‹ Les bohémiens de Paris; drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 6 sur 51 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MONTORGUEIL, DIGONARD.

DIGONARD. Eh bien , nous voilà seuls , parlons de cette grande affaire.

MONTORGUEIL. Attends, carc'esttoute une histoire... histoire mystérieuse, mais dont je puis te confier le secret, à toi (pii me connais bien et dont je sais aussi toute la vie...

DIGONARD. Toute ma vie... je suis banquier...

MONTORGUEIL. Bon... et je sais ce que tti étais avant... Je sais même depuis que ta exerces la banque , plus d'un zéro criminel que tu as adroitement glissé à la fin d'un conjpte de jeune homme. ..

DIGONARD. Enfin cette affaire.

MONTORGUEIL. M'y voici , il y a quelque temps, je me trouvais à Dieppe, ayant épuisé toutes mes ressources.

DIGONARD. Je le sais...

MONTORGUEIL. Oui , car je t'avais écrit pour te suppli(,'r de me prêter quelque argent sur ma parole.

DIGONARD. Ta parole, par malheur, c'était ta seule garantie.

MONTORGUEIL. Ce qui fait que tu ne m'as rien prêté du tout; or, un soir, j'étais sans argent, n'ayant auprès de moi ni un ami qui pût m'aider , ni quelque autre dont je pusse me servir.. . je me promenais dans la campagne, aux alentours d'une petite maison dont je venais de voir sortir les habitants... La maison est déserte, me disais-je, et à cette pensée, un frisson parcourut tout mon corps. .. Une haie de quelques pieds me séparait seule du jardin; je la franchis d'un bond, et grimpant lestement le long d'un arbre renversé sur la façade de derrière, j'entrai dans l'appartement du premier étage ; il y avait là un secrétaire bien fermé pour un autre , mais presque ouvert pour moi , et dans ce secrétaire deux piles d'écus, que j'enveloppai à la hâte dans la première feuille de papier que je sentis sous ma main ; puis , je sautai de la croisée dans la terre labourée du jardin, et je partis... Une heure après, attablé dans un restaurant de la ville, je déroulai mes écus , et je découvris que l'enveloppe était une lettre que je me mis à lire... cette lettre était datée des grandes Indes , et signée : Didier.

DIGONARD, avec étonnement, Didier!

MONTor.GUEiL. Didier, négociant de Tours, et qui était allé rejoindre là-bas sou fils aîné, presque son fils unique, puisque le plus jeune était, ciisait-il, perdu pour le monde et pour son père.. . Le vieillard écrivait cette lettre à son lit de mort ; il l'adressait à son meilleur ami, au millionnaire Desrosiers, et acceptait l'offre que celui-ci avait faite d'unir leiu-s deux enfants... Je me souvins alors de ce Paul Didier de Tours qui avait pendant quelque temps vécu parmi les nôtres , c'était le plus jeune des deux frères; mais celte lettre m'apprenait que Desrosiers, parti depuis longtemps de sa ville natale , ne connaissait ni l'un ni l'autre; alors une pensée subite s'empara de mon esprit , un plan immense se déroula tout entier devant mes yeux; cette lettre était un talisman qui devait nous enrichir , une mine d'or dont je tenais le filon ;

MAGASIN THÉÂTRAL

je venais de voler deux cents francs, je les

avais enveloppas dans un million.

DIGONAKD. Mais ce plan , quel est-il ?

MONTORGUEiL. Le lendemain, plus décemment vêtu , je me présentai chez Desrosiers. J'arrive des Indes, lui dis-je, et je vous annonce le retour de votre futur gendre... Eh 1 quoi Didier?... Lst once moment à Paris où le retiennent quelques affaires... 'Eh bien, s'écrie le bonhomme , c'est à Paris que je veux faire la noce , nous irons à Paris.

DIGONARD. Ah ! bah ! il va venir?

MONTORGUEIL. Il est venu; en ce moment il conduit sa fdie à 1 hôtel Meui ice , dans un instant , il reviendra pour y faire porter ses bagages, et les miens.

DIGONARD. Les tiens... mais je croyais qu'il y a un mois, tu étais sans...

MONTORGUEIL. Il y a un mois, je ne connaissais pas mon ami Desrosiers; maintenant, il faut retrouver Paul.

DIGONARD. Paul Didier !

MONTORGUEIL. Oui, Paul, qui saura bien parler au Desrosiers de son propre père , de ce vieil ami qu'il a si longtemps connu, et des grandes Indes qu'il ne connaît pas, Paul, que nous tirerons de la misère pour luidonner une riche dot que nous partagerons , bien entendu ; mais il faut délier à son profit les cordons si serrés de ta bourse; c'est un beau cavalier auquel il ne manque que des habits d'une coupe nouvelle, un cabriolet, un groom , et tu lui donneras tout cela.

DIGONARD. Mais...

MONTORGUEIL. Car ce n'est qu'avec tout cela qu'il peut prendre, sans éveiller les soupçons , la place de ce frère qui s'est enrichi aux Indes.

DIGONARD. Fort bien , mais celte fois je ne veux pas risquer...

MONTORGUEIL. Quelques billets de mille francs, pour en gagner deux cent mille?

DIGONARD. Deux ccut mille...

MONTORGUEIL. Ah ! tu réfléchis , mais cela ne suffit pas , il faut agir.

DESROSIERS , hovs scène. Fort bien, je reviens à l'instant.

MONTORGUEIL. Silence ! j'aperçois notre homme.

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