàiû. Au reste, les blancs n'éprouvaient pas toutes les privations des républicains, quoique ceux*ci eussent pour eux les réquisitions forcées.
Les blancs, sympathiques aux gens du pays, payaikt, au reste, tout ce qu'ils prenaient, vivaient dans une abondance relative.
Quant à Gadoudal, préoccupé d'une pensée qui semblait l'étreindre corps à corps, il allait et venait silencieux, sans avoir pris autre chose qu'un verre d'eau , sa boissou ordinaire.
Il s'était fait donner par mademoiselle de Fargas tous les renseignements qu'elle avait pu lui transmettre sur François Gonlin et sa guillotine.
Tout à coup il s'arrêta, et, se tournant vers le groupe de chefs bretons :
— On homme de bonne volonté, dit-il, pour aller & La Guerche et y prendre les renseignements que j'indiquerai.
Tous se levèrent spontanément.
— Mon général, dit Chante-en-*hiver, je crois, sans faire de tort à mes camarades, être mieux à même que personne de remplir la commission. l'ai mon frère qui habite La Guerche. J'attends qne la nuit soit venue, je vais chez lui; si on m'arrête, je me réclame de lui, il répond de moi, et tout est dit. Il connaît la ville comme sa poche ; ce qu'il y a à faire, nous le faisons et je vous rapporte vos renseignements avant une heure.
4r4 LES BLANCS ET LES BLEUS
— Soit! dit Cadoudal. Voici ce que j'ai décidé. Vous savez tous que les bleus, pour faire de la terreur et pour nous intimider, traioent après eux uneguillotiue, et que c'est l'infâme Goulin qui est chargé de la faire fonctionner. François Goulin, vous vous le rappelez, est l'ancien noyeurde Nantes. Lui et Perdraux étaient les exécuteurs de Carrier. Â eux deux, ils se sont vantés d'avoir noyé plus de huit cents prêtres. Eh bien, cet homme, qui avait quitté le pays, qui était aller demander à Paris, non-seulement Timpunité, mais la récompense de ses crimes, la Providence nous le renvoie pour qu'il vienne les expier là où il les a commis. Il a amené i'in« • fâme guillotine parmi nous, qu'il périsse par l'instrument immonde qu'il protège; il n'est pas digne de la balle d'un soldat. Maintenant, il faut l'enlever , il faut enlever Tinstrument, il faut transporter l'un et l'autre à un endroit où nous soyons maîtres, afin que l'exécution ne subisse point de dérangement. Chante-en-hiver va partir pour La Guerche. Il reviendra nous donner tous les renseigaements sur la maison où loge François Goulin, sur remplacement qu'occupe la guillotine, sur la quantité d'hommes qui la gardent. Ces renseignements acquis, j'ai mon plan, dont je vous ferai part; si vous Tagréez, nous le mettrons à exécution cette nuit même.
Les chefs éclatèrent en applaudissements.
— Pardieu 1 dit Coster de Saint-Victor, je n'ai jamais vu guillotiner et j'avais juré que je n'aurais de relations avec cette abominable machine que lorsque j'y monterais pour mon compte. Mais, le jour où nous raccourcirons maître François Goulin, je promets d'être au premier rang des spectateurs.
— Tu as entendu, Chante-en-hiver? dit Cadoudal. . Ghante-en-hiver ne se le fit pas dire deux fois; il dépf^sa
toutes ses armes, à l'exception de son couteau, qui ne le
quittait jamais ; puis, invitant Coster de Saïut-Victor à regarder à sa montre, et voyant qu'il était huit heures et demie , il renouvela sa promesse d^être de retour à dix heures
du soir.
Cinq minutes après, il avait disparu.
— Maintenant, demanda Gadoudal s^adressant aux chefs restants, combien de chevaux recueillis sur le champ de bataille, avec leurs selles, housses, etc. ?
— Vingt et un général, répondit Cœur-de-roi. C'est moi qui les ai comptés.
— Pourra-t-on trouver vingt habillements de hussards ou de chasseurs complets?
— Général, il y a à peu près cent cinquante cavaliers morts sur le champ de bataille, répondit Branche-d'or; on n'aura qu'à choisir.
— Il nous faut vingt uniformes de hussards, dont un de maréchal des logis chef ou de sous-lieulenant.
Branche-d'or se leva, donna un coup de sifflet, réunit une douzaine d'hommes et partit avec eux.
— Il me vient une idée, dit Coster de Saint- Victor. Y a-t-il une imprimerie à Vitré ?
— Oui, répondit Gadoudal; j'y ai fait imprimer mon manifeste avant-hier. Le chef de l'imprimerie est un brave homme tout à nous, nommé Borel.
-/-J'ai envie, reprit Coster, puisque je n'ai rien à faire, j^ai envie de monter dans la voiture de mademoiselle de Fargas, et d'aller à Vitré commander des affiches pour inviter les gens de La Guerche, les six mille bleus compris, à venir assister à l'exécution, par son bourreau et par sa propre guillotine, de François Goulin, commissaire du gouvernent'
Ce sera un boâ tottr, et qui fera rire les nôtres dans les saloQs de Paris.
-^ Faites, Goster, dit gravement Gadoudal; on ne peut pas mettre trop de publicité et de solennité quand c'est Dieu qui rend la justice.
-^ En avants d'Ârgentab, mon ami, dit Goster ; seulement, il faut que quelqu'un me prête uae veste.
Gadoudal fit un signe, et chacun des chefs dépouilla la sienne pour Toffrir à Goster.
— Si l'exécution se fait, demanda-t-il, où se fera-t-elle?
— Ma foi, répondit Gadoudal > à trois cents pas d'ici, au point culminant de la route, au sommet de cette colline que nous avoDs devant nous.
— Gela suffit, dit Goster de Saint-Victor. Et, appelant le postillon :
— Mon ami, lui dit-il, comme il pourrait te prendre l'idée de me faire des observations sur ce que je vais te commander, je commencerai par te prévenir que toute objection serait inutile. Tes chevaux sont reposés, ils ont mangé. Tu es reposé, tu as mangé; tu vas mettre les chevaux à la voiture, et, comme tu ne peux pas retourner à La Guerche, vu que la route est barrée, tu vas me conduire à Vitré, chez M. Bor^l,impHmeur. Si tu y xiens, tu auras deux écus de six livrée;— t^aô des assignats, des écus.— Si tu n'y viens pas, un de ces gaillards-là prendra ta place et recevra naturellement les deux écus qui t'étaient destinés.
Le postillon ne se donna même pas la peine de réfléchir.
— J'irai, dit-il.
— Eh bien, dit Goster, comme tu as montré de la bonne volonté, voici un écu d^avance.
Cinq minutes aprèâ, la voiture était attelée et Goster partait pour Vitré.
*— Maintenant, dit mademofeelle de Fargas^ comme je n'ai lîen àfaire dans tout ce qui se pi'épare, je tous demande la permission de prendre un peu de repos. Il y a cinq jours et cinq nuits que je n'ai dormi.
Gadoudal étendit son manteau sur la terre et sur ee manteau sept ou huit peaux de mouton; un portemanteau servit d'oreiller, et mademoiselle de Fargas commença sa première nuit de bivac et son apprentissage des guerres civiles.
À dix heures sonnant au clocher de La Guerche, Gadoudal entendit à son oreille, une voix qui disait :
— Me voilà !
C'était Ghante«en*hiver qui, selon sa promesse, était de re* tour.
Il avait eu tous les renseignements nécessaires, c'est-à* dire qu'il venait apprendre à Gadoudal ce que nous savons déjà.
Goulin occupait la dernière maison de la ville de La Guerche.
Douze hommes, couchés dans une chambre du rez-de» chaussée, formaient sa garde particulière.
Quatre hommes se relayaient pour placer une sentinelle de deux heures en deux heures au pied de la guillotine. Les trois autres couchaient dans l'antichambre du rez-de-chaus* sée de la maison occupée par François Gotilin.
Les chevaux qui traînaient la machine étaient dans l'écurie de la môme maison.
A dix heures et demie, Branche-d'or arriva à son tour; il' avait dépouillé vingt hussards morts et il apportait leur fourniment complet*
— Choisis*moi, dit Gadoudal, vingt hotnmes qui puissent endosser ces habits et qui n'aient pas trop^l'air de masques
en les endossant. Tu prendras le commandement de ces vingt bommes; je présume que tu as eu soin, comme je te l'avais dit, de rapporter un uniforme de maréchal des logis ou de sous-lieutenant.
— Oui, mon général.
— Tu vas le revêtir et prendre le commandement de ces vingt hommes. Tu suivras la route de Gbâteau-Giron, de sorte que tu entreras à La Guerche de l'autre côlè de la ville, par la route opposée à celle-ci. Au qui-vive de la sentinelle, tu avanceras à Tordre et tu diras que tu viens de Reunes, de la part du général Hédouviile. Tu demanderas Phabitation du colonel Hulot, on te Tindiquera. Tu te garderas bien d^y aller. Chante-en-hiver, qui sera ton second, te fera traverser la ville d'un bout à l'autre, si tu ne la connais pas.
—le la connais, mon général, répondit Branche-d'or; mais n'importe, un bon gars comme Gbanle-en-hiver n'est jamais de trop.
— Vous irez droit à la maison do Goulin. Grâce à votre uniforme, on ne vous fera aucune difficulté. Pendant que deux hommes s'approcheront de la sentinelle et causeront avec elle, lesdix-huit autres s'empareront des quinze bleus qui sont dans la maison. Le sabre sur la poitrine, vous leur ferez jurer de ne s'opposer à rien. Du moment qu'ils auront juré, ne vous inquiétez plus d'eux : ils tiendront le serment qu'ils auront
Mt.
» Maîtres du bas, vous monterez à la chambre de François Goulin. Comme j'ai la conviction qu'il ne se défendra pas, je ne vous dis pas ce qu'il faudra faire en cas de résistance. Quant à la sentinelle, vous comprenez qu'il est important qu'elle ne ne crie pas : « Aux armes I »
o Elle se rendra ou on la tuera. Pendant ce temps. Chante-
en-hiver tirera les chevaux dePécurie, les attellera à la» machine, et, comme elle est placée sur la route, il n'y aura qu'à la faire marcher droit devant elle pour venir nous rejoindre.
» Une fois que les bleus vous auront donné leur parole, vous pouvez leur confier le but de votre mission ; je suis parfaitement convaincu qu'il n'y en aura pas un qui se fera tuer pour François Goulin, et qu'au contraire, il y en aura plus d'un qui vous donnera de bons conseils. Ainsi, par exemple. Chante-en-hiver a oublié de s'informer où demeurait le bourreau, probablement parce que j'avais oublié moi-même de le lui dire. Je présume que pas un de vous ne voudrait remplir son office ; par conséquent, il nous est indispensable. Je laisse le reste à votre iatelligence.
» Le coup sera tenté vers trois heures du matin. A deux heures, nous serons aux jnêmes postes qu'hier. Une fusée d'artifice nous apprendra que vous avez réussi.
Branche-d'or et Ghante-en-hiver échangèrent tout bas quelques paroles. C'étaient des observations que l'un faisait et que l'autre combattait; enfin tous deux tombèrent d'accord, et, se retournant vers Cadoudal :
— Cela suflit, mon général, dirent-ils, tout sera fait à votre satisfaction.
LE CHEMIN DE l'ÉGHAFAUD
Vers deux heures du matin, on entendit le bruit d'une voiture.
C'était Coster de Saint-Victor qui rerenait avec ses élfîches.
Comme s'il eût été certain de la réussite de l'affaire, il avait chargé l'imprimeur d'en faire poser cent dans la ville de Vitré.
Elles étaient conçues en ces termes :
« Vous êtes invités à assister à l'exécution de François Goulin, commissaire extraordinaire du Directoire; il sera exécuté demain, de huit à neuf heures du matin, sur la grande route de Vitré à La Guerche, au lieu dit Moutiers, avec sa propre guillotine.
» Le général Cadoudal, par l'ordre de qui se fait l'exécution, oiïre la trêve de Dieu à quiconque voudra assister à cette justice.
» De son camp de La Guerche.
» Georges Cadoudàl. »
En passant à Ëtrelles, à Saint-Germain du Pinel et à Moutiers, Coster en avait laissé à des habitants qu'il avait
éveillés tout exprès et qu'il avait chargés de faire part à leurs compatriotes de la bonne fortune qui les attendait le lendemain.
Pas un, en effet, ne s'était plaint d'être éveillé. On n'exécutait pas tous les jours un commissaire de la République.
Gomme on avait fait à l'autre extrémité de la route, on attacha des chevaux aux arbres abattus pour rendre la route praticable.
À deux heures, comme il était convenu, Gadoudal donna le signal au'camp, qui alla reprendre ses postes dans, les ajoncs et dans les genêts où Ton avait combattu la veille.
Une demi-heure auparavant, Branche-d'or, Ghante-eu-hi ver et leurs vingt hommes habillés en hussards, étaient partis pour rejoindre la route de Château- Giron.
Une heure se pasia dans le silence le plus profond.
D'où ils étaient, les chouans pouvaient entendre les cris des sentinelles qui s'excitaient à veiller.
Vers trois heures moins un quart, la troupe de chouans déguisés se présentait à l'extrémité de la grande rue, et, après un colloque d'un instant avec la sentiuelie, était dirigée par celle-ci vers Thôtel de ville, où logeait le commandant Hulol; mais Chante-en-hiver et Branche-d'or n'étaient pas si simples que de suivre les grandes artères de la ville; ils se jetèreot dans les ruelles, où ils eurent l'air d'une patrouille veillant au salut de la cité. Ils parvinrent ainsi asqu'à la maison occupée par François Goulin»
Là encore, tout se passa comme l'avait prévu Gadoudal. La sentinelle de la guillotine, voyant venir la petite troupe de l'intérieur de la ville, ne s'en inquiéta point, et eut le pistolet sur la gorge avant même de soupçonner que c'était à elie qu'on ^ voulait.
Les républicains, surpris à Timproviste danp la maison et au milieu de leur sommeil, ne firent aucune résistance. François Goulin fut pris dans son lit, roulé et ficelé dans son drap avant d'avoir eu le temps de pousser un seul cri
d'alarme.
Qaant au bourreau et à son aide, ils logeaient dans un petit pavillon du jardin, et, comme Pavait prévu Cadoudal, ce furent les républicains eux-mêmes qui, mis au courant du motif de Texpédition, indiquèrent ai^ blancs le bouge oîx dormaient les deux immondes créatures.
Les bleus se chargèrent, en outre, de coller et distribuer les affiches, promettaDt de demander au commandant Halot la permission d'assister à Texécution.
 trois heures du matin, une fusée s'élança du haut de la route et annonça à Cadoudal et à ses gars que l'entreprise avait réussi.
Et, en effet, au même instant, on entendit le bruit de la lourde voiture sur laquelle était p|acée un des plus beaux spécimens de l'invention de M. Gniilotin.
Voyant que ses hommes n'étaient aucunement poursuivis, Cadoudal se rallia à eux, faisant écarter les cadavres de la route, pour que la voiture pût rouler sans interruption. C'est à moitié de la descente seulement qu'ils entendirent retentir les premières trompettes et battre les premiers tambours.
En effet, on ne s'était aucunement hâté d'aller prévenir le commandant Hulot. Celui qui avait été chargé de ce soin n'avait point oublié d'emporter avec lui un certain nombre d'affiches, et, au lieu de commencer par lui annoncer l'acte audacieux que venaient d'accomplir Cadoudal et ses hommes, il avait débuté par lui mettre sous les yeux les affiches qui,
ne )ni apprenant rien, Pavaient forcé à une suite de questions qui ne lui avaient livré la vérité que lambeau à lambeau. Il avait fioi cependant par tout savoir et s'était mis dans une effroyable colère, ordonnant de poursuivre les blancs à outrance et de leur reprendre coûte que coûte le commissaire du gouvernement.
C'était alors qu'on avait battu le tambour et sonné la trompette.
Mais les officiers avaient si bien fait, avaient tant caressé leur vieux colonel, qu'ils avaient fmi par le désarmer et obtenir de lui, à leurs risques et périls, la permission tacite d'aller voir Texécution à laquelle il mourait d*envie d'assister luimême.
Mais il comprit que c'était chose impossible, et qu'il eût compromis gravement sa tête ; il se contenta donc de dire à son secrétaire, qui n'osait pas lui demander la permission d'aller avec les autres officiers, de lui faire un rapport exact.
Le jeune homme bondit de joie en apprenant qu'il était forcé de voir couper la tête au citoyen François Goulin.
Il fallait que cet houme inspirât un bien profond dégoût, puisque blancs et bleus, soldats et citoyens, approuvaient d'un même accord un acte fort discutable au point de vue du droit.
Quant au citoyen François Goulin, à moitié de la descente, et jusqu'au moment où il vit les chouans joindre son cortège et fraterniser avec lui, il n'avait trop su ce qu'on voulait de lui. Pris par des hommes portant le costume républicain, lié dans son drap sans qu'on répondit à ses questions, jeté dans une voiture avec le bourreau, son ami, attaché à la suite de sa chère guillotine, il était impossible, on en conviendra, que le jour se fit de lui-même dans son esprit.
Mais, quand il vit les faux hussards échanger des plaisanteries avec les chouans qui marchaient au sommet de la route ; lorsque, ayant demandé avec insistance ce que Ton comptait faire de lui, pourquoi cette violation de domicile, et cet enlèvement de sa personne à main armée, on lui eût remis en manière de réponse Tafliche qui annonçait son exécution et qui invitait les populations à y assister, il comprit alors seulement tout le danger qu'il courait et le peu de chance qu'il avait d'y échapper, soit qu'il fût secouru par les républicains, soit que les blancs se laissassent attendrir; deux circonstances si problématiques, qu'il n'y fallait pas compter.
Sa première idée fut de s'adresser au bourreau, de lui faire comprendre qu'il n'avait d'ordres à recevoir que de lui, puisqu'il était parti de Paris avec injonction de lui obéir en ' tous points. Mais cet homme était tellement abattu lui-même, il regardait de tous côtés d'un œil si hagard, il avait une telle conviction qu'il était condamné en môme temps que celui qui d'habitude condamnait, que le malheureux François Goulin vit bien qu'il n'y avait rien à attendre de ce côté.
Il eut alors la pensée de pousser des cris, d'appeler à son secours, de prier; mais, sur tous les visages, il vit une telle couche d'insensibilité, qu'il secoua la tête et se répondit à luimême:
— Non, non, non, c'est inutile !
Ou arriva ainsi au bas de la côte.
Là, on fit une halte. Les chouans avaient à dépouiller leur costume d'emprunt pour reprendre leur uniforme à eux, c'est-à-dire la veste, les bragues et les guêtres du paysan breton. Là s'était déjà amassé un grand nombre de curieux.
t£S BLANCS ET LES BLEUS «^5
Les afficheB araient fait merveille ; de deux et môme quatre lieues à la ronde, on accourait. Tout le monde savait que c'était là ce François Goulin, que l'on n'appelait à Nantes et dans toute la Vendée que Goulin le Noyeur.
La curiosité allait de lui à la guillotine. L'instrument était complètement inconnu à cette extrémité de la France qui touche le Finistère (Finis terrse^ fin de la terre); femmes et hommes s'interrogeaient sur la manière dont on le faisait marcher, dont on plaçait le condamné, dont le couperet glissait. Des gens qui ne savaient pas qu'il était le héros de la fête, s'adressaient a lui, et lui demandaient des renseigne** ments. L'un d'eux lui dit :
— Est-ce que vous croyez qu'on meurt aussitôt qu'on a le cou coupé? Je ne crois pus, moi. Quand je coupe le cou à une oie ou à UQ canard, il vit encore plus d'un quart d'heure après.
Et Goulin, qui, lui non plus, n'avait pas la certitude que la mort fût instantanée, se tordait dans ses cordes et se roulait sur le bourreau en lui disant:
— Est-ce que lu ne m'as pas raconté un jour que les têtes des guilloiinés rongeaient le fond de ton panier ?
Mais le bourreau, abruti par la peur, ne répondait pas ou répondait par ces exclamations vagues qui indiquent la mortelle préoccupation de celui qui les laisse échapper.
Après un repos d'un quart d'heure, qui donna le temps aux chouans de reprendre leurs premiers habits, on se remit en route; mais alors on aperçut, sortant de la gauche, toute une population qui se précipitait pour avoir sa part du supplice.
Il était curieux pour ces hommes qui, la veille, étaient menacés de l'instrument fatal et qui regardaient avec ter-
reup celui qui le faisait jouer , il était curieux de voir cet iostrument, comme les chevaux de Diomède nourris de chair humaine, se jeter sur son maître et le dévorer à son tour.
Au milieu de cette multitude, une masse noire se mouvait précédée d'un bâton au bout duquel flottait un mouchoir blanc.
C'étaient ceux des républicains qui profitaient de la trêve de Dieu, ofiferle par Gadoudal, et qui venaient, précédés du signe de la paix, joindre le silence de leur mépris aux éclats de colère de la populace, qui, n'ayant rien à ménager, ne respectait rien. ^
Gadoudal ordonna d'attendre, et, après avoir courtoisement salué ces bleus, au:&quels, 1^ veille, il donnait la mort et desquels il la recevait :
— Venez, messieurs, dit-il. Le spectacle est grand et digne d'être vu par les hommes de tous les partis. Des égorgeurs, des noyeurs, des assassins n'ont pas de drapeau, ou, s'ils ont un drapeau, c'est l'étendard de la mort, le drapeau noir. Venez, nous ne marchons ni les uns ni les autres sous ce drapeau-là.
Et il se remit en route, confondu avec les républicains, ayant confiance en eux, comme ils avaient eu confiance en lui.
l'exécution
Celui qui, du village de Moutiers, c'est-à-dire de la partie qui donne sur la gauche, eût vu venir à lui Pétrange cortège qui, lentement, gravissait la montée, eût eu peine à s'expliquer ce que c'était que ce cortège mêlé d'hommes à pied, d'hommes à cheval, de blancs avec le costume consacré par Charette, Cathelineau et Cadoudal, de bleus avec l'uniforme républicain, accompagnés de femmes, d'enfants et de paysans, roulant au milieu de ses flots, agités comme les vagues de rOcéan, une machine inconnue, s'il n'eût été mis au courant par les affiches de Coster de Saint-Victor.
Mais longtemps'ces affiches avaient été prises pour une de ces gasconnades étranges comme s'en permettaient les partis à cette époque, et beaucoup peut-être étaient accourus, non pas pour voir l'exécution promise, — ils n'osaient l'espérer, — mais pour avoir l'explication de cette promesse qui leur était faite.
Le rendez-vous élair au Moutiers, et tous les paysans des environs attendaient, dés huit heures du matin, sur la place publique du bourg.
Tout à coup on vint leur annoncer qu'un cortège qui allait grossissant à chaque pas, s'avançait vers la ville. Aussitôt
chacnii se mit à courir vers le point désigné, et, en effet, anx deux tiers de la montée, on aperçut les chefs vendéens formant l'avant-garde et tenant tous en main une branche verte, comme aux jours des expiations antiques.
La foule réunie à Moutiers déborda alors sur la grande route, et, comme deux marées qui viendraient au-devant Tune de Vautre, les deux fleuves d*hommes se heurtèrent et mêlèrent leurs vagues.
Il y eut un instant de trouble et de lutte; chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à la charette qui traînait Téchafaud et jusqu'à la voiture qui renfermait Goulin, le bourreau et son aide.
Hais, comme chacun était animé d'un même esprit, que l'enthousiasme était peut-être encore plus grand que la euriosité, ceux qui avaient vu trouvèrent trop juste que les autres vissent à leur tour et s'effacèrent pour céder une part du terrain.
Au fur et à mesure qu'on avançait, Goulin devenait plus p&le, car il comprenait qu'on marchait à un but que l'on li- Dirait par atteindre ; d'ailleurs, il avait vu, sur l'affiche qu'on lui avait mise entre les mains, qu'à Moutiers devait avoir lieu son exécution, et il n'ignorait pas que cette ville qu'il voyait devant lui, et dont chaque pas le rapprochait, était Moutiers. 11 roulait sur toute cette foule des yeux hagards, ne pouvant comprendre ce mélange de républicains et de chouans, qui, la vaille encore, se battaient avec tant d'acharnement et qui, le matin, se pressaient de si bon accord pour lui servir d'escorte* De temps en temps, il fermait les yeux pour se faire croire sans doute à lui-mémo que c'était un songe; mais alors il devait lui sembler, aux balancements de celte voiture, aux mugissements de cette foule, qu'il était sur une barque secouée par quelque terrible tempête océanique.
Alors, 11 levait ses bras qu'il avait fini par dégager de Tespôce de linceul dont il était enveloppé, en battait Tair comme un insensé, se mettait debout, voulait crier, et peut-être même criait-il ; mais sa voix était étouffée par le tumulte, et il retombait assis entre ses deux sombres compagnons.
Enfin, l'on arriva sur le plateau de Moutiers,et le cri de « Halte! » se fit entendre.
C'était là.
Hus de dix mille personnes couronnaient ce plateau, les premières maisons de la ville étaient couvertes de curieux, les arbres de la route étaient surchargés de spectateurs. Quelques hommes à cheval et au milieu d'eux une femme portant son bras ea écharpe, dominaient la foule de toute la tête.
Ces hommes, c'étaient : Cadoudal d'abord, puis Coster de Saint- Victor, puis les autres chefs des chouans.
La femme> c'était mademoiselle de Fargas, qui, pour se familiariser avec ses futures émotions des champs de bataille» venait chi rcher la plus émouvs^nte de toutes, celle que communique aux spectateurs la mort sur Téchafaud.
Lorsque tout le cortège fut bien immobile, que chacun eut pris la place où il comptait rester pendant l'exécution, Ga-^ doudal leva la main et fît signe qu'il voulait parler.
Chacun se tut, les respirations semblèrent s'éteindre dans les poitrines, un morne silence se fit, et les yeux de Goulin se fixèrent sur Cadoudal, dont il ignorait le nom et Timportance, qu'il n'avait pas encore distingué des autres, et qui, cependant, était celui qu'il venait chercher de si loin et qui, dès la première rencontre, changeant de rôle avec lui, s'était fait le juge et avait fait du bourreau la victime, si toute-
fois un assassin peut, quelle que soit la mort qui lui est réservée^ être désigné sous le nom de victime.
Gadoudal avait donc fait signe qu'il voulait parler.
— Citoyens, dit-il en s'adressant anx républicains, vous le voyez, je vous donne le titre que vous vous donnez vousmêmes; — mes frères, poursuivit-il en s'adressant aux chouans, — et je vous donne le titre sous lequel Dieu vous reçoit en son sein, — votre réunion aujourd'hui à Moutiers, le but dans lequel vous êtes réunis prouvent que chacun de vous est convaincu que cet homme a mérité la peine qu'il va subir, et cependant, républicains, qui un jour, je l'espère, serez nos frères, vous ne connaissez pas cet homme comme nous le connaissons.
» Un jour, c'était au commencement de 1793, mon père et moi, nous revenions de porter de la farine darfs un faubourg de Nantes ; il y avait famine dans la ville.
• A peine faisait-il jour. Carrier, Tinfâme Carrier, n'était point encore arrivé à Nantes; donc, il faut rendre à César ce qui appartient à César, à Goulin ce qui appartient à Goulin.
» Ce fut Goulin qui inventa les noyades.
» Nous longions, mon père et moi, le quai de la Loire ; nous vîmes un bateau sur lequel on entassait des prêtres; un homme les y faisait descendre deux par deux et les comptait à mesure qu'ils descendaient.
i> H en compta quatre-vingt-seize! Ces prêtres étaient liés l'un à l'autre par couple.
» A mesure qu'ils descendaient dans le bâtiment, ils disparaissaient, car on les conduisait à la cale.
» Le bâtiment quitta le bord, s'avança au milieu de la Loire. Cet homme se tenait à l'avant avec un aviron.
» Mon père arrêta son cheval et me dit :
LES BLANCS £T LES BLEUS 6i
» —Attends et regardons; il va se passer ici quelque chose d'infâme.
» En effet, le bateau avait une soupape ; quand il fut au milieu de la Loire, la soupape s'ouvrit et les malheureux que - contenait la cale furent précipités dans le fleuve.
» A mesure que' leurs tôtes reparaissaieat à la surface de Teau, cet homme et quelques misérables de ses compagnons frappaient sur ces têtes qui portaient déjà la couronne du martyre, et les brisaient à coups d'aviron.
n Cet homme que voilà les excitait à la cruelle besogne.
» Deux condamnés cependant parurent trop éloignés de lui pour être atteints ; ils se dirigèrent vers le rivage, car ils avaient trouvé un banc de sable où ils avaient pied.
» — Alerte! me dit mon père, sauvons ces deux-là.
» Nous sautâmes à bas de nos chevaux, nous nous laissâmes glisser le long du talus de la Loire, nous courûmes à eux le couteau à la main ; ils crurent que, nous aussi, nous étions des meurtriers et voulurent nous fuir; mais nous leur criâmes:
» —Venez à nous, hommes de Dieul ces couteaux sont pour couper vos Tiens et non pour vous frapper!
» Ils vinrent à nous ; en un instant, leurs mains étaient libres, nous étions à cheval, eux en croupe, et nous les emportions au galop.
» C'étaient les dignes abbés BriançonetLacombe.
y> Tous deux se réfugièrent avec nous dans nos forêts du Morbihan. L'un est mort de fatigue, de faim et de soif, comme beaucoup de nous sont morts. C'était Fabbé Briançon.
» L'autre, — et il montra du doigt un prêtre qui essayait de
se cacher dans la foule, — Fautre a résisté, l'autre sert le
Seigneur noire] Dieu par ses prières, comme nous le servons ni 4
par nos arme». L'autre, c'est Tabbé Lacombe! Le voici.
» Depuis ce temps, dit-il en désignant Goulin, cet homme, toujours le même, a présidé aux noyades; il a été, dans tous les supplices qui ont eu lieu à Nantes, le bras droit de Carrier.
» Lorsque Carrier fut mis en jugement et condamné, Fran * çois Goulin fut mis en jugement en même temps que lui; mais il se présenta au tribunal comme un instrument qui n^avait pu se refuser d'obéir aux ordres qui lui étaient donnés.
D J'étais possesseur de cette lettre écrite tout entière de sa main...
Cadoudal tira un papier de sa poche.
— Je Youiais l'envoyer au tribunal pour éclairer sa conscience. Cette lettre écrite à son digne collègue Perdraux, et qui lui indiquait la manière dont il procédait, était sa condamnation.
» Écoutez, vous, hommes des champs de bataille, et ditesmoi si jamais bulletin de combat vous a fait frissonner à l'égal de ces lignes.
Cadoudal lut à haute voix, au milieu d'un morne silence, la lettre suivante :
a Citoyen,
» Exalté par ton patriotisme, tu me demandes comment je m'y prends pour mes mariages républicains.
» Lorsque je fais des baignades, je dépouille les hommes et les femmes, je fouille leurs vêtements pour voir s'ils ont de l'argent ou des bijoux; je mets ces vêtements dans un grand mannequin, puis j'attache un homme et une femme par les poignets, face à face; je les fais venir sur le bord de la Loire; ils montent deux à deux dans mon bateau, deux
hommes les poussent par derrière et les précipitent la tête la première dans Teau ; puis, lorsqu'ils tentent de se sauver, nous avons de grands bâtons avec lesquels nous les assommons.
» C'est ce que nous appelons le mariage civique.
» François Goulin. »
— Savez- vous, continua Gadoudsi, ce qui m'a empôchô d'envoyer ce billet? C'est la miséricorde du digne abbé Lacombe.
» — Si Dieu, m'a-t-il dit, donne à ce malheureux le moyen de se sauver, c'est qu'il l'appelle à son saint repentir,
» Or, comment s'est-il repenti? Vous le voyez. Après avoir noyé quinze cents personnes peut-être, il saisit le moment où la terreur recommence et sollicite la faveur de revenir dans ce môme pays dont il a été le bourreau pour y faire de nouvelles exécutions.
» S'il s'était repenti, moi aussi, je lui pardonnerais; mais, puisque, comme le chien de la Bible, il revient à son vomissement, puisque Dieu a permis qu'il tombe dans mes "mains après avoir échappé à celles du tribunal révolutionnaire, c'est que Dieu veut qu'il meure.
Un moment de silence suivit ces dernières paroles de Cadoudal; puis on vit le condamné se soulever dans la voiture et d'une voix étouffée crier :
— Grâce ! grâce !
— Eh bien, soit, dit Cadoudal, puisque te voilà debout» regarde autour de toi; nous sommes bien dix mille qui sommes venus pour te voir mourir; si parmi ces dix mille voix une seule voix crie : « Grâce I » grâce te sera faite
— Grâce! criaLacombe en étendant les deux bras. Gadoudal se dressa debout sur ses étriers.
— Vous seul ici parmi nous tous, mon père, n'avez pas le droit de demander grâce pour cet homme. Cette grâce, vous la lui avez faite le jour où vous m'empêchâtes d'e«^ voyer sa lettre au tribunal révolutionnaire. Aidez-le à mourir, c'est tout ce que je puis vous accorder.
Puis, d'une voix qui fut entendue par tous les spectateurs : — Ya-t-il quelqu'un parmi vous tous, fit-il pour la seconde fois, qui dema^nde la grâce de cet homme? Pas une voix ne répondit.
— Tu as cinq minutes pour te réconcilier avec le ciel, dit Gadoildal à François Goulin. Et, à moins d'un miracle de Dieu lui-même, rien ne peut te sauver. — Mon père, ajouta-t-il en s'adresjsant à l'abbé Lacombe, vous pouvez donner le bras à cet homme et l'accompagner sur i'écbafaud.
Puis, à l'exécuteur :
— Bourreau, fais ton devoir.
Le bourreau, qui vit qu'il n'était aucunement question de lui dans Texécution, si ce n'est pour remplir son oflSce ordinaire, se leva et posa sa main sur l'épaule de François Goulin en signe qu'il lui appartenait.
L'abbé Lacombe s'approcha du condamné.
Mais celui-ci le repoussa.
Alors commença une lutte effroyable entre cet homme, qui ne voulait ni prier ni mourir, et les deux exécuteurs.
Malgré ses cris, malgré ses morsures, malgré ses blasphèmes le bourreau le prit entre ses bras comme il eût fait d'un enfant, et, tandis que son aide préparait le couperet, il le transporta de la voiture sur la plate-forme de la guillotine.
L'abbé Lacombe y était monté le premier, il y attendait le condamné dans un dernier espoir; mais ses efforts furent vains, il ne put même lui approcher le crucifix de la bouche.
Alors Âl se passa sur Taffreux théâtre une scène inénarrable.
Le bourreau et son aide parvinrent à courber le condamné sur la planche fatale; elle bascula, puis on vit passer comme un éclair, •— c'était le couteau qui descendait; — on entendit un bruit sourd, — c'était la tête qui tombait.
Un silence profond lui succéda, et, au milieu de ce silence, on entendit la voix de Gadoudal qui disait :
— La justice de Dieu est faite !