LE 13 VENDÉMIAIRE
K vol'd'oiseau
Piès de deux ans se sOTit écoulés depuis les événements que nous avons racontés dans notre premier volume. ♦
Pour que nos lecteurs comprennent clairement ceux qui vont suivre, il faut que, rapidement, nous passions à vol d'oiseau sur ces deux terribles et cependant inévitables années 1794 et 1795.
Comme Vergniaud Pavait prophétisé, et comme Pichegru l'avait répété d'après lui, la Révolution avait dévoré ses enfants,
Vojons à l'œuvre cette terrible marâtre.
Le 5 avril 1795, les cordeliers ont été exécutés.
Danton, Camille Desmoulins, Bazire, Chabot, Lacroix, Hérault de Séchelles, et le pauvre poète martyr Fabre d'Ëglantine, Tauteur de la plus populaire de nos chansons populaires : Il pleut, il pleut, bergère^ sont morts ensemble, U i
sur le même échafaud où les ont poussés Robespierre, Saint- Ju^, literlm (dePouai), Ck)titboQ, GoUot-d'Hei^bois, Fouché (de Nantes) et Vadier.
Puis est arrivé le jour des jacobins.
Vadier, Tallien, Billaut, Fréron accusent Robespierre d'avoir usurpé la dictature, et Robespierre^ la mâchoire brisée d'un coup de pistolet, Saint-Just, la tête haute, Gouthon, les deux jambes bfôjréé*, Lebas, leurs amis^ enfin, tous ensemble, au nombre de vingt-deux, sont exécutés le lendemain de cette tumultueuse journée qui, dans Thistoire, porte la date fatale du 9 tiicrmidor.
Le 10 thermidor, la Révolution vivait toujours, parce que la Révolution était immorteUe, et qu'il n'appartient pas à un parti qui s'élève ou qui tombe delà tuer; la Révolution vivait toujours, mais la République était morte !
avec Robespierre et Saint-Just, la République a été décapitée.
Le s^i #» Fe3(toiitm&» to «ftlants criaient i la |»opto des B|(ecti^Gle»t
•M Jim ToiliHre \ Q«l vakt m» voHure ? Faut^il uae voiture, notre bourgeois ?-
Le tefi^ewM& %i le aurteordemain, ^atre-viaffl'jdettx jaco* b^Bs fiiKivaDt Robe4pieprd« Saint-Just et teuni sh&Is sur la* place de la Révolution.
Pichegru apprit. eette sftngkHfrte réaetkm ^ tt comBafidiiit en chef Taroiée eu NoM. U iQ§e» que nfe^ore» eu sang é(»( passée^ q«^«veo les l^diet ^ les Talfeien, l«ft Billaut et les Fréron, Viiettre de la keae aMail iKfnir.
U m m sigae à HcAtselar/ et Faucte-Bor^^ neVsaeev du prtBie^^ aecenrat. *
Pichegru avait prévu juste, la période ascendante^ de la Ré*
solution était passée. On en était à la période réactionnaire ou descendante : on continuait d verser lë sang, mais c^était le sang des représailles.
Le 17 mî 1795, un décret fermait définitivement la salle des JàcoWns, berceau de ta Révolution, soutien de là Repu-
blique.
Fouquièf-Tinvîllè fc iWùsaieûr public, le collègue de la hache du bourreau, qui n'était pas plus coupable qu'elle, tîuisqtfil h'avait tdt qu'obéit atix cTtcfres dû tribimaî révolu tîoliûaîre, conitfïcf ià hatbé foi' avait obéi à luî-mémé. i'oti^îtiièi'-Tîûville est guillotiné avec qraûze juges eu juré? du tribunal révolutionnaire.
ftyist que la rêaeften soît complète, Fexéctïtion a Heti en pâc6 rfe (jtiië.
L*îngéÉiêiigé lûVenlfon fle 1. GuiHotifl a repris tsa premiôf e pîàcë; gercflement, leô gibets ont disparu : Tégstlifé de la mort est consacrée.
Le i<* jpf aitial, Patïs s'aperçoit qu6 décidément îl meurt de foirù. Là famine pousse tes faubourgs sur la Convention, Hâves, déguenillés, afTamés, Ils envahissent la salle des séances ; le ë^ntë Péraud ésl ttté en voQ^afut défendre le président Boissy d'Anglas.
Vff te mrabte que cet événement a: porté dans FassemWée,
Ott M frêâeute la tête de Fôraud au bout d'une picfue. Il de déeov^tre irtettseis^oft^ salde et remet son chapeau suf sa
8èufeffleflt, peiTdîffltee strlut, de demi-îévolulionnairc qu'il fttaîf , BSkiy d^iîûgïas eflt deventi à moitié royaliste.
ie W en même Bwfd; Loife^hartes de France, doc de Normandie, prétendant au trôae sous le nom de Louis XVII.
It £es blancs et les BLÊVS '
celui-là dont le duc d'Orléans a dit dans un souper: Le fils de Coignyne sera pas mon roi! meurt scrofuleuxau Temple, à l'âge de dix ans, deux mois et douze jours.
Mais, même pour qu'en temps de république, le vieil axiome de la' monarchie française ne périclite pas : « Le roi est mort, vive le roi 1 » immédiatement, Louis, duc de Provence, se proclama, de son autorité privée, roi de France et de Navarre, sous le nom de Louis XYIIf.
Puis vient la terrible journée de Qaiberon, pendant laquelle, au dire de Pitt; le sang anglais ne coula point; mais pendant laquelle , au dire de Shéridan , Vhonneur anglais coula par tous les pores.
Pendant ce temps, les victoires de Hoche et de Pichegru ont porté leurs fruits; à la suite de cette reprise des lignes de Weissembourg, à laquelle nos lecteurs ont assisté, à la vue du drapeau tricolore franchissant la frontière aux mains de Saint-Just et flottant victorieusement sur la terre de Bavière, Frédéric-Guillaume, qui, le premier, envahit nos frontières, Frédéric-Guillaume reconnaît la république française et fait la paix avec elle.
Ne s'étant rien pris comme territoire, les deux puissances n'ont rien à se rendre.
Seulement, quatre-vingt mille Prussiens dorment dans les plaines de la Champagne et de l'Alsace, et cette grande querelle est commencée que ne termineront ni léoa ni Leipzig.
Pendant ce temps encore, l'armée des Pyrénées-Orientales avait envahi la Biscaye, puis Vittoria et Bilbao. Déjà maîtres de la partie des frontières dont l'accès est le plus difficile, les Français, que leurs derniers succès avaient rapprochés le Pampelune, pouvaient s'emparer de cette capitale de to
Navarre et ouTrir une route facile & rinvasiou des deux Castilles et de PAragon.
Le roi d'Espagne proposa la paix.
C'était la seconde tête couronnée qui reconnaissait Texistence de la république française, et qui, en la reconnaissant, s'inclinait devant la condamnation de ses deux parents, Louis XVI et Marie-Antoinette.
La paix fut signée. Devant les nécessités de la guerre, la famille disparait.
La France abandonna ses conquêtes d'au delà des Pyrénées, et l'Espagne céda à la France la partie de l'Ile de Saint- Domingue qui était espagnole.
Mais, nous venons de le dire, la question de la paix vis-àvis de l'Espagne ne devait point être appréciée au point de vue des avantages matériels.
Non, de ce côté, la question était toute morale. Le lecteur l'a déjà compris. C'était un pas immense que cette défection de Charles IV à la cause des rois, défection bien autrement importante que celle de Frédéric-Guillaume. Frédéric-Guillaume ne tenait par aucun lien aux Bourbons de France» tandis que Charles IV, signant le 4 août la paix avec la Convention, ratifie tout ce que la Convention a décrété.
Quant à l'armée du Nord, qui opère contre les Autrichiens, elle a pris Ypres et Charleroi, gagné la bataille de Fieurus, reconquis Landrecies, occupé Namur, Trêves, repris Valenciennes, enlevé le fort de Crève-Cœur, Ulrick, Gorcomm, Amsterdam, Dordrecht, Rotterdam, la Haye.
Enfin, chose inouïe, qui ne s'était point vue jusque-là, qui manquait aux annales pittoresques des guerres françaises, 1^3 vaisseaux de guerre boUandais, pris au milieu des gla-
b LES filABCS XT !.£« BLEV^ < >
c^s, i^Vj^ient éié «nlevôs par une (^arge ée feiieeardfi ^ ehcfvat. * Cet étrange fait d'armes, qui semWatt «m capttce de la Providence en noire favefir, a^4 ameBé la £a|)Hiriat!on de Igi Zélan4^«
COUP P'ŒIL ^UVx PARIS — LES ING^pYABi'^^
Tous ces succès de nos années avât6B4 k^ retentissememt à Paris ; Paris^ yilte h la couitB vue, qui a^a panais embrassé que dies biprizons borpéa» excepté quand quelqtie grand élan national la pousse e& d^borsdo ses iaiéFêts «latéhefs ; PariB, fatigué de voir couler te saag, s^éiaoçait avec ardeur vers \es plaisirs, et ne demandait pas mieux q^ de détourner ses regards du théâtres de la guerre, si gloriew q«te fût pour ia France le dran^ie qiii6 Ton y jcmait
La plupart des artistes de ia Come'die-Française et de Feydeau , emprisonnéa comme noyalistM, étaient, après la jour^e du 9 thermidor, sortis dje prii»ofi.
Larive, Saint-PfiK, Moié» Daiioo(Mir4, isadettoiselle Goûtât, mademoiselle Devlenae, âaÂnl*Phar et Elleviou, avaient été applaudis avep rage à la Cemédie-Françatse et à Feydeau. On se ruait au spex^tacie^ ot V&^ o^miiieBçait à chuter la Marseillam et i demander le Aéoml 4u Fmph. "^ Eafin, la jeunesse dorée de Fr^ron comniençait à parsllre.
LES BLA;VÇS et L£9 bleu^ 7
Nous prononçons tous les jours ces noms de Fréron et do jeunesse dorée, sans nous faire une idée bien e^^atis 4^ Pd que c'était que la jeunesse dorée et Fréron« ' Bisons-le. ^
Il y à eu deux Fréron en France.
L'un, honnête homme, critique intègre et sévère, qui se trompait peut-être, niais qui, tout au moins, se trompait de bonne foi.
C'était Ff-éton père, Élîe-Càtlierine Frèrôn.
LXulré, qui n^eut ni foi ni loi, dont la seule religion fut la haine, le seul mobile la vengeance, le seul dieu rintèrôt.
Ce fift Fréron flls^ Louis-Stanislas Fréron. l
Le père tîI passer devant lui tout le xviii* siècle •
Adversaire de toutes les innovations en art, il attaqua toutes teâ itfntmAtons iittéfâirtgd, au nem de ftàcine et de Botteati.
Adversaire de toutes lés funûYatloùô po1itr<ïttes, Il lés attàqtïa au ttotn de la religion et dé la royauté.
n né reetila devant atréun des colosses du phltôâot)hismé modetne^ il attaqua Diderot, arrivé dé sa petite ville dé Langres, en sabots et en veste, éeml-abbê, demi-philosophe.
Il attaqua Jean-Jacques, arrivé de Genève, satis habits et sans argtfm.
Il attaqui d'Alemb«rt , enfant \xtmt àùr tes marches d'une église, et toûgtempB appelé Jean Lerond, du nom de FégUse 8ÛÎ les marches de laquelle il avait été trouvé.
I. Noas n9 crpyons pa« que phUosophitme soit fr^nc^is» «c^déjoiqnement parlant, mais U phUoêophisfi^ reod mieux noif a idéf quç la fkih$ophi$,
Il attaqua ces grands seigneurs appelés Montesquieu e M. de Buiïbn.
Enfin, survivant à la colère de Voltaire, qui avait essayé de le blesser dans ses épigrammes, de le tuer dans sa satire du Pauvre Diable, de l'écraser dans sa comédie de l'Écossaise, il se trouva debout pour lui crier au milieu de son triomphe : Souviens-toi que tu es mortel.^ « Il mourut avant ses deux grands antagonistes, Voltaire et Rousseau; il mourut, en 1776, d'un accès de goutte remontée, qui lui fut occasionné par la suppression de son journal l'Année littéraire.
C'était l'arme de cet homme de lutte, la massue de cet Hercule; son arme brisée, il ne voulut plus vivre.
Le fils, qui avait pour parrain le roi Stanislas, et pour ^condisciple Robespierre, but le reste de la lie versée par l'opinion publique dans la coupe paternelle.
Tant d'injures accumulées depuis trente années sur la tête du père, retombèrent comme une avalanche de honte sur ia tète du fils; et, comme ce cœur était sans croyance et sans fidélité, il ne put les supporter.
Ce qui avait fait son père invincible, c'était la croyance d'un devoir noblement rempli.
Lui, n'ayant point ce contre-poids au mépris qui l'accablait, devint féroce; méprisé à tort, puisqu'il ne répondait pas des actes de son père, il voulut se faire haïr à bon droit. Les lauriers que Marat cueillait en rédigeant l'Ami du Peuple empêchaient Fréron de dormir. Il fonda l'Orateur du Peuple.
D'un caractère timide» Fréron ne savait pas s'arrêter dans sa cruauté, ne sachant point s'arrêter dans sa faiblesse. Envoyé à Marseille, il en fut répQ^yau.^^. Qu]k^v ays^i noyé à
Nantes, GoUot-d'Herbois avait fusillé à Lyon ; à Marseille, Fréron fit mieux : il mitrailla.
Uû jour qu'il supposait, après une décharge d'artillerie, que quelques-uns des condamnés s'étaient laissé tomber eu même temps que ceux qui avaient été atteints, et contrefaisaient les morts, le temps lui manquant pour passer la revue des survivants, il cria :
— Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la patrie leur pardonne.
Les malheureux qui étaient restés sains et saufs crurent a cette parole, et se relevèrent.
— Feu! cria Fréron.
Et l'artillerie recommença; seulement, cette fois, la besogne était bien faite , personne ne se releva plus.
Quand iJ revint à Paris, Paris avait fait un pas vers la clémence; Tami de Robespierre se fit son ennemi^ le jacobin lit un pas en arrière et se trouva être cordelier. Il flairait le 9 thermidor»;
Il se fit thermidorien avec Tallien et fiarras , dénonça Fouquier - Tinville, sema, comme Cadmus, les dents de ce serpent que Ton appelait la Révolution, et Ton vit aussitôt pousser, au milieu du sang de Tancien régime et de la boue du nouveau , la Jeunesse dorée dont il se fît le chef et qui prit son nom.
Cette jeunesse dorée— en opposition avec les sans-culottes qui avaient porté les cheveux courts , la veste ronde, des pantalons et le bonnet rouge, — portait soit de longues tresses de cheveux, mode renouvelée du temps de Louis XUf^ et qu'on appelait cadenettesy du nom de son inventeur Gade^ net, cadet de Luynes; soit des cheveux retombant de côté sur les épaules, qu'on appelait oreilles de chien.
iO tES BLANCS ET LES BLEU3
Ils avaieat repris la poudre, e!; la pqrtai^at aboad^ot^ sujp leurs cheveux, retroussés avec uu peigae.
£a costume du rpatin, ils portaient des redingotes trèscourte? , avec des culoUtes de velours noir ou vert.
En grande toilette, la redingote était remplacée par un habit de couleur claire, coupé «arrénjei^t §t ?e boutonnant au creux de Testoniac, tandis que les baçquçs desceur daient battre les mollets..
La cravate de mousseline était haute et empesé.e avec dos pointes énormes.
Le gilet était de piqué du de basin blanc, avec de grands revers et des franges; deux chaînes de montre se balançaient sur une culotte de satin gris-perle, ou vert-pomrôe, desoiendant jusqu'à la moitié du mollet,, où elle se boiïtonuait, avec trois boutons^ à la £uite de^quete venait un Ilot de rubans,
Des bas de soie rayés en travers de jaunç, d^ mug§ ou de bleu, avec des escarpins d'autant plus élégants qu'ils étaienj; plus découverts et plus minces; un çhiapeau à çlaqi^e sous le bras et ua énorme gourdin au poignet cpmpléuieat Le cos** tume d'ua incoyable.
Maintenant, pourquoi les railleurs qui s'attaquent ^ toute nouveauté appelaient-ils les individus compoeant la je|ine3se dorée des incoyables f
Nous allons vous le dire.
Ce n'était point assez de changer le costume pour ^G pas être confondu avec les révolutionnaires.
11 fallait aussi changer le langage.
Au patois grossier de 93 et au tu démocratique, il fallait substituer un idiome tout miel : en conséquence, au lieu de vibrer^ comme les élèves du Gonservalpire moderne, on
supprima complètement les r, qui, dans ce cataclysme phiior<>gtque> hiliiretit être perdues à toitt jâiMAfi, nùmmt te datif des Gréés. On désossa it l«figU8 |^r liai enlever ton énai^0, et, au lieu de se donner, nomme aulfefoM ea Appuyant mit les eofisonne», sa pûi^Mê H^kénMurr, on ee oenieuli de ddtifier SA ptt^h rf'Aonnétt.
, On avait, selon la circonstance^ «A gandê puolê d^hùntm^^ ott sa petite paéh â'h^mu i el, qttA&d l'âne eu l^ettHe de ces paoieB d'iionneur était donttée, pour ftppuyelr uae duw difficile ott même Imposaibid à croira, IMnierlocetenTt trop pôH pour déifientif eelut A¥ee lequel 11 diftlegttett ^ le ooatentait de dtfe t
— C'est incoyable l
Et l'autre se contentait de répondre!
— Mapdote tf^À<mnaii j»<xnâc^ëe.
Et atord, 11 ne «^tait plus de doUle.
De là la désignation ^'incroyables, et, par AttéraHéti, d'M^ coyablesy donnée à messieurs de la jeunesse defée«
ni
LES MRRVEILLEUSBi
Vincoyahle, cet hybride de la rôAfetioe,«¥Ait ia feaidle; fiée comme lui, et dans la même époqUei On rappelait la meiveilfou^e.
iâ LES BLANCS ET LES BLEUS
Celle-ci empruntait sa toilette, non pas à une mode nou- Telle, comme les incoyabùes, mais aux costumes grecs i^^ corinthiens des Aspasies et des Phrynés.
Tunique, manteau, péplum, tout était taillé sur le patron antique. Plus une femme trouvait le moyen de montrer le nu, plus elle était élégante.
Les vraies meiveilleusesy ou merveilleuses^ car on comprend que c'était là la racine du mot, portaient les bras nus, les jambes. nues. Souvent la tunique, taillée sur celle de Diane chasseresse, était fendue sur le côté, sans autre attache qu'un camée réunissant les deux parties fendues un peu audessus du genou.
Ce n'était point assez.
Les dames profitèrent des'^chaleurs de Tété et se montrèrent au bal et dans les promenades publiques avec un nuage moins épais que celui qui enveloppait Vénus conduisant son fils chez Didon.
Aussi Énée ne reconnut-il sa mère que lorsqu'elle sortit du nuage. Incessu patuU dea, dit Virgile; à son pas, on reconnut la déesse.
Ces dames n'avaient pas besoin de sortir de leur nuage pour être reconnues, on les voyait parfaitement au travers, et ceux qui les eussent pris pour des déesses y eussent mis de la bonne volonté.
Cet air tissu, dont parle Juvénal, devint tout à fait à la mode.
Outre les soirées particulières, il y avait des bals publics. On se réunissait au Lycée-Bal et à Vhôtel TMlusson^ pour mettre en commup, tout en dansant, ses deuils, ses larmes et ses projets déi vengeance.
Ces bals s'appelait les bab des victii'nw.
Et, en effet, pour y être admis, il fallait avoir eu un parent ' guillotiné par Robespierre, noyé par Garlier, fusillé par Gollotd*Herbois, ou mitraillé par Fréron.
Horace Vernet, forcé de faire des costumes pour vivre, a laissé un cahier de modes de cette époque, exécuté d'après nature avec ce charmant esprit qu'il avait reçu du ciel.
Rien n'est plus amusant que cette collection de grotesques, et chacun doit se demander comment un incoyable et une meiveiUeuse pouvaient se rencontrer sans se rire au nez.
Disoos tout de suite que quelques-uns des costumes adop-^ tés par les muscadins fréquentant le bal des victimes étaient quelquefois d'un caractère assez terrible. Le vieux général Pire m'a vingt fois raconté qu'il avait rencontré, dans ces bais, des incoyables portant des gilets et des pantalons col* laats de peau humaine.
Ceux qui n'avaient à regretter la perte que de quelque parent éloigné, comme un oncle ou une tante, se cootentaient de tremper leur petit doigt dans une liqueur couleur sang; dans ce cas, ils coupaient le doigt de leur gant; et, pour renouveler cette parure, on emportait au bal son pot de sang, comme les femmes emportaient leur pot de rouge.
Tout en dansant, on conspirait contre la République. C'était d'autant plus facile que la Convention, qui avait une police générale, n'avait point de police parisienne.
Chose étrange, le meurtre public avait tué le meurtre privé, et jamais peut-être il ne se commit en France- moins de crimes que dans les années 93, 94 et 95.
Les passions avaient d'autres dérivatifs.
Le moment, au reste, approchait où la Convention, celte terrible Convention qui, le 21 septembre 1792, jour de son entrée en fonctions, abolit, au bruit du canon de Valmy, la
li LES BLANCS ET LES BLEUS
royauté, et proclama la république, le moment approchait où la Conv^ûtion allait déposer «66 poûtoirs.
Elle avait été mère cruelle.
Elle avait dévoré les girotitîiûs , les eordelîers et tes jacobins, c'est-à-dire les plus éloquents, leâ ptûs énefgiqui&s, tes plus intelligents de ses enfâûtô.
Mais elle a été fiile dévt)ûée.
Elle a combattu à la fois, avec succès,. les entiemis du dehors et les ennemis du dedans.
Elle à mis quatorze armées silr pied ; elle les a mal nourries, c'est vrai; mal habillées, c'est vrai; mal chaussées, c'est vrai; plus mal payées encore. Qu^iïîpôrte! ces quâlofze armées ont non-seulement partout repoussé rehôeihî hors de la frontière, maïs elles ont pris le duché dé Nice, la Savoie, fait une pointe en Espagne et mis la ûiain sUr la Hollande.
Elle a créé le grand-livre de la dette nationale, llnstittit, rÉcole polytechnique, rËcole normale, lé Musée du Louvre et le Conservatoire des arts et métiers.
Elle a rendu huit mille trois cent soixante él dix décrets, la plupart révolutionnaires.
Elle a donné aux hommes et aux choses un caractère excessif. La grandeur était gigantesque, le courage téméraire, le stoïcisme impassible*
Jamais plus froid dédain n*a été professé pour le bourreau, jamais le sang n'a été répandu avec moins de remords. ' Veut-on savoir, pendant ces deux ans, c'est-à-dire de 93 à 95, combien il y a eu de partis en France?
Il y en a eu trente-trois.
Veut-on connaître les noms donnas à chacun d'euî:?
Ministériels. ■*• Partisans de la vie civile. — Chevaliers du
poignard. — Hommes du 10 août. — Septembri§eurs. — Girondins. — BriwoUns. — Fédéralistes. — Hommts d'État.
— Hommes, du 31 mai. — Modérés. — Suspects. — Hommes de la plaine. — Crapauds du marais. — Montagnards.
Voilà pour 1793 seulement.
Passons à 1794 et à 17D5 :
Alarmistes. — Apiloyeurs. — Endormeurs. — Émissaires de Pitt et Cobourg. — Muscadin$. — flébertistes. — Sans- Culottes. — Contre-Révolutionnaires. —Habitants de la crête.
— Terroristes. — Maratistes. — Égorgeurs. — Buveurs de sang. — Thermidoriens. — Patriotes de 1T89. — Compagnons de Jéba. — Chouans.
Ajoutons-y la jeunesse dorée de Fréron, et nous en serons au 22 août 1795, — jour où la nouvelle Constitution, dite de l'an in, après avoir été discutée article par article, vient d'être adoptée par la Convention.
Le louis d'or vaut douze cents francs en assignats.
C'est dans cette dernière période qu'est mort André Ché- Dier, frère de Marie- Joseph Chônier. Il fut exécuté le 25 juillet 1794, c'est-à-dire Je 7 thermidor, deux jours avant la mort de Robespierre, à huit heures du matin. Ses compagnons de charrette étaient MM. de Montalembert, de Créquy, de Montmorency, de LoiseroUes, ce sublime vieillard qui avait répondu à l'appel du bourreau à la place de son fils, et qui allait mourir avec joie pour loi ; — enfin, Roucher, l'auteur des ifow, qui ignorait qu'il allait mourir avec André Chénier, et qui, en le reconnaissant sur la charrette fatale, poussa un cri de bonheur et Rassit près de kii, en disant ces beaux vers de Racine :
Oai^ puisque je retrouve uu ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle.
Et déjà son courroux semble s'être adouci^ J)epais qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
xjQ ami de Roucher et d'André Ghénier qui eut le courage, au risque de sa vie, de suivre la charrette pour prolonger son dernier adieu, entendit, pendant toute la route, les deux poêles parler de poésie, d'amour, d'avenir.
André Ghénier dit, pendant ce trajet, à Roucher, les dernier? vers qu'il était en train de faire, lorsque le bourreau Tap* pela. 11 en avait sur lui le manuscrit au crayon, et, après les avoir lus à Roucher, il les donna à ce troisième ami qui ne voulait le quitter qu'au pied de Téchafaud.
C'est ainsi qu'ils furent conservés, et que de Latouche, à qui nous devons la seule édition d'André Ghénier qui existe, put les mettre dans le volume que chacun de nous sait par cœur.
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire.
Animent la fin d'un beau jour.
Au pied de Técbafaud, j'essaye encor ma lyrcl
PeuVêtre, est-ce bientôt mon tour!
Peut-être, avant que l'heure, en cercle promenée.
Ait posé, sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée^
Son pied sonore et vigilant.
Le sommeil du tombeau pressera ma paupiôi'o;
Avant que de ses deux, moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière.
Peut-être, en ces murs effrayés.
Le messager de mort, noir recruteur des ombres.
Escorté d'infâmes soldats.
Remplira de mon nom, ces longs corridors sombres...
Au moment de monter sur Téchafaud, André se frappa le front et dit en soupirant :
— J^avais pourtant quelque chose là!
-^ Tu te trompes, lui cria celui qui ne devait pas mourir en lui montrant son cœur :
— C'était là !
André Ghénier, pour qui nous nous sommes écarté de notre sujet, et dont le souvenir nous a arraché ces lignes, a planté le premier le drapeau de la poétique nouvelle.
Nul n*avait fait avant lui des vers comme ceux-là.
Et disons plus : nul probablement n'en fera après lui.