DOCTEUR LOUIS JOSEPH GRAVEL
Le docteur Gravel naquit à St-Antoine-sur-Richelieu le 21 octobre 1840. Il était fils de Louis Gravel et de Amélie Gladu. Il fit ses études classiques au collège de Saint-Hyacinthe et son cours de médecine au collège Vie-
toria, de Montréal, affilié à TUniversité de Cobourg. Il fut admis à l'exercice de la profession en 1861. Il pratiqua successivement à St- Antoine-sur-Richelieu, sa paroisse natale ; à St-Pierre-les-Becquets ; à Princeville, de 1868 à 1878, et puis à Arthabaska jusqu'à sa mort, arrivée en 1888. Par conséquent, le docteur Gravel pratiqua la médecine pendant vingt ans dans les Bois-Francs.
Monsieur François Baillargeon, alors qu'il était curé de Princeville, qui l'a bien connu, et qui fut à même de l'apprécier, écrivait à son sujet, au lendemain de sa mort : *' Partout où le docteur Gravel a passé, il a laissé de lui les meilleurs souvenirs. Médecin distingué, il a su faire honneur à sa profession et il inspirait la plus grande confiance à tous ceux qui se confiaient à ses soins. La veille de sa mort, nous avons veillé avec le défunt chez M. Onil Milot, chapelain du collège, ( aujourd'hui Monseigneur Milot, curé de Victoriaville) et nous l'avons quitté vers neuf heures au moment où il entrait chez-lui plein de santé pour n'en plus sortir que dans un cercueil. Jeudi matin, le 13 décembre, la nouvelle de sa mort a causé une vive impression de douleur dans tout notre village où il comptait autant d'amis que de connaissances."
Un autre ami de la famille, nous écrit que le rôle joué par le docteur Louis J. Gravel, bien qu'effacé, a eu son importance et qu'une place de tout premier rang lui était assignée parmi la pléiade d'hommes, plutôt remarquables, qui ont vécu à Arthabaska. Il brillait par des côtés qui ne laissent pas de traces, excepté dans le souvenir des survivants. Il était très digne, intelligent, bel homme et d'allure distinguée. Ses manières étaient raffinées, il passait pour un homme de beaucoup d'esprit. C'était un fervent
chrétien, d'une foi vive et à toute épreuve. Il est bien vrai que le souvenir de tout cela a disparu avec ses contemporains et il n'aura rien laissé derrière lui si ce n'est une brillante et nombreuse génération de descendants. Il avait épousé, le 2 juillet 1864, à Plessisville, Jessie Bettez, fille du docteur Joseph Bettez. Nous avons dit que le docteur Gravel pratiqua la médecine pendant vingt ans dans les Bois-Francs. Son beau-père, le docteur Joseph Bettez, qui vécut jusqu'à un âge très avancé, fit beaucoup mieux encore : outre l'honneur qui lui revient d'avoir été le premier médecin des Bois-Francs où, tout jeune docteur, il vint s'établir en 1842, sa carrière médicale s'étendant de 1842 à 1907 passée toute entière dans les Bois-Francs, fut la plus longue de toutes. De fait, on a dit de lui à l'époque de sa mort qu'il était le plus vieux médecin du Canada.
De son mariage avec Jessie Bettez, le docteur Gravel eut douze enfants, neuf fils et trois filles. A sa mort, son ami fidèle, M. le notaire Louis Lavergne — aujourd'hui sénateur — fit obtenir à sa veuve, cent acres de terre que le gouvernement Mercier donnait gratuitement aux familles de douze enfants vivants.
Les membres qui ont survécu se sont, pour la plupart, identifiés avec la colonie canadienne-française de Gravelbourg, en Saskatchewan, fondée par l'un des fils du docteur : M. l'abbé Louis Pierre Gravel.
Voici la liste de ses enfants, qui sont tous nés et ont passé leur enfance et une partie de leur jeunesse dans les Bois-Francs :
Samuel, décédé en 1898 ;
Louis Joseph Pierre, Missionnaire colonisateur, fondateur de Gravelbourg ;
Henri, médecin à Admirai, Saskatchewan ;
Paul, qui fut avocat dans le Massachusetts, puis journaliste à Montréal, où il mourut le 21 octobre 1909 ;
Alphonse, avocat à Plessisville, plus tard, à Moose Jaw, Sask., et en 1922, fut nommé par le Gouvernement Fédéral Juge de la Cour de District de la Saskatchewan ;
Maurice, médecin et coroner à Gravelbourg ;
Berthe, épouse de THonorable Juge Joseph Demers, de Montréal ;
Wilf rid, employé civil dans le Département de la gendarmerie à Cheval ;
Emile, avocat, substitut du Procureur Général de la Province, à Gravelbourg ;
Laurianne, épouse de M. Georges Hébert, avocat à Gravelbourg et greffier de la ville ;
Guy, pharmacien, aussi de Gravelbourg.
Le docteur Gravel avait été nommé coroner du district d'Arthabaska en mai 1879, sous le gouvernement Joly et sa nomination est signée par Letellier de St-Just.
A l'époque de sa mort, il agissait depuis quelques mois comme député protonotaire, avec les appointements de protonotaire conjoint. I] était aussi le médecin attitré du collège dirigé par les Révérends Frères du Sacré-Cœur, ainsi que de THôtel-Dieu auquel il fut très dévoué dès les pénibles débuts de la fondation de la maison jusqu'à la date de sa mort, le 13 décembre 1888.
Trois jours après la mort du Docteur Gravel, la Très Révérende Mère Page, Supérieure de l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, adressait à Madame Gravel, la lettre suivante .
Hôtel-Dieu de St Joseph
Arthabaskaville, 16 Dec. 1888.
Madame L. J. Gravel,
Arthabaskaville,
Madame,
Permettez à une voix amie de venir retentir à votre cœur à ce moment où il est douloureusement blessé dans une de ses plus chères affections.
C'est est donc fait, Madame, l'heure du sacrifice a
sonné il vous a fallu dire adieu à votre plus ferme
appui. Votre épreuve est grande, et je comprends toute rétendue de votre douleur .... elle est trop légitime et trop profonde pour que j'aie l'espérance de la consoler.
Si la perte que vous venez de faire cause l'émotion la plus grande à ceux qui ont eu l'avantage d'apprécier le mérite de votre estimable mari, veuillez croire, Madame, que dans la Communauté d'Arthabaska, vos regrets et votre infortune ne sont pas moins vivement sentis. Car n'avonsnous pas, pendant les quatre années que notre regretté médecin nous prodigua ses soins dévoués et intelligents, été à même d'admirer son fond de piété sincère et ses vertus vraiment chrétiennes ?
Je regrette, et la Communauté avec moi, de n'avoir à vous offrir, en retour de tant de dévoûment, que nos pauvres prières. Puisse Dieu les avoir pour agréables, en faveur de celui que nous comptons au nombre de nos bienfaiteurs : Ce titre lui donnant une part à nos prières quotidiennes,
bonnes œuvres, etc., etc., nous espérons que notre regretté défunt en bénéficiera, en récompense de sa charité désintéressée envers les malheureux.
Je vous prie de croire, Madame, que vous ne serez pas oubliée, non plus que votre intéressante famille.
En réitérant les sentiments de ma sincère sympathie, je vous tiens fidèle compagnie au pied de la croix et demeure, Madame,
Votre toute dévouée en N. S.
(Signé) Sr Page, Supre.
MADAME lESSIE BETTEZ-GRAVEL
Voici ce qu'écrivait, dans '' L'Union des Cantons de TEst ", fin janvier 1901, M. C. Flavien Baillargeon, ancien curé de Stanfold, qui avait bien connu Mme Jessie Bettez Gravel, son ancienne paroissienne : '' Nous avons la douleur d'enregistrer le décès de Mme Gravel, née Mlle Jessie Bettez, veuve de Louis Joseph Gravel, écuyer, médecin, arrivé à St-Calixte de Somerset, le 19 janvier. Elle était la fille unique de M. le docteur Joseph Bettez, de Plessisville, établi en nos cantons dès les premières années de leur défrichement. Mme Gravel est bien connue à Stanfold, oii son époux a exercé longtemps sa profession. Epouse dévouée à sa maison, mère de famille irréprochable sous tous les rapports, femme franchement et profondément religieuse, instruite, de manières distinguées, douée des plus belles qualités du cœur et de l'esprit, elle fut en toute circonstance l'honneur de son époux et fit le bonheur de sa nombreuse famille. Pendant tout le temps qu'elle demeura au
milieu de nous, elle fut une des perles de la société de Princeville. Mme Gravel est morte subitement samdi dernier, à l'âge de 52 ans, en la demeure de son père, le docteur Joseph Bettez, écuyer, médecin, de Plessisville. Un service solennel a été chanté pour le repos de son âme, mardi, au milieu d'un grand concours de parents, d'amis de la famille et de fidèles de la paroisse et des paroisses environnantes. Après le service, le corps a été transporté à Arthabaskaville, pour être inhumé dans le cimetière de cette paroisse, à côté des restes de son époux."
Madame Jessie Bettez-Gravel avait fait de brillantes études littéraires et musicales au couvent des Ursulines de Québec. Devenue veuve à 39 ans, elle consacra le reste de sa vie à l'éducation de ses nombreux enfants, qui ont fait honneur à leur mère. Elle en eut 14, dont deux moururent en bas âge. Elle trouva, cependant, le temps d'écrire, à ses heures de loisir, un journal intime d'une belle tenue littéraire et d'une grande élévation d'esprit. Si ce journal, qui est en possession de son fils, M. l'abbé L. P. Gravel, eut été publié à l'époque de sa mort, il aurait agréablement surpris le monde des lettres canadiennes, assez restreint à cette époque. Le monde a peu connu d'elle, si ce n'est les quelques jeunes étudiants — amis de ses fils — qui l'ont approchée de près et qui ont gardé d'elle non seulement un souvenir ému, mais le souvenir d'une femme très cultivée et d'une grande bonté. La vie matérielle, qu'entretenait un haut idéal, l'avait affinée au lieu de l'user ; vaillante et forte au milieu des épreuves inévitables de la vie, elle conservait ce quelque chose d'indulgent et de très humain, de délicat et de jeune que l'on trouve chez les personnes qui se dépensent à faire le bonheur des autres.
Elle est partie au moment où elle allait jouir de ses enfants grandis et identifiés avec la fondation de Gravelbourg, en Saskatchewan. Elle semble avoir eu un pressentiment de sa mort prochaine. On trouve cette impression dans les dernières paroles de son journal, commentant, sous le titre : "Impressions Musicales et Religieuses," le verset du '' De Profundis '' : '' Copiosa apud eum redemptio ''. Que le Seigneur, en qui est la miséricorde, donne, en effet, une abondante rédemption à cette admirable mère qui fut en même temps que la fille du premier médecin des Bois- Francs, le vrai type de la femme canadienne.