Les Blumea et Laggera constituentils deux genres distincts?
Les deux genres Blumea et Laggera sont bien voisins. Ce dernier a été d’ailleurs séparé des Blumea par Schultz-Bipontinus, d’après Hochstetter m Flora XXIV (1841 ), Intellingenzblatt, 1841, I, n° 2, p. 26. Dans ce périodique le genre n’est pas décrit, mais simplement basé sur trois espèces : Laggera crassifolia (Schimper, n° 154); L. purpurascens (Schimper, n° 153) et L. tomentosa (Schimper, n° 236), que j’ai sous les yeux en écrivant cette Note. A défaut d’une description du genre, ces trois types suffisent à le faire comprendre. Deux caractères sont communs à toutes les trois et à chacune : 1° les tiges et rameaux ailés ; 2° les anthères non sagittées à la base, mais très courtement denticulées. Ils suffisent à les distinguer des Blumea comme on les comprend aujourd’hui.
Or, autrefois, on réunissait volontiers dans le genre Blumea les espèces à tiges et rameaux ailés. Ainsi De Candolle, Prodr., V, p. 447, groupe à la fin des Blumea les Caulopteræ , à feuilles décurrentes sur la tige et les rameaux, et les divise en Alatæ , à ailes très entières et Auritæ , à ailes incisées ou interrompues. Si on accepte le genre Laggera , la section des Caulopteræ y entre a priori , et ces Caulopteræ se trouvent très affines avec les trois types cités du genre Laggera.
Le genre Laggera bien qu’affine avec les Blumea pourra donc en être séparé par le double caractère déjà cité des tiges ailées et des anthères non sagittées. Il semblera aussi que ces deux caractères distinctifs sont nécessaires et indispensables puisqu'ils se trouvent à la fois dans les trois espèces types de Laggera. Oliver et Hiern n’ont pas négligé cette double différence dans le Flora of Tropical Africa, III, p. 324. Je puis tout au moins le certifier pour les espèces Laggera pterodonta , diva-
F. GAGNEPAIN.
GENRES BLUMEA ET LAGGERA.
ricata, crassifolia, tomentosa, alata, dont j’ai analysé les fleurs et observé les échantillons. Au surplus, ces deux auteurs attribuent à toutes leurs espèces des feuilles décurrentes et des anthères non caudées à la base; ils restent ainsi dans la règle.
Il n’en est pas de même de Bentham et Hookerdansle Généra
plantarum, II, p. 290; car ces auteurs ajoutent aux Laggera le Bl. flava DC. qui n’a pas les feuilles décurrentes. Ils sont donc obligés de modifier légèrement les caractéristiques du genre Laggera et de dire : « feuilles le plus souvent décurrentes », ce qui prouve qu’elles ne le sont pas toujours pour eux. Et quant aux anthères elles sont d’après eux : « très courtement bilobées, ou sagittées, à oreillettes obtuses ou aiguës, souvent inégales, non distinctement caudées ni soudées par paires contiguës ».
Cependant dans le Flora of British India, III, p. 271, Hooker introduit dans les Laggera le Blumea aurita DC. qui a des feuilles à décurrence non ailée; cette décurrence ne se signalant que par 1-2 appendices foliacés situés immédiatement au-dessous de la feuille. De plus les anthères de cette espèce sont nettement, quoique courtement, sagittées-caudées à leur hase. Il incorpore aussi au genre Laggera , le Blumea flava DC. qui n’a t lui, aucune espèce de décurrence et qui ne peut rester davantage dans le genre Blumea parce que ses anthères sont atténuées en filet sans oreillettes, d’aucune sorte.
Insistons sur les caractères de deux espèces de ces genres, pour mieux faire comprendre une découverte qui présente,
quelque intérêt.
Le Blumea aurita DC. présente au-dessous de la feuille 1-2 appendices foliacés qui montrent une tendance vers Laggera pterodonta. Ses anthères sont nettement auriculées-sagittées à la base. Ses bractées involucrales sont hirsutes avec poils glanduleux et courts mélangés.
Le Laggera pterodonta présente au-dessous de ses feuilles et sur toute la longueur de l’entre-nœud des ailes étroites longuement dentées ou une ligne d’appendices foliacés, isolés, étalés. Ses anthères sont sans oreillettes ou si petites qu elles forment u n simple épaulement à la base de l’anthère tronquée sur le filet. Ses bractées sont à poils courts, glanduleux.
Cependant Hooker, dans le Flora of British India , III,
SÉANCE Dü 9 JANVIER 1920.
p. 260 et 271, parle d’individus intermédiaires par les appendices de la tige et la présence d’anthères stériles et auriculées. Clarke, qui semble avoir été suivi dans plusieurs occasions par Hooker, avait déjà exprimé dans ses Composilæ Indicæ, p. 66, la même opinion. Dans les herbiers rictïes en nombreux échantillons, on trouve un singulier polymorphisme dans le Blumea aurila qui parait s’approcher du Laggera pterodonta et c’est au point parfois qu'il est difficile de se prononcer entre les deux espèces. Ainsi des échantillons de Spire récoltés au Laos, à Xieng-kouang, sous le n° 1300 ont été placés de prime abord par moi dans l’une et l’autre espèce à cause de leurs caractères intermédiaires. Ils sont Blumea aurila par l’aspect général, par , la forme des feuilles, par la forme des oreillettes allongées et aiguës. Ils sont Laggera pterodonta par les appendices dentiformes et foliacés qui courent d’une feuille à l’autre. Parfois ces appendices sont nombreux, parfois ils sont réduits à quelques-uns.
Que penser de cette plante de Spire et des intermédiaires observés par Hooker? Qu’ils sont des hybrides problables; d’autant que Hooker avant moi avait observé des anthères sagittées quand elles sont stériles.
Deux objections peuvent être faites à cette manière de voir : la première est qu'il y a là deux genres distincts et que l’intermédiaire, l’hybride supposé, serait bigénérique. Mais il y a des cas nombreux, donnés par l’expérience, d’hybrides bigénériques.
La seconde objection, c’est que dans l’hybride supposé, si les anthères sont toujours stériles ainsi que les achaines des fleurs hermaphrodites, les achaines des fleurs femelles de la périphérie sont normalement constitués. Je réponds : les achaines des fleurs femelles peuvent être fécondés par le pollen venant soit des Blumea aurita, soit des Laggera pterodonta qui sont abondants, surtout au voisinage de la plante 'supposée hybride. A ce sujet Clarke ( Compos . Indicæ , p. 66), parlant de certaines formes polygames-dioïques, exprime l’opinion qu’elles pourraient être des hybrides. Je ne suis donc pas le seul à être contraint par les faits à cette conclusion.
Enfin on sait que les hybrides sont généralement plus vigoureux que le parent le plus faible. C’est précisément le cas pour
F. GAGNEPAIN.
GENRES BLDMEA ET LAGGERA.
la plante de Spire; autre raison qui milite en faveur de l'hybridité probable.
Il semble vraiment intéressant, pour la rareté du fait, de faire connaître un hybride reconnu en herbier.
Mais au point de vue systématique, admettre cet hybride, et ceux dont parle Clarke, c’est du coup séparer nettement les deux genres Blurnea et Laggera qui, bien que voisins, se distingueront nettement : 1° par les anthères auriculées, sagittées et caudées, caractère exclusif, du premier; 2° par les rameaux ailés d’une feuille à l’autre, caractère particulier au second.
T. LXVIU
(séances) 3