‹ Les blasphèmesChapitre 31 sur 64 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

J'ai rêvé que la Nuit n'était que la putain

D'un vieux soudard paillard qui la paye en butin.

Ce sergent aviné d'une bande en guenilles

A tué des vieillards, des enfants et des filles,

A brûlé des naaisons, a mutilé des morts,

S'est vautré dans un tas de crimes sans remords,

Et le feu l'a fait noir, et le sang l'a f^ît rouge,

Et c'était pour gagner de quoi payer sa gouge.

Il vient lui dégrafer sa robe de velours,

Et sur cet écrin noir qui s'étage en plis lourds

Il jette par poignée, au hasard, pêle-mêle,

De Tor, des diamants, des perles. La femelle

Lui fait risette, et pour chacun de ses cadeaux

Lui rend un long baiser dont frissonne son dos.

Elle montre à son tour ses trésors de chairs blanches,

Son ventre ferme et lisse entre ses larges hanches,

Son fessier dur, ses reins souples, ses seins raidis,

Et ses cuisses, piliers du secret paradis.

Comme sur un fumier fond un oiseau de proie, •

Le soudard bondissant sur la fille de joie

La chevauche. Et voilà comment sont nés les cieux!

Or la Nuit n'aime pas les gens pour leurs beaux yeux,

Et, riche, nous trouvant trop pauvres, se dérobe

A nos regards lascifs dans l'ampleur de sa robe

Où sont restés piqués tous les clairs diamants.

Nuit, tu ne veux pas de nous pour tes amants;

Tu refuses de noui^ montrer ton corps sans voiles,

A nous qui ne pouvons te payer en étoiles.

Quand nous te poursuivons de soupirs et de vœux.

Tu ramènes sur tes yeux d'or tes noirs cheveux,

Tu ris de notre amour et de notre prière,

Tu fais sonner ta bourse et, tournant le derrière,

Tu nous jettes au nez ta robe aux larges plis,

Aux énormes volants de ténèbres, remplis

De perles, de sapliirs, d'écus et d'escarboucles,

Et, vénale, dans ton corsage tu te boucles

En disant : t Pour me voir et m'avoir, même un peu,

Ça coûte cher. Je suis la maîtresse de Dieu. »

Et c'est à les compter, ces richesses sans nombre,

Tous ces bijoux volés illuminant ton ombre.

C'est par humilité sous ton luxe insolent

Que l'homme te vénère et te prie en tremblant.

Mais moi, tu n'auras pas mon oraison fervente, Sale prostituée à Tâme de servante I Je me moque de ton baiser comme d'un clou.

Moi, je sais bien que ton amant n*est qu'un filou ; Moi, je connais ta honte, 6 Nuit, fille soumise ! Car le soudard a mis du sang sur ta chemise En y posant les mains le jour qu'il la leva; Et je ris, tous les soirs, quand le soleil s'en va, De voir dans les brouillards de l'horizon qui bouge Flotter ton pan de linge avec sa tache rouge.

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