‹ Les bons enfantsChapitre 11 sur 30 · MINA · texte numérisé non relu

MINA

Merci bien, monsieur Léonce; je suis tranquille à présent. »

Mina fit quelques révérences d'excuses et de remerciements, et s'en alla emportant les débris du

vase, que les enfants l'avaient aidée à ramasser.

SOPHIE

Pourquoi as-tu dit cela à Mina, Léonce? c'est méchant.

LÉONCE

Je t'assure que j'en suis bien fâché et que je ne croyais pas lui faire de la peine. Avoue qu'elle est un peu sotte de s'être mise à pleurer.

VALENTINE

Non, monsieur, elle n'est pas sotte du tout; cela prouve, au contraire, qu'elle a beaucoup d'esprit.

LÉONCE

Comment cela? Je ne comprends pas.

VALENTINE

Voilà! Toi tu ne comprends pas, et Mina a tout de suite compris qu'elle avait l'air de se moquer des personnes du salon, et, comme elle est très bonne et très polie, elle a été peinée. Et toi, tu es un méchant.

LÉONCE

Laisse-moi donc tranquille! Je ne l'ai pas fait par méchanceté, et je ne suis plus méchant.

VALENTINE

Alors tu es bête.

LÉONCE, 7^é fléchissant.

Cela, c'est possible. Je ne dis pas non. Mais...

'aime encore mieux être bête que méchant. Quand

'étais méchant, je me sentais le cœur mal à l'aise,

jamais content. Quand j'ai fait une bêtise, je suis

fâché d'avoir fait de la peine; mais ce n'est pas la

même chose.... Je ne sais pas comment expliquer cela.

VALENTINE

Mon pauvre Léonce, tu es bon et tu n'es ni méchant ni bête; j'étais un peu en colère contre toi d'avoir fait pleurer Mina, qui est la sœur de ma bonne, que j'aime beaucoup; pardonne-moi et embrasse-moi. »

Léonce et Valentine s'embrassèrent bien tendrement.

Le papa de Valentine, qui les avait écoutés, appela Léonce.

<( Veux-tu que je t'explique, mon ami, ce que tu ne pouvais pas comprendre tout à Theure?

LÉONCE

Oh oui! mon oncle, je vous en prie.

M. DE RÉGIS

Quand tu as fait de la peine à quelqu'un sans le vouloir, ton cœur souffre parce qu'il est bon, mais ta conscience reste tranquille.

Quelle différence y a-t-il, papa, entre le cœur et la conscience? Où est la conscience? Est-ce qu'elle est près du cœur?

M. DE RÉGIS

La différence, mon enfant, c'est qu'avec le cœur nous aimons, nous nous affligeons, nous nous réjouissons; et avec la conscience nous sentons que nous faisons mal ou bien, nous sentons que nous avons mérité une punition et que nous l'aurons. Et c'est pourquoi, Léonce, tu avais ce ma-

laise, cette tristesse qui te rendait malheureux quand tu étais méchant.

LÉONCE

Ah! je comprends, je comprends. Je peux raccommoder ie chagrin que j'ai fait, et je ne peux pas empêcher la punition que j'ai méritée.

M. DE RÉGIS

Précisément; tu as très bien compris.

VALENTINE

Papa, vous ne m'avez pas dit où est la conscience. Je ne la sens nulle part.

>I. DE RÉGIS

C'est qu'elle n'est nulle part. C'est une pensée; tu ne peux pas voir ni toucher tes pensées.

VALENTINE, bctS Cl Sopllie.

Dis donc, Sophie, est-ce que tu comprends?

SOPHIE, de même. Pas du tout; je n'y comprends rien.

VALENTINE

Ni moi non plus.

SOPHIE

Alors allons jouer. Où est donc Arthur? Tiens, le voilà qui dort sur le canapé! Arthur, viens jouer,

VALENTINE

Il ne bouge pas. Comme il dort bien! Camille, Madeleine, venez voir comme Arthur dort ])rofondément, il n'entend rien.

CAMILLE

Pauvre petit, il ne faut pas l'éveiller. Comme il est gentil ! Envoyons Louis pour appeler Mina, elle le couchera dans son lit. Louis! Où est-il donc?

SOPHIE

Cherchons-le; il s'est caché probablement. » Les enfants cherchent et appellent Louis de tous

côtés; ils ne le trouvent pas.

(c Ma tante Ta peut-être renvoyé à la maison, dit

Sophie.

« Arthur dort profondément; il n'entend rien. » (Page 99.)

Peut-être; demandons-lui.... Ma tante, nous ne trouvons pas Louis; est-ce que vous l'avez renvoyé pour se coucher?

' — Non, dit Mme de Préau; il est caché quelque part.

SOPHIE

Nous l'avons pourtant cherché partout. » Mme de Préau, un peu inquiète, se leva pour chercher avec les enfants. En entrant dans la chambre à coucher de Mme de Chattemur, elles virent ou plutôt entendirent Follet, son petit chien, aboyer avec crainte et colère près de sa

Follet aboyait avec crainte et colère.

niche, dans laquelle il voulait et n'osait pas entrer. « Qu'a-t-il donc à aboyer ainsi? » dit Mme de Préau en approchant de cette niche qui était grande et belle, couverte en velours rouge, doublée de taffetas ouaté. Elle se baissa, vit quelque chose de noir, qu'elle tira; c'était Louis, qui s'était blotti dans cette niche dont il avait chassé Follet quand il

avait entendu ses cousines l'appeler. Follet l'avait trahi.

MADAME DE PRÉAU

Voilà un quart d'heure que tes cousines te cherchent, Louis; pourquoi ne répondais-tu pas?

LOUIS

Je voulais leur faire croire que j'étais perdu ; sans ce petit imbécile de Follet, elles ne m'auraient jamais trouvé.

MADAME DE PRÉAU

Tu ne penses donc pas que j'aurais été bien plus inquiète que je ne l'ai été, et que j'aurais eu un chagrin affreux de ne pas te trouver?

LOUIS

Vraiment, maman, vous étiez inquiète? Pourquoi, puisque j'étais dans cette niche, où on est si bien?

MADAME DE PREAU. .

Mais nous ne le savions pas! Je craignais que tu ne te fusses échappé, sauvé dans la rue, et je ne sais quoi encore.

LOUIS

Pardon, maman, je suis bien fâché; je ne croyais pas vous faire de la peine.

MADAME DE PRÉAU

Une autre fois, quand tu verras qu'on te cherche depuis longtemps et avec inquiétude, sors de ta cachette ou réponds. On ne sera plus inquiet. »

Louis le promit; pendant ce temps Mina avait trouvé Arthur endormi sur le canapé et l'avait emporté, déshabillé et couché sans qu'il se fut

éveillé. Il était assez tard; on emmena les enfants qui restaient; Sophie et Léonce allèrent aussi se coucher. C'est ainsi que finit cette soirée amusante.

ERS le milieu de l'été, Mme de Rouville avait réuni chez elle une grande partie de sa famille; les enfants étaient nombreux et profitaient des plaisirs innocents qu'offre la campagne en toutes saisons.

« Venez vite, venez tous chercher et ramasser des marrons ! criait Jacques à ses cousins et cousines assis en rond autour d'un tas de fleurs, qu'ils effeuillaient et mettaient dans des paniers pour une procession qui devait avoir lieu le lende-

main au village. Dépèchez-vous ; tout le monde va partir.

HENRIETTE

Qui donc, tout le monde?

JACQUES

Les gens de la ferme; on va grimper dans les marronniers, secouer les branches; les marrons tomberont, nous les ramasserons ; et puis on s'assoira sous les arbres, on mangera du pain et du fromage, on boira du cidre.

— Nous arrivons, nous arrivons! crièrent les enfants tous ensemble en se levant précipitamment.

— Et les fleurs? et la procession? dit Camille d'un air consterné.

— Nous reviendrons plus tard; nous aurons le temps ! » crièrent les enfants en se sauvant.

Camille resta seule avec les fleurs éparses devant elle.

« Ils sont jeunes, dit-elle en soupirant, plus jeunes que moi. Ils aiment à s'amuser; c'est bien naturel ! »

Et la bonne petite Camille ramassa les fleurs, les remit dans les paniers renversés sur l'herbe, et continua à les effeuiller et à remplir les paniers.

« Là, plus de fleurs à effeuiller; les paniers sont pleins jusqu'au bord ; voyons si nous avons chacun le nôtre. »

Et Camille se mit à nommer les enfants et à mettre dans chaque panier les papiers qui portaient leur nom.

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■Si

xr.

« Madeleine,... Elisabeth,... Henriette,... Marie- Thérèse,... Marguerite,... Léonce,... x\rthur,... Louis,... Jacques,... Valentine,... Armand,... Sophie,... Paul,... Pierre,... Henri,... Gaston.... Ah! il n'y en a pas pour moi. Voici pourtant le papier avec mon nom.... Je pourrais bien le mettre à la place de celui de Paul ; il est si petit, qu'il se contentera d'un sac ou d'un mouchoir Non, ce ne

serait pas bien, ce serait égoïste; ce pauvre petit, il ne peut pas se défendre, lui. . . . Il pleurerait peutêtre Et moi qui suis grande, je peux bien ne

pas avoir de panier.... Au lieu de marcher avec les enfants de la procession qui jettent des fleurs, je marcherai près de maman.... C'est tout de même

dommage, ajouta-t-elle en soupirant J'aurais

tant aimé à jeter des fleurs au bon Dieu.... Si je changeais le papier? Allons, allons, pas de faiblesse, pas d'égoïsme. Adieu les fleurs! adieu les paniers! je ne veux plus vous voir, vous me tentez trop. »

Et, courant à la maison, elle appela sa bonne :

(c Ma bonne, ma bonne, voilà tous les paniers de fleurs pour demain, là-bas, sur l'herbe; veux-tu les porter dans nos chambres? Les noms sont dans chaque panier. »

Et Camille courut rejoindre ses cousins et cousines; elle arriva au milieu de rires et de cris joyeux. Des gamins étaient montés dans les marronniers; avec leurs sabots ou des bâtons ils faisaient tomber une pluie do marrons; ceux qui étaient dessous en recevaient sur le dos, sur la tête.

(( Arrêtez, arrêtez! criaient-ils; ça pique!

— Gare là-dessous! » criaient les gamins en secouant les branches de plus belle.

Dans les moments d'intervalle, on se précipitait pour ramasser le plus de marrons possible; chacun avait son tas. Lorsque Camille arriva, il y en avait quelques-uns très gros, d'autres tout petits ; c'étaient ceux des quatre plus jeunes enfants, Paul, Gaston, Armand et Marie-Thérèse. Ils étaient tous quatre près de leurs tas, et les regardaient avec tristesse.

(( Regarde, Camille, comme nous en avons peu; c'est parce que nous sommes petits; les grands sont plus habiles, ils prennent tout. »

Et pourtant les pauvres petits étaient rouges et tout en sueur, tant ils s'étaient donné de peine pour ramasser leurs misérables petits tas.

CAMILLE

Attendez, mes petits; reposez-vous pendant que je vais en ramasser pour vous; je vais tâcher de vous faire de gros tas comme les autres.

— Vrai, vrai? s'écria Gaston.

— Merci, merci, bonne Camille ! » s'écrièrent-ils en chœur.

Camille se mit à l'ouvrage avec un zèle qui fit peur aux autres.

JACQUES

Tu vas trop vite, Camille : tu ramasses tout.

LOUIS

Tu vas avoir un tas plus gros que les nôtres, quoique tu sois arrivée longtemps après nous.

HENRIETTE

Camille, prends garde, on secoue les arbres.

CAMILLE

Ça ne fait rien, mon chapeau me garantit la tête. »

Et, pendant que les autres se sauvaient, Camille ramassait toujours. Quand son tablier était plein, elle le vidait sur les marrons des quatre plus jeunes, qui sautaient autour de leurs tas à mesure qu'ils grossissaient.

Mais Camille avait beau se dépêcher, se mettre en nage, elle ne pouvait pas fournir assez de marrons pour rendre les quatre tas aussi gros que les autres, qui avaient chacun leurs ouvriers. L'exemple de Camille avait donné aux enfants l'envie de faire comme elle; tous s'étaient mis à ramasser les marrons avec une ardeur admirable : les tas grossissaient à vue d'œil ; ceux des quatre petits augmentaient aussi, mais pas autant.

(c Pauvre Camille, tu es fatiguée, dit Gaston en l'arrêtant, pour l'empêcher de continuer sa besogne.

— Repose-toi, pauvre Camille, dit le petit Armand.

— Oui, oui, repose-toi, dirent Paul et Valentine.

CAMILLE

Mais vos tas ne sont pas assez gros, mes pauvres petits.

MARIE-THÉRÈSE

Ça ne fait rien; il y en a bien assez à présent; je ne veux pas que tu te fatigues davantage.

ARMAND

Comme tu es lasse, Camille ! comme tu es rouge!

PAUL

Et comme tu sues !

— Qui est-ce qui veut faire cuire des marrons, s'écria Elisabeth.

— Moi, moi! répondirent les autres tout d'une voix.

ELISABETH

Venez alors chercher du bois mort. »

Tous coururent dans le bois, le long des haies, ramasser des branches sèches.

(c C'est bon, c'est bon, dit Camille en riant; nous allons avancer notre ouvrage pendant ce temps. Dites donc, petits garçons, cria-t-elle aux gamins qui étaient montés dans les arbres, voulez-vous m'aider à ramasser des marrons? vous en aurez chacun douze pour votre peine.

— Certainement, mam'selle, et de grand cœur », répondirent les gamins en dégringolant lestement jusqu'à terre.

Ils étaient huit, et ils étaient tous à l'œuvre. Comme ils étaient très reposés, l'ouvrage marcha vite, et en quelques minutes il y eut tant de marrons que les tas des quatre petits se trouvèrent plus gros que ceux des grands. Les petits étaient enchantés; ils couraient d'un tas à l'autre pour juger de la grosseur; ils les mesuraient avec de petits bâtons.

ARMAND

Tiens, Marie-Thérèse, vois le mien comme il est gros.

MARIE-THÉRÈSE

Et le mien, regarde, aussi gros que celui de Léonce.

PAUL

Et moi, regarde comme j'en ai; gros comme moi.

GASTON

Moi aussi, j'en ai une montagne.

ARMAND

Et celui de Camille, où est-il?

CAMILLE

Je n'en ai pas, moi ; je suis arrivée trop tard.

MARGUERITE

Gomment, trop tard? C'est toi qui as fait les nôtres, qui sont si gros.

CAMILLE

Mais c'est pour vous aider, parce que vous êtes trop petits pour en ramasser beaucoup.

GASTON

Non, non, je ne veux pas du mien si tu n'en as pas, il sera pour toi.

ARMAND

Et le mien aussi ; prends-le, ma bonne Camille !

MARIE-THÉRÈSE

Et moi aussi, je vais t'en donner des miens.

PAUL

Prends, prends, Camille, mon tas; attends seulement que j'en mette plein mes poches... et puis dans mon chapeau,... et puis dans mon mouchoir,... et puis... où donc encore? »

Et, tout en parlant, Paul bourrait ses poches et

se dépêchait de remplir chapeau et mouchoir. , CAMILLE, riant.

Garde tout, mon pauvre petit. Tout est pour toi; je n'en veux pas, je t'assure. Je vous remercie tous, mes chers petits; vous êtes bien gentils. Quand vous en aurez de cuits, si vous voulez m'en donner chacun deux, je serai bien contente.

PAUL

Je crois bien; tant que tu en voudras; tout si tu veux. »

Camille aperçut les huit gamins qui attendaient la récompense promise.

CAMILLE

Je vous oubliais, mes petits; tenez, voici votre part à chacun. »

Camille prit de chaque tas de quoi payer deux petits garçons; et, comme il y en avait huit, elle les paya tous avec les quatre tas. Les gamins partirent enchantés. Camille attendait avec ses petits cousins et cousines le retour des plus grands, qu'on entendait dans le bois rire, se culbuter et pousser des cris de joie. Ils apparurent enfin, l'un sortant d'un fossé, l'autre passant au-dessus d'une haie, le troisième se glissant entre deux arbres, et tous portant une charge de bois sur la tête ou sur le dos.

Ils jetèrent leur bois auprès de leur tas de marrons, et se rassemblèrent autour pour voir s'il y en avait assez.

MADELEINE

N'en faudrait-il pas encore, Léonce?

LÉONCE

Il y en a bien assez, Madeleine; sois tranquille, nous avons de quoi faire un feu magnifique.

ELISABETH

Tiens, c'est toi, Camille? Que fais-tu là? tu as l'air fatiguée?

PAUL

Je crois bien, qu'elle est fatiguée, cette bonne

Ils apparurent enfin, portant une charge de bois.

Camille; elle s'est donné tant de mal pour nous faire plaisir ! elle nous a ramassé à tous les quatre une telle quantité de marrons, qu'elle n'en peut plus.

ARTHUR

C'est vrai ! Quels énormes tas !

LOUIS

Ils sont plus gros que les nôtres!

il8 LES BONS ENFANTS

HENRIETTE

Et quels beaux marrons !

JACQUES

Lequel est le tas de Camille?

CAMILLE

Je n'en ai pas; je n'en ai pas besoin.

JACQUES

Tu en as aussi besoin que nous.

CAMILLE

Les petits m'ont promis de m'en donner quand ils seraient cuits.

JACQUES

Combien?

LES QUATRE PETITS, ensemble.

Deux chacun; cela fait beaucoup.

JACQUES, avec indignation.

Mais c'est abominable! Comment, la pauvre Camille s'est éreintée à vous ramasser vos marrons, et vous ne lui en donnez que deux !

ARMAND

Je te conseille de crier, toi qui n'en donnes pas un, non plus que les autres grands.

JACQUES

Je n'en donne pas, parce que je ne savais pas que Camille travaillait pour vous, au lieu de travailler pour elle. A présent que je le sais, je lui donnerai la moitié de mon tas.

— Nous aussi! s'écrièrent les autres.

GASTON

Non, Camille prendra les nôtres. Nous te les avons offerts les premiers, et avant que Jacques fût revenu, tu sais bien, Camille.

CAMILLE

Vous êtes tous bien bons, mes amis, je vouf. remercie; savez-vous ce qu'il faut faire? Mettons tous nos marrons ensemble, et partageons-les également.

ELISABETH

C'est cela! voilà une bonne idée!

HENRIETTE

Quelle montagne cela va faire !

VALENTINE

Ecoutez ! ce sera long à partager ; avant de commencer, allumons notre feu pour faire cuire les marrons que nous allons manger.

LÉONCE

Allumons, allumons! il nous faut des allumettes!

LOUIS

Arrangeons d'abord le bois : tout est jeté au travers de l'herbe ; il faut faire un petit bûcher.

MADELEINE

Mais comment les marrons cuiront-ils dans la flamme? Ils brûleront.

ELISABETH

Et ils éclateront et nous sauteront à la figure.

SOPHIE

J'ai une idée! Creusons un trou dans la terre; mettons du bois au fond, puis un peu de terre, puis les marrons, puis encore du bois en grande quantité. Comme ca, les marrons cuiront tout doucement, comme s'ils étaient sous la cendre. »

Les enfants, enchantés de l'idée de Sophie, se mirent à creuser avec des bâtons, avec leurs cou-

teaiix, avec leurs doigts même; et bientôt le trou fut fait. Ils y mirent de petits morceaux de bois, ])uis ils placèrent les marrons.

(c Arrêtez ! leur cria Camille ; avez-vous fendu les marrons avant de les mettre dans le trou?

ARTHUR

A quoi bon les fendre?

Si vous ne les fendez pas, ils sauteront et vous brûleront.

LÉONCE

C'est impossible, puisque nous mettons pardessus de la terre et une montagne de bois. Est-ce qu'une montagne peut sauter?

CAMILLE

Elle sautera très bien, et plus haut que toi.

SOPHIE

Non, non, ce sont des sottises; rien ne sautera; laissez-moi faire et n'ayez pas peur.

JACQUES

Tout de même, je ne resterai pas à côté; je crois que Camille a raison.

VALENTINE

Je m'en irai avec toi. C'est plus sûr.

MARGUERITE

Je me mettrai près de Camille. J'ai peur.

— Et moi aussi, dirent les autres, qui commençaient à craindre que l'invention de Sophie ne fût pas excellente.

PAUL

Où irons-nous? A la maison?

— Non, pas si loin, répondit Camille en riant; seulement un peu en arrière. »

Léonce avait été chercher des allumettes; tout était prêt; il fît partir l'allumette, alluma les feuilles sèches qui tenaient aux branches mortes ; en deux minutes le bois fut en feu. Camille avait emmené les enfants à vingt pas plus loin; tous l'avaient suivie; Sophie même s'était éloignée tout en riant de leurs terreurs.

Le feu brûlait, le bois se consumait, rien ne sautait. Sophie commençait à triompher.

(( Je t'avais bien dit qu'il n'y avait pas de danger.

CAMILLE

Attends encore; les marrons ne sauteront que lorsqu'ils seront assez échauffés pour que la peau éclate en se fendant.

SOPHIE

Mais tu vois bien que le feu va bientôt s'éteindre.

JACQUES

Je crois vraiment que nous pouvons.... » Jacques îi'eut pas le temps de finir sa phrase ; une forte explosion se fit entendre, et l'on vit les marrons, les cendres, les petits restes de bois enflammés sauter et se répandre dans toutes les directions et à une distance assez grande du foyer pour faire fuir les enfants plus loin encore.

« Camille avait raison, dit Jacques quand l'émotion fut un peu calmée.

SOPHIE

C'est incroyable que des marrons puissent lancer

si loin le feu et les cendres ! Je ne Faurais pas cru si je ne l'avais pas vu.

HENRIETTE

C'est bien heureux que Camille nous ait prévenus. Nous aurions tous été brûlés vifs, grâce à l'heureuse idée de Sophie.

SOPHIE

Quelle bêtise ! brûlés vifs ! Nous aurions eu de la cendre dans la figure, voilà tout!

ELISABETH

De la cendre dans la figure, dans les yeux, des charbons brûlants sur nos robes, qui auraient pris feu.

* SOPHIE

Eh bien, nous nous serions roulées sur l'herbe! Ce n'est pas difficile!

CAMILLE, gaiement.

Mais il vaut encore mieux que nous n'ayons eu ni cendres, ni charbons enflammés. Le bon Dieu nous a préservés aujourd'hui comme toujours. Je l'en remercie de tout mon cœur.

ARMAND

Et nos marrons! Nous n'en avons pas, tout de même.

PAUL

Je voudrais bien en manger, moi.

LOUIS

Comment donc faire?

Savez-vous ce qu'il faut faire? Allons chercher nos brouettes et notre charrette, mettons nos mar-

rons dedans, ei ramenons tout à la maison ; le cuisinier nous en fera cuire tant que nous en voudrons.

MADELEINE

Oui, oui, allons! Que chacun prenne sa brouette; Camille, Pierre et Léonce amèneront la charrette. »

Ils partirent tous, à qui courrait le plus vite; les quatre petits restaient en arrière, malgré leurs efforts. Camille, toujours bonne et attentive, les voyant se dépêcher, se presser sans pouvoir arriver, retourna sur ses pas.

(c N'allons pas plus loin, mes chers petits; attendons-les; il faudra bien qu'ils repassent par ici.

— C'est vrai! Ah! que je suis fatigué! » dit Gaston en se laissant tomber à terre.

Paul, Armand et Marie-Thérèse s'assirent près de lui et de Camille. Ils attendirent, attendirent longtemps : personne ne revenait. Camille commença à trouver le temps un peu long; les petits s'ennuyaient; ils demandaient à rentrer.

« Rentrons », dit Camille.

Ils se levèrent et se dirigèrent à pas lents vers la maison. Tout était tranquille quand ils arrivèrent; on n'entendait, on ne voyait personne. Camille demanda au cuisinier s'il n'avait pas vu ses cousins et cousines.

(c Oui, mademoiselle, ils sont revenus il y a déjà quelque temps; ils ont mangé des marrons que j'avais pour eux et que je venais de faire cuire, et....

— Et nous? et nous? s'écrièrent les quatre petits.

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