‹ Les bons enfantsChapitre 17 sur 30 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

C'est ca, très bien! Paul! où est Paul? » On va chercher Paul; on l'amène.

CAMILLE

Viens, mon petit Paul, prends un numéro dans

ce sac.

PAUL, retirant sa main.

Non, veux pas.

Oh! Paul, je t'en prie, mets ta petite main dans le sac.

PAUL

Non, veux pas. »

Les enfants l'entourent, le supplient. Paul, enchanté d'être supplié, persiste à refuser.

HENRI

Allez, monsieur, vous êtes un vilain; je vais

chercher Marie-Thérèse, elle sera plus gentille que vous.

PAUL

Non, veux pas.

SOPHIE

Va-t'en avec ton : « Non, veux pas » ; nous n'avons pas besoin de toi, petit laid.

PAUL

Alors pourcfuoi vous m'avez amené?

SOPHIE

Parce que nous avons cru que tu serais gentil, et tu ne l'es pas. Ah! voici Marie-Thérèse; viens, viens, ma petite Marie-Thérèse, tirer un numéro du sac.

MARIE-THÉRÈSE

Nounou, veux Nounou.

Tu vas aller avec Nounou tout à l'heure. Mets ta main dans le sac; vois comme il est gentil.

MARIE-THÉRÈSE

Non, pas gentil.

MADELEINE

Mets toujours ta main. Prends un petit papier.

MARIE-THÉRÈSE

Je veux des dragées.

SOPHIE

Je n'en ai pas, ma petite chérie; je t'en donnerai si tu tires un petit papier. Tire, chérie, tire.

MARIE-THÉRÈSE

Non, veux des dragées.

SOPHIE

Petite bète, va. Elle ne tirera pas.

PIKRRE.

Sont-ils assommants ces petits!

SOPHIE

Allez, mademoiselle, allez, vons êtes une laide; vous n'aurez ni dragées ni rien du tout.

MARIE-THÉRÊSE.

Je veux des dragées.

Tu n'auras rien. Elisabeth, va, je t'en prie, nous chercher le petit Armand. »

On emmène Marie-Thérèse, qui crie en s'en allant : « Je veux des dragées )>. Elisabeth amène Armand.

MADELEINE

Mon petit Armand, veux-tu mettre ta petite main dans ce gentil petit sac et tirer un tout petit papier?

ARMAND

Oui, veux bien, Madeleine.

MADELEINE

Oh! qu'il est gentil! Tiens, mon petit, prends. » Armand enfonce sa grosse petite main en riant et la retire pleine de numéros.

LÉONCE

Ce n'est pas ça! ce n'est pas ça! Un seulement.

ELISABETH

Attends, je vais arranger cela. Remets les petits papiers, mon chéri; n'en prends qu'un.

ARMAND

Non, veux tout.

ELISABETH

Tu les prendras après. D'al^ord n'en prends qu'un.

ARMAND

Non, veux tout! veux pas un.

SOPHIE

Monsieur, rendez-moi les papiers tout de suite. » Armand se sauve en riant; on court après lui;

se voyant pris, il jette les papiers par la fenêtre

qui est ouverte.

LÉOXCE .

Méchant petit garçon! vilain! Allez-vous-en, monsieur, qu'on ne vous voie plus.

PIERRE

Il n'y a pas moyen avec ces marmots; ils sont insupportables.

JACQUES

Mais comment faire alors?

CAMILLE

Ecoutez, faisons une chose plus simple : prenons autant de numéros que nous sommes de personnes; mettons-les dans ce sac; retirons-en chacun un; celui qui tirera le numéro 1 commencera, le numéro 2 racontera après, et ainsi de suite.

JACQUES

Très bien! très bien! Camille a raison. » Ils font comme l'a dit Camille. C'est Sophie qui se trouve avoir le numéro 1.

Bon! c'est Sophie qui commence. Qu'est-ce que tu vas nous raconter?

sopniiî.

De très jolies choses, très amusantes et que vous ne connaissez pas du tout.

MARGUERITE

Gomment cela s'appelle-t-il?

SOPHIE

Cela s'appelle les Crapauds. C'est joli cela.

LOUIS

C'est selon! Si l'histoire est amusante, c'est joli; sinon, c'est affreux.

SOPHIE

Puisque je te dis que c'est très joli.

ARTHUR

Nous allons bien voir. Commence.

SOPHIE

Un jour, un missionnaire qui s'appelait M. Hue dînait chez nous. On mangeait des confitures; il dit : « J'ai mangé des confitures meilleures que cela en Chine, des confitures de crapauds ». Papa dit : (( Quelle horreur! y> Maman dit : « C'est dégoûtant » . Je dis : (c C'est impossible » . L'abbé Hue dit

Elle est très ennuyeuse ton histoire.

SOPHIE

Mais attends donc, elle ne fait que commencer.

LÉONCE

Ce n'est pas une histoire, cela.

SOPHIE

Mais taisez-vous donc! laissez-moi finir.

HENRI

Dépêche-toi alors, pour avoir plus tôt fini.

SOPHIE

Du tout, monsieur, je la ferai durer très longtemps, exprès pour vous faire enrager.

PIERRE

Alors nous ferons un somme en attendant le numéro 2. Qui a le numéro iî?

CAMILLE

C'est Jacques.

SOPHIE

L'abbé dit : « C'est excellent et pas dégoûtant » . Moi je dis....

JACQUES

Allons, la voilà qui recommence : Je dis, tu dis, il dit.

Non, monsieur, je ne recommence pas, je continue. Moi je dis : (c Comment que ça se fait? »

• LÉONCE

Ha ! ha ! ha ! Comment que ça se fait est joli !

SOPHIE

Laisse-moi tranquille. L'abbé Hue répond : « On prend les crapauds... ».

LÉONCE

Et on les mange.

SOPHIE-

Tais-toi, tu m'ennuies. « On les enfile par la patte, on accroche les ficelles avec les crapauds enfilés dans de grands hangars; on les laisse sécher; quand ils sont secs »

LÉONCE

On les jette au fumier.

SOPHIE

Je ne t'écoute pas seulement. « On les pile en poudre dans des mortiers, puis on mêle cette poudre avec de l'huile de sésame et avec du miel, et cela devient une confiture excellente. »

HENRI

Et puis?

Et puis voilà tout! On la mange.

PIERRE

Tu appelles cela une histoire?

SOPHIE

Attends donc, je n'ai pas fini. L'abbé Hue a dit encore que les Chinois sont très méchants, c[u'ils tourmentent des hommes, qu'ils les coupent en morceaux sans que cela leur fasse pitié; ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons, ils battent leurs femmes, ils vendent leurs filles, ce qui est abominable, et beaucoup d'autres choses comme cela très amusantes.

LÉONCE

Mais cela ne nous amuse pas du tout.

SOPHIE

Parce que tu es un nigaud Demande aux

autres. »

Personne ne répond. Sophie regarde : ils dorment ou font semblant de dormir tous, excepté Camille, qui craint de faire de la peine à Sophie.

« Ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons. »

Tiens, ils dorment! C'était pourtant bien amusant, n'est-ce pas, Camille?

CAMILLE

Non, pas très amusant, pour dire la vérité.

Ils dorment ou font semblant de dormir,

SOPHIE

C'est singulier ! je croyais que cela vous amuserait beaucoup. Je vais les éveiller; ils dorment comme des marmottes.

CAMILLE

Je crois plutôt qu'ils font semblant.

SOPHIE

Âh! ils font semblant! Voilà pour les réveiller.

Sophie saisit un arrosoir qui se trouvait près d'elle, j plonge la main et leur lance de l'eau à la figure; ils se lèvent tous à la hâte, s'élancent et courent après Sophie, que Camille cherche à protéger et qui s'esquive pendant le désordre causé par l'arrosement ; les uns s'essuient le visage, les autres secouent leurs habits et leurs robes ; tous parlent à la fois et sont furieux contre Sophie.

PIERRE

Quelles sottes idées elle a, cette Sophie!

Elle imagine toujours des choses absurdes.

HENRI

Et qu'elle croit charmantes et très spirituelles.

ARTHUR

Et qui sont bêtes comme elle-même.

VALENTINE

Il faut avouer pourtant qu'elle est bonne fille.

MARGUERITE

C'est vrai ; elle s'emporte quelquefois, mais cela ne dure pas.

ELISABETH

Oui, après qu'elle a joué quelque tour de sa façon, comme celui de tout à l'heure.

MADELEINE

Ce n'était pas bien méchant de nous lancer quelques gouttes d'eau.

LOUIS

Tu appelles cela quelques gouttes? mon pantalon qui est trempé !

JACQUES

Et moi, mes cheveux et mon cou! Je ne fais que m'essuyer depuis qu'elle s'est sauvée.

JEANNE

Son histoire est très ennuyeuse tout de même

Assommante! Je n'y ai rien compris.

CAMILLE

Voyons, mes amis, maintenant que chacun a dit son petit mot contre elle, avouons que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour la mettre en colère.

LÉONCE

Gomment! que lui avons-nous fait?

CAMILLE

D'abord on l'a interrompue à chaque phrase, puis on s'est moqué d'elle, puis on a bâillé, puis on a fait semblant de dormir. Tout cela n'est pas agréable, et je trouve même qu'elle a été très patiente. »

Sophie apparaît à une lucarne du grenier.

« Etes-vous toujours mouillés et en colère? » leur crie-t-elle en riant.

Les enfants lèvent la tête. En voyant cette bonne figure riante et sans malice, leur humeur se dissipe.

^c Tu peux descendre, lui crient-ils, nous ne sommes plus fâchés.

SOPHIE

Bon, je descends. C'est bien vrai, n'est-ce pas? Vous ne me réservez pas quelque malice?

CAMILLE

Non, non, Sophie; je réponds d'eux; tu seras la bienvenue. »

Deux minutes après, Sophie arrive en riant. « Est-ce que tout de bon mon histoire était ennuyeuse? demanda-t-elle à ÉHsabeth

ELISABETH

Très ennuyeuse, je t'assure.

SOPHIE

Voulez-vous que je vous en raconte une autre très amusante de gros singes qu'on appelle orangsoutangs ?

ELISABETH

Oh non! je t'en prie; nous en avons assez.

MARGUERITE

D'ailleurs c'est au tour de Jacques.

JACQUES

C'est que j'ai peur de vous ennuyer aussi ; je ne sais pas grand'chose, moi, et je ne peux pas raconter comme Camille.

SOPHIE

C'est égal, raconte toujours ; ce sera certainement aussi bien que moi, peut-être mieux.

CAMILLE

Voyez comme Sophie est modeste; tu n'as pas d'orgueil du tout, Sophie; c'est très bien, je t'assure.

SOPHIE

Je serais bien bête d'en avoir.

On est toujours bête d'en avoir; et tant de personnes en ont pourtant! Allons, mon petit Jacques, commence ton histoire. »

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