‹ Les bons contes font les bons amisChapitre 5 sur 5 · LA LEGENDE DU DAGUERREOTYPE · texte numérisé non relu

LA LEGENDE DU DAGUERREOTYPE

des attitudes ^g= Jî d'homme inspiré et mi peu fatal dans les nombreux portraits d'après lui-même qu'on voyait sous la porte coclière.

Les hommes qui passaient devant le cadre se disaient :

— Que je voudrais ressembler à Carcassonne ! Les demoiselles s'écriaient : — Le joli garçon que M. Carcassonne!

Lepremierdaguerréotypeur qui s'installa à Paris était un garçon perruquier du Midi, nommé Carcassonne , qui , de son ancien état, n'avait conservé que de longs cheveux, de longues manchettes et un jabot qui lui servaient d'enseigne ; prit

Enfin, on parlait tellement dans le quartier de Carcassonne, de sa beauté et de son talent de daguerréotypeur, qu'un provincial nouvellement débarqué , M. Balandard, complota de faire une surprise à sa femme en lui rapportant à son retour à Cliaumont son portrait d'après un procédé encore si nouveau.

Donc un matin le provincial grimpe à l'atelier de Carcassonne, qui, ayant donné un tour de main à son jabot, et rejeté ses cheveux au vent :

— Nous allons vous faire , monsieur , un admirable portrait. On ne vous reconnaîtra pas.

— Mais à quoi bon faire un daguerréotype, s'écrie M. Balandard, si on ne me reconnaît pas ?

— C'est une façon de parler, cher monsieur... Veuillez vous asseoir et ne bougez pas... Je vais vous donner un coup de peigne, si vous le permettez... Ne bougez pas... On ne taille pas agréablement les cheveux dans votre province, monsieur... Ne bougez pas, je cherche mes ciseaux... Crac, crac, crac, c'est fait. Regardez-vous dans cette glace, sans remuer s'il vous plaît... Vous paraissez dix ans de moins... Un

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moment, que je vous mette un soupçon 'de pommade, Ne bougez pas.

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— Et le portrait? s'écrie M. Balandard impatienté.

— Immédiatement. Encore un peu de poudre de riz pour enlever l'écliauffement du voyage , et ne bougez pas !

— Pourquoi, monsieur Carcassonne, ne me permettezvous pas de remuer ?

— Pour vous habituer, dès maintenant, à supporter l'immobilité qu'exigera l'opération. .. Patience, nous allons commencer. Ne bougez pas !

Alors Carcassonne ajjporta en face de M. Balandard un énorme daguerréotype qui semblait une pièce de canon braquée devant le modèle.

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— Que les paupières restent immobiles ! Attention ! Ne bougez pas !

. — Vraiment cette position est insupportable , se disait M. Balandard en ouvrant des yeux immenses.

— Immobiles les mains ! La poitrine plus en avant!.. Ne remuez pas le reste du corps, disait le daguerréotypeur la tête dans sa machine.

Il sort de la boîte, revient vers M. Balandard.

— Voilà une mèche de cheveux qui produit le plus mauvais effet. . . J'aurais dû vous donner un coup de fer. Allons, ne vous impatientez pas, je commence. Ne bougez plus! Un, deux, trois ! Fixe ! C'est fait !

— Enfin ! s'écrie M. Balandard en se levant, heureux d'échapper à cette dure immobilité et de contempler ses traits reproduits par le soleil.

Mais la plaque, plus noire qu'un nègre, ne laissait distinguer ni bouche, ni nez, ni yeux, ni oreilles.

— Vous avez remué, s'écrie M. Carcassonne. C'est à

recommencer... Allons, en place et ne bougeons plus.

M. Balandard se rassied sur sa chaise et pendant trois fois le même carre noir irritant apparait sur la plaque.

— Vous êtes donc le mouve-

ment perpétuel, monsieur? disait le daguerréotypeur. Il est pourtant si facile de rester en place !

La vérité est que l'ancien garçon perruquier, absolument ignorant dans l'art du daguerréotypeur, employait au hasard des substances chimiques à lui inconnues, et que le soleil se faisait tirer l'oreille pour l'aider de son concours.

Pendant le quatrième essai du

portrait, M. Balandard sentit

une singulière démangeaison à son nez et il lui fallut

un énorme empire sur lui-même pour ne pas se gratter.

— Ah ! ah ! s'écria Carcassonne, voici un meilleur

essai.

^ ^"^ Et, triomphant, il montra f^'^j*^ à son client un nez qui se desi^ ,è*< sinait au milieu de la plaque noire.

— Vous n'avez pas i^emué le nez: aussi voyez comme il est bien venu. Un peu de courage et nous réussirons.

Au sixième portrait, M. Balandard se leva en se grattant les oreilles comme s'il avait été assiégé par une armée de puces.

— C'est singulier, disait-il en grattant ses oreilles; elles me semblent diminuées.

— Bravo! s' écriait Carcassonne, bravo!

Cette fois, les oreilles de M. Balandard se profilaient sur la plaque dans toute leur platitude.

— Tout va ])ipn, dit le dagiiorréotyponr, an promior coup, le portrait viendra tont entier. Ne bougeons plus !

M. Balandard sentit alors comme une légion de fourmis dans ses cheveux.

— Ne faites pas attention, dit M. Carcassonne; tel est l'effet de ma pommade qu'elle s'infiltre dans les tissus capillaires et réveille l'activité de la racine du cheveu.

A la suite de ces fourmillements, le toupet apparût sur la plaque dtius toute sa majesté.

Au neuvième essai, v.n étrange picotement tracassa l'œil droit de M. r»alan(lard, ce qui lui fit fermer fœil gauche.

VA oiiVfrof )"(Pil droit se montra soûl snr In p!;u{ii(\ — Seigneur ! quels tourments ! se disait M. Balandard le cœur serré par une certaine émotion: car que signifiaient ces grattements , ces picotements, ces fourmillements à la suite desquels le pauvre homme ressentait comme ime diminution de lui-même ? N'était-il pas dangereux d'être exposé en face d'une machine mystérieuse qui froidement, de son grand œil sombre, regardait l'homme assis? Et quel lugubre costume que celui du daguerréotypeur qui sans cesse se couvrait la tête d'un grand drap noir !

S'il avait eu quelque fermeté, M. Balandard fût parti de l'atelier ; mais depuis qu'il était assis sur une chaise J en face de l'instrument, sa volonté I ' était diminuée et il ne pouvait

résister à Car— cassonne qui vingt fois le forçait à s'asseoir et vingt fois encore recommençait le portrait avec son éternel cri : Ne • bougeons plus.

Cependant Carcassonne . à

force d'expérimenter , commençait à se faire la main, et il était parvenu à obtenir une sorte de portrait fort embrouillé, une merveille pourtant en regard des premières noirceurs.

Il est vrai que pour arriver à ces pauvres résultats, le daguerréotypeur chargeait ses plaques de produits chimiques d'une violence extrême.

Déjà la séance durait depuis trois heures, et M. Balandard affaibli avait juste assez de force pour essuyer son front ruisselant, lorsque Carcassonne poussa un cri de triomphe.

— Enfin, voilà un admirable portrait, tout ce qu'il y a de plus ressemblant!

A cet enthousiasme, une voix altérée répondit : H — Faites voir.

— Eh bien, monsieur Balandard, où êtes-vous ? demanda le daguerréotypeur.

—Où?

— Sur la chaise.

En effet, le son de voix partait de la chaise où était assis tout à l'heure le modèle; mais on ne voyait plus le provincial.

— Monsieur Balandard! s'écria le daguerréotypeur.

— Monsiem* Carcassonne !

— Allons, monsieur Balandard, pas de plaisanterie... Sortez de votre cachette.

— Ne me voyez-vous pas, monsieur Carcassonne? disait la voix.

Enfin, cherchant dans tous les coins de son atelier, la fatale vérité apparut seulement à lignorant daguerréotypeur qui avait employé des acides si violents que la figure, le corps et les habits du malheureux bourgeois de Chaumont en avaient été dévorés.

Cinquante essais successifs annihilèrent peu à peu la personne du modèle. De M. Balandard, il ne restait

qu une voix

cî

Eii'rayé de la suppression d'un citoyen estimable, crime prévu par le code, Carcassonne abandonna le

HSUOTHECA J

m 64 ^ métier dangereux de daguerréotypeiir pour reprendre son ancienne profession de garçon perruquier-, mais, sans cesse, comme un châtiment éternel, 1 ombre de M. Balandard le suit partout et sans cesse le supplie de lui rendre sa forme première.

Et pour calmer ces justes récriminations, Carcassonne n'obtient un moment de calme que par un mot que les gens qui vont se faire raser attribuent à mi excès de prudence :

— Xe bougeons pas !

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JULE LES BONS CCN

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