AVANT-PROPOS
Le culte du passé, c'est le mémorial d« la famille» le blason de la chaumière, la gloire du foyer. C'est, aux jours du repos, la légende qui édifie, le conte qui récrée, la chanson qui fait rire.
XAVIER MâRMIER.
POURQUOI trois volumes sur Thistoire des Bois- Francs ? C'est qu'ils sont le mémorial des souvenirs de la génération qui s'en va. C'est l'histoire de chez nous, édifiante pour la génération d'aujourd'hui, instructive pour celle de demain.
La légende des Bois-Francs avait subi l'action glaciale de l'oubli. Cette parcelle des Cantons de l'Est, brillante comme un diamant, empourprée d'héroïsme et de patriotisme, n'avait plus, à nos foyers, la place d'honneur qu'elle méritait. Lui rendre ses droits et ses titres, si vaillamment acquis par nos pères, n'était-ce pas simple justice ? Si îe coin de terre était petit, le champ historique était vaste.
En effet, quelle merveilleuse et sublime épopée que celle des humbles et modestes débuts de la colonisation des Bois-Francs ! Ils étaient des patriotes, au carac-
tère solidement trempé, les quelques braves qui, les premiers, quittèrent les bords du St-Laurent et, armés de la cognée, s'attaquèrent à l'immense forêt des Bois-Francs. Ils s'emparèrent du sol qui était notre patrimoine, mais qu'on voulait nous enlever, le défrichèrent et lui firent produire de riches moissons.
Les fils de ces braves, des braves eux aussi, conservèrent religieusement ce legs de leurs pères. Ce fut leur pays natal, et le pays natal n'est-il pas un lambeau du cœur ?
Le tome troisième n'a pas la prétention de pouvoir épuiser l'écrin des Bois-Francs. Il est trop surabondant D'ailleurs, en histoire, le dernier mot n'est jamais dit.
Comme ses deux devanciers, il s'efforcera de mettre en pratique ce conseil de source évangélique signalé par l'abbé H. A. Scott, dans son ouvrage '' Grands Anni-
versaires ".
" CoUigitc fragmenta ne pereayit : Ramassez les miettes, de crainte qu'elles ne soient perdues ".
Aujourd'hui l'air est aux choses du passé, aux choses de chez nous.
Le " Laudator temporis aeti ". le chantre du passé, a sa place dans nos foyers canadiens.
La génération actuelle aime à connaître la vie, les mœurs, l'héroïsme des ancêtres. Un philosophe français du seizième siècle, Montaigne, ne disait-il pas ? '' Quel contentement me serait-ce d'ouïr quelqu'un qui me récitât les mœnirs, le visage, la contenance, les plus communes pensées et la fortune de mes ancêtres! Combien j'y serais attentif!"
Quel est celui d'entre nous qui ne pense pas comme ce
sage ? Qui n'aime pas à se représenter les mœurs, les manières, les façons de parler, les coutumes familiales de ses aïeux ?
Un objet insignifiant évoque-t-il leur souvenir, nous rappelle-t-il un trait de leur caractère, aussitôt cet objet prend à nos yeux la valeur d'une relique.
Pourquoi ne pas procurer cette jouissance aux petits de nos jours qui seront les grands de demain ?
Le moyen le plus efficace pour arriver à ce but, ne serait-ce pas, aux jours des récompenses scolaires, de leur distribuer des livres de chez-nous, parlant de notre histoire nationale ?
Ils sont nombreux. S'ils y en a des médiocres, les excellents sont légion.
Ils ne sont pas, il est vrai, toujours revêtus d'un couvert brillant de rouge, de bleu, à tranches dorées, mais leur toilette faite '' dans l'étoffe du pays ", comme le dit si bien M. Camille Duguay, n'en est que plus précieuse. Et l'enfant, au lieu de dépenser toute son admiration sur le couvert, et n'avoir à lire la plupart du temps que des historiettes insignifiantes, des contes à faire rêver à la lune, s'instruira en lisant des histoires du terroir. Ce sera pour le jeune lecteur sa première leçon de nationalisme, qui est d'aimer et de chérir avant tout ce qui est et vient de nous.
Ces lectures, plus instructives et aussi amusantes que celles qui nous viennent de l'étranger, produiront les excellents résultats mentionnés par Mgr L.-A. Paquet dans son ouvrage : '' Etudes et Appréciations ".
'^ Au souvenir de ceux qui nous ont faits ce que nous
sommes, dit Mgr L.-A. Paquet, au spectacle des travaux qui ont marqué leur vie, à le pensée des vertus qu'ils ont portées jusqu'à l'héroïsme et sur lesquelles a été édifiée la patrie, nous aimons davantage ce sol que nous foulons, et qui fut le théâtre, à la fois obscur et glorieux, de tant de luttes, de tant de labeurs et de tant de souffrances.
Ce culte du passé est une source d'inestimables avantages pour les individus et leurs familles, pour les paroisses et les sociétés.
" L'enfant y apprend le prix du travail, la grandeur du devoir, la valeur du sacrifice. Le récit des hauts faits orne son intelligence, meuble sa mémoire, façonne sa volonté, stimule toutes ses forces d'action. Lorsque défilent sous ses regards ravis, et dans un rayonnement de gloire, les figures des grands ancêtres, quelque chose de leur foi robuste et de leur mâle ardeur passe mystérieusement dans son âme. Et si son cœur n'a pas subi les atteintes de souffles pernicieux et desséchants, le jeune homme veut être ce qu'ont été ses pères.
" Plus large que la famille naturelle, mais non moins liée aux traditions du passé, la famille paroissiale vit, elle aussi, de ce passé et de ces traditions. Traditions chères et qui remontent, d'année en année, et de foyer en foyer, jusciu'aux laborieuses origines : jusqu'à la première forêt entamée par le bûcheron, jusqu'aux premières javelles couchées par le moissonneur, jusqu'aux premiers abris construits par le pionnier, jusqu'au premier sanctuaire où pour la ])rcniière fois les lèvres sacerdotales, dépositaires de divines formules, ont fait descendre sur la table rustique le Dieu de ])uissance et d'amour qui soutient la foi des
humbles, et dont la prescience et la force sont à la base de toutes les œuvres durables.
'' C'est l'histoire héroïquement belle de tous nos centres français, des paroisses mères échelonnées le long de notre fleuve grandiose, et de toutes celles qui, comme des essains, se sont répandues au loin, et ont porté dans les régions les plus lointaines la vie, la vertu, l'organisation, reçues des influences primitives ".
Ces essaims sortis des paroisses mères, échelonnées le long du St-Laurent, et qui se sont répandus au loin, ne sont-ce pas, en particulier, les paroisses fondées sous l'action colonisatrice de nos pères dans les forêts de nos montagnes ?
L'histoire des Bois-Francs n'est que le récit sommaire des œuvres accomplies par les abeilles laurentiennes. Trois volumes ont à peine suffi pour commémorer leur installation dans leurs nouvelles ruches et pour faire l'inventaire du riche butin qu'elles ont légué comme un dépôt sacré aux ouvrières de nos jours.
La Colonisation et Foeuvre des Missionnaires dans les Bois-Francs
L'Eglise aime le sol et la terre du Canada et l'aime d'une âme apostolique qui sait aller jusqu'aux sacrifices. C'est elle qui a toujours mené de pair la conquête dos âmes et la conquête du sol et qui, seule, a empêché un jour de se briser à tout jamais le lien sacré qui avait été noué par nos premiers pères entre la foi catholique, la langue française et la terre canadienne.
Mgr P.-E. ROY,
Auxiliaire de Québec.
NOUS avons vu dans le premier volume des Bois- Francs les œuvres accomplies par les missionnaires dans Tordre spirituel.
Il nous a été donné d'admirer leur abnégation, leur dévouement à organiser les paroisses naissantes. I^e zèle de la maison de Dieu et le salut des âmes furent leurs premières préoccupations, l'objet primordial de leur sollicitude pastorale, lis voulaient des chapelles, des écoles dans les forêts des Bois-Francs, pour activer la colonisation, ils comprirent que la seule bonté du sol, que le seul amour du
travail agricole étaient impuissants à promouvoir la grande cause de la culture de la terre. Avec ces éléments on pourrait bien ouvrir des colonies nouvelles, mais, en définitive, le développement, le progrès réel ne dépendaient-ils pas des voies de communications et des prix modérés des terres nouvelles ?
Convaincu de la grande vérité de cette parole de M. S. Drapeau que " les chemins sont la vie de la colonisation ", ils avisèrent aux moyens à prendre pour doter les Bois- Francs de chemins convenables et, par là, assurer le succès de la colonisation de ce territoire nouvellement dévouvert.
Ils se firent donc les avocats des malheureux colons. Ils entreprirent de porter à la connaissance de qui de droit îes misères, les souffrances, les ennuis causés par le défruit de communication et les exactions des grands propriétaires.
Ils se constituèrent les champions de la colonisation en réclamant avec instance la confection de nouveaux chemins et le parachèvement de ceux qu'on avait ébauchés au prix de tant de labeurs et de sacrifices.
Ils défendirent le pauvre colon contre les tracasseries des grands propriétaires. Ils mirent au grand jour les injustices commises à l'égard de certains colons qui, après avoir défriché une partie des terres qu'ils occupaient de bonne foi. étaient obligés, vu le prix énorme demandé, d'abandonner leurs améliorations, sans aucune rémunération.
Le mémoire (jui va suivre est la preuve la plus indéniable de la part active que les missionnaires prirent dans la grande œuvre de la colonisation des Bois-Francs. C'est là une de leurs gloires qui commande notre admiration.