‹ Les Bois-Francs (volume 2)Chapitre 6 sur 115 · M. ANTOINE GÉRIN-LAJOIE · texte numérisé non relu

M. ANTOINE GÉRIN-LAJOIE

C'est à Yamachiche, en 1824, que naquit M. Antoine Gérin-Lajoie, auteur de " Jean Rivard, le défricheur," Entré au séminaire de Nicolet en 1837, i^ ^^ sortit en 1844 et se fit avocat.

Etant écolier, il composa la chanson : " Jn Canadien Errant." Monsieur le Grand Vicaire L.-F. Laflèche, plus tard évêque des Trois-Rivières, parlant de ses pérégrinations dans l'Ouest, sur les bords du Mississipi, dit : " Partout sur notre route nous avons rencontré de nombreuses familles canadiennes. Au récit qu'elles nous faisaient de leurs désappointements, des chagrins, des ennuis qu'elles éprouvaient dans ce pays, nous avons ressenti une profonde affliction ; plusieurs fois nous avons chanté avec elles, après les dures fatigues de la journée, ces sentiments si heureusement exprimés par un de nos poètes canadiens, à l'âge de 14 ans, sous l'inspiration et le souffle de l'éducation collégiale :

Un Canadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Un soir, triste et pensif, Assis au bord des flots.

Au courant fugitif Il adressa ces mots :

" Si tu vois mon pays, " Mon pays malheureux.

" Va, dis à mes amis " Que je me souviens d'eux.

" O jours si pleins d'appas, " Vous êtes disparus .

" Et mon pays, hélas !

" Je ne le verrai plus !

" Non, mais en expirant, " O mon cher Canada !

" Mon regard languissant " Vers toi se portera. ..."

Au dire de M. L.-J. Doucet, cet écolier n'était autre que Antoine Gérin-Lajoie. Le jeune poète avait d'abord écrit :

" Un Acadien errant "

Puis songeant que les deux peuples Acadien et Canadien puisaient leurs destinées à des sources plus ou moins amères, il remplaça le mot " Acadien " par celui de " Canadien."

M. Antoine Gérin-Lajoie, nous dit la tradition, au-

rait fait, vers 1860, par le Grand Tronc, un voyage de Québec à Plessisville, avec son ancien condisciple de collège, M. Noël Hébert, député de Mégantic, de 1858 à 1863. Il se serait rendu à la résidence de son ami, pour visiter sa propriété, située sur les bords de la rivière Nicolet, sur le deuxième lot du seizième rang du canton d'Arthabaska, propriété qu'il occupait depuis une quinzaine d'années.

L'aspect riant de la belle petite rivière Nicolet, les charmantes montagnes encore couvertes d'épaisses érablières, le sol fertile produisant de riches moissons, le récit du travail opéré par son ami depris son arrivée au milieu de la forêt, tout cela était bien de nature à enthousiasmer l'âme poétique de notre littérateur.

Cette excursion champêtre aurait alors fait naître dans l'esprit de M. Gérin-Laj oie l'heureuse inspiration d'écrire son charmant livre " Jean Rivard, le défricheur."

Comme nous le voyons dans la préface de ce poème, que M. l'abbé Camille Roy a appelé un roman social, le but de l'auteur était de faire connaître la vie et les travaux des défricheurs et d'encourager notre jeunesse canadienne à se porter vers la carrière agricole au lieu d'encombrer les professions d'avocat, de notaire, de médecin et les comptoirs des marchands, comme elle fait de plus en plus, au grand détriment de l'intérêt public et national. Afin d'en rendre la lecture moins aride, l'auteur crut devoir mêler à son récit certains détails de la vie intime et divers incidents qui ont eu l'effet de faire considérer ce récit comme une fiction. L'intention de l'auteur toutefois n'a jamais été de faire un roman, et il peut assurer que dans les faits et incidents qu'il raconte

il s'est appliqué avec un soin scrupuleux, au risque même d'ennuyer les lecteurs frivoles, à ne rien dire qui ne fût strictement conforme à la réalité.

On peut ici poser ces questions : " Qu'était ce Jean Rivard, le défricheur, et où a-t-il en réalité vécu ? Qui devons-nons voir en Gustave Charmenil ? Où était Louiseville, surnommée plus tard Rivardville ? Où était le canton de Bristol ? "

Essayons de répondre à ces différentes interrogations.

Les vivants qui peuvent nous renseigner sur les vrais noms des personnnages et des lieux mentionnés dans l'ouvrage de M. Antoine Gérin-Lajoie sont aujourd'hui peu nombreux. Néanmoins nous en rencontrons encore quelques-uns. Je crois à propos et utile d'enregistrer ici leur témoignage, pendant qu'il en est encore temps.

C'est un point de l'histoire des Bois-Francs qui intéresse la génération actuelle et que la génération future aimera à connaître.

M. P.-L. Tousignant, shérif d' Arthabaska, rédacteur ^ÇiL^Unio7i des Cantons deVEstà^ 1868 à 1888, ainsi que M. Alfred Désilets, avocat et un des rédacteurs du Jour7ial des Trois- Rivières, ont bien voulu me fournir sur ce sujet des renseignements sur lesquels il ne peut planer aucun doute.

Tous deux m'ont affirmé que le héros de M. Antoine Gérin-Lajoie, Jean-Rivard, le défricheur, était certainement M. Noël Hébert, natif de St-Grégoire, établi dans les Pointes du Canton d' Arthabaska et que Gustave Charmenil était le pseudonyme de l'auteur de Jean Rivard, de M. Antoine Gérin-Lajoie lui-même.

On peut ajouter que c'est aussi l'opinion générale des gens de lettres de la région des Trois-Rivières et des Bois-Francs qui ont eu occasion de connaître M. Antoine Gérin-Lajoie et I\I. Noël Hébert.

L'abbé L.-A. Buisson, ancien curé de Ste-Hélène de Chester et de St-Norbert d' A.rtliabaska, aujourd'hui le doyen des prêtres résidant dans les Bois-Francs, confirme ces divers témoignages. En maintes circonstances, raconte-t-il, mon prédécesseur à St-Norbert, M. l'abbé Pierre Roy, m'a parlé de Noël Hébert et le désignait comme étant le héros de M. x\ntoine Gérin-Lajoie, c'està-dire Jean Rivard, le défricheur. Si donc Jean Rivard, le défricheur, et Noël Hébert, des Pointes du Canton d'Arthabaska,ne font qu'un, il est évident que Louiseville, du Canton de Bristol, (habitation de Jean Rivard. le défricheur), décrite par ]\I. Gérin-Lajoie, était située dans les Bois-Francs, dans le Canton d'Arthabaska (i).

D'ailleurs ce que nous lisons quelque part dans Jean Rivard, le défricheur, ne confirme t-il pas ces opinions ? En effet, nousvoj^ons qu'au retour de son voyage à Grandpré, Jean Rivard trouve toute la population sous le coup d'une émotion extraordinaire. De quoi s'agissait-il ? Un événement tragique, connu de tous, venait de se dérouler dans le canton de Stanfold, voisin de celui d' Arthabaska.

(1) M. Xoël Hébert, né à St-Grégoire en 1819, monta clans les Bois- Francs en 1845. Il se maria à St-Grégoire en 1847. Il laissa les Pointes d'Arthabaska en 1868 et alla s'établir à l'Assomption, Illinois, où il mourut en 1885. Il était l'oncle du célèbre sculpteur canadien Philippe Hébert. Eenseigiiements donnés par M. Honoré Hébert, de St-Grégoire, frère de Noël Hébert.

Voir Foyer Canadien, année 1864.

Un jeune missionnaire canadien (i) plein de zèle et de dévouement s'étant, dans l'exercice de son saint ministère, aventuré dans la forêt sans guide et sans chemin, avait été surpris par les ténèbres de la nuit et, après de longs et vains efforts pour parvenir aux habitations, s'était vu condamné à périr.

On l'avait trouvé mort, au milieu d'un marécage, enfoncé dans la boue jusqu'à la ceinture. . . .mort de froid, de misère et d'épuisement.

Missionnaire infatigable, pasteur adoré de son troupeau dispersé, sa mort inattendue avait jeté la consternation dans les cœurs et faisait encore verser des larmes.

Des deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était mort à côté de lui (2) ; l'autre, perclus de tous ses membres, survivait pour raconter ce tragique événement (3).

La première édition de " Jean Rivard " fut publiée dans les Soirées Canadiennes en 1862.

Le but à obtenir : Porter la jeunesse canadienne vers la vie agricole, demandait, en effet, que M. Gérin- Lajoie fît de Louiseville un tableau aussi attrayant que possible. Les descriptions du défrichement, du brûlage, des semailles, de la sucrerie, sont* tout à fait naturelles et intéressantes.

Néanmoins, il faut l'admettre, Jean Rivard, le défricheur, ne nous donne pas une idée juste ; il ne nous fait pas connaître dans toute leur réalité les misères, les

(1) M, l'abbé C.-E. Bélanger, missionnaire de Somerset, de Staufold et de Blandford.

(2) M. Ambroise Pépin, de Somerset, originaire de Gentilly.

(3) M. le notaire Olivier Cormier, de Somerset.

souffrances, l'isolement qu'ont eu à supporter les défricheurs de la première heure dans les Bois-Francs. Il faut remonter à une époque plus reculée.

M. Antoine Gérin-Lajoie, après avoir été plusieurs années rédacteur de La Minerve^ mourut à Ottawa, en 1882, âgé de 58 ans.

La vie de M. A. Gérin-Lajoie se résume tout entière, dit M. l'abbé Casgrain, dans la devise qu'il s'était choisie : " Plus d'' honfieur que d^ honneurs. "

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