LA PECHE AUX ÉCREVISSES
E lendemain, madame de Rouville proposa aux enfants une pêche auxécrevisses. Ils acceptèrent avec des transports de joie.
ELISABETH
îl y a longtemps que je désirais pêcher des écrevisses.
MADELEINE
Et il est temps de les pêcher, car l'été finit, et bientôt il fera trop froid.
JEANNE
Ce sera bien joli et bien amusant d'attraper ces petites bêtes rouges.
Elles ne sont pas rouges du tout, elles sont grises.
JEANNE
Ah! par exemple! Où as-tu jamais vu des écrevisses grises? Quelle bêtise! Des écrevisses grises!
HENRIETTE
J'en ai vu partout, car elles sont toujours grises.
JEANNE
Et moi, je te dis qu'elles sont rouges; j'en ai assez mangé pour le savoir.
HENRIETTE
Je vous dis, mademoiselle, qu'elles sont grises avant d'être cuites, quand elles sont vivantes.
JEANNE
Je vous dis, mademoiselle, que vous ne savez ce que vous dites. Nous allons demander à Camille. Camille, n'est-il pas vrai que les...?
HENRIETTE
Ce n'est pas comme cela qu'on demande. Camille, les écrevisses sont-elles grises ou rouges?
CAMILLE
Elles sont grises et rouges : grises quand elles sont en vie, rouges quand elles sont cuites.
JEANNE
Tu vois bien que j'avais raison.
HENRIETTE
Comment, toi! c'est moi, au contraire.
JEANNE
Puisque Camille a dit qu'elles étaient rouges!
HENRIETTE
Pas du tout; elles étaient grises.
JEANNE
Camille, n'est-il pas vrai que les écrevisses que
nous avons mangées l'autre jour étaient rouges?
CAMILLE, riant.
Certainement, tu le sais bien.
JEANNE
Tu vois ! je t'avais bien dit.
HENRIETTE
Camille, n'est-ce pas que les écrevisses sont grises?
CAMILLE
Certainement; vous vous disputez et vous avez raison toutes les deux, puisque les écrevisses vivantes sont grises et qu'elles deviennent rouges en cuisant.
JEANNE
C'est tout de même moi qui avais raison.
C'est trop fort cela! Si je ne me retenais, je te dirais des sottises.
JEANNE
Dis toujours ; je saurais bien t'en répondre.
HENRIETTE
Non, je veux me retenir et être douce comme Sophie.
JEANNE
Douce comme Sophie! C'est comme tes écrevisses grises, cela.
HENRIETTE
Précisément ! Comme mes écrevisses qui sont grises et rouges. Sophie est colère par sa nature et douce par sa volonté. y>
Pendant cette discussion on faisait les prépara-
tifs de la pêche ; les unes apportaient les pêchettes ; les autres y mettaient de petits morceaux de viande crue, d'autres visitaient les ficelles qui attachaient les pêchettes. Quand tout fut prêt, on partit pour commencer la pêche. 11 y avait une grande pelouse à traverser; elle descendait en pente douce jusqu'à un petit ruisseau ombragé de saules, de bouleaux et d'aunes. L'eau y était si peu profonde, qu'on pouvait le traverser en se mouillant seulement jusqu'à mi-jambes ; elle était si claire, qu'on voyait les cailloux qui tapissaient le fond.
Quand on fut arrivé, chacun s'élança pour jeter les pêchettes dans l'eau. Mme de Rouville les arrêta.
:( Vous ne prendrez rien si vous vous précipitez tous à la fois, mes enfants. Et puis vous faites trop de bruit, les écrevisses resteront au fond de leurs trous.
VALENTINE
Comment, ma tante, elles sont dans des trous? Je croyais qu'elles nageaient comme les poissons.
MADAME DE ROUVILLE
Elles ne se mettent dans l'eau que pour attraper leur nourriture; elles restent habituellement dans des trous formés par des pierres. Maintenant mettez-vous à l'ouvrage ; les garçons vont placer les pêchettes sans faire de bruit, les filles prendront les écrevisses qui se trouveront dans les pêchettes quand on les relèvera.
JEANNE
Avec quoi les prendrons-nous, ma tante?
MADAME DE ROUVILLE
Avec VOS mains, comme de raison.
HENRIETTE
Mais elles pincent, elles nous feront mal.
SOPHIE
Poltronne, va! Je les prendrai bien, moi!
ELISABETH
Oh oui ! j'en ai pris bien des fois dans mes mains.
Il faut seulement les prendre avec précaution par le milieu du corps.
PIERRE
Commençons!.... Deux pêchettes à l'eau.
LÉONCE
Et encore deux. »
Ils mettent leurs pêchettes dans le ruisseau, et les autres continuent jusqu'à ce que les douze y soient. Ensuite ils s'asseyent sur l'herbe et attendent quelques instants . Ils tirent leurs pêchettes : celles de Pierre, de Léonce et de Henri ont plusieurs écrevisses; celles de Jacques, d'Arthur et de Louis en ont à peine une ou deux.
Les filles accourent et veulent toutes, à Texception de Camille et de Madeleine, prendre les écrevisses; pour en avoir davantage, Sophie les prend à poignée dans la pêchette de Léonce; aussitôt après les avoir saisies, elle pousse un grand cri, ouvre la main, les écrevisses retombent dans l'eau.
« Mes écrevisses! s'écrie Léonce.
— Ma main ! elles m'ont pincé au sang ! s'écrie Sophie.
348 LES BOiNS ENFANTS
MADAME DE ROUVILLE
Voilà ce que c'est que d'être si impatiente et égoïste. Tu as voulu en avoir plus que les autres, et non seulement tu n'as rien, mais tu t'es fait pincer.
SOPHIE, pleurant.
Dieu, que cela pince fort! Ma main saigne.
CAMILLE
Mets ta main dans le ruisseau; la fraîcheur de l'eau te fera du bien. »
Pendant que Sophie baignait sa main, les autres ne perdaient pas leur temps ; elles prenaient les écrevisses une à une et les mettaient dans un panier à salade d'où elles ne pouvaient s'échapper. Léonce était très contrarié d'avoir perdu ses écrevisses.
(c C'est dommage, dit-il, il j en avait deux qui étaient énormes. Cette Sophie fait toujours des bêtises !
— ■ Nous les retrouverons; j'ai une manière; tu vas voir, dit Jacques en ôtant ses souliers, ses bas, et en retroussant son pantalon.
PIERRE
Qu'est-ce que tu vas faire?
JACQUES
Entrer dans le ruisseau et les reprendre à la main .
LOUIS
Tu vas avoir les pieds gelés.
JACQUES
Bah ! l'eau est tiède par un beau temps comme ça. »
Et Jacques, sautant dans l'eau, se mit à chercher avec ses mains dans les trous et sous les pierres.
En voici une déjà ! Oh! qu'elle est belle!
LÉONCE
Magnifique! Je crois que c'est la mienne,
JACQUES
Encore une, deux ! )>
Les autres garçons, voyant la pèche à la main si bien réussir, firent comme Jacques, et tous barbotèrent dans l'eau. Le bruit qu'ils firent attira l'attention de leurs cousines et de Mme de Rouville.
MADAME DE ROUVILLE
Mais vous allez vous enrhumer, mes enfants!
HENRI
Pas de danger, ma tante. L'eau est chaude. — Moi aussi, je voudrais aller dans l'eau, s'écria Sophie.
MADAME DE ROUVILLE
Quelle idée tu as ! tes jupons seraient trempés !
SOPHIE
Je les relèverai !
MADAME DE ROUVILLE
Ce serait joli ! Est-ce que les filles peuvent faire comme les garçons ! Ramasse les écrevisses avec tes cousines; voici encore des pêchettes qui en ont beaucoup.
SOPHIE
Non, non, ma tante! Je ne veux plus y toucher.
MADAME DE ROUVILLE
Tu as tort ; parce que tu as fait une bêtise en les
350 LES BONS r:XFAXT3
prenant à poignée, cela ne veut pas dire que tu ne puisses j toucher.
SOPHIE
C'est vrai, ma tante; je vais essayer. » Elle en prend une avec précaution et la pose dans le panier sans avoir été pincée. Enhardie par ce succès, elle continue à les prendre et finit par ne plus en avoir peur. En peu de temps les enfants en prennent une si grande quantité, que le panier se trouve plein.
PIERRE
Quelle belle pêche nous avons faite!
JACQUES
Oui, et en si peu de temps! H y a deux heures que nous avons commencé.
HENRIETTE
Tu vois bien, Jeanne, que les écrevisses sont grises.
JEANNE
C'est vrai ; mais tout de même elles deviennent rouges.
HENRIETTE
Oui, en cuisant.
JEANNE
Si nous allions voir comment on les cuit?
HENRIETTE
Oui, ce sera très amusant; je voudrais bien voir comment on les fait mourir. Sais-tu, toi?
JEANNE
Non ; mais je pense qu'on les égorge comme des moutons.
es
ce
HENRIETTE
Comment veux-tu qu'on les égorge, puisqu'on ne voit rien à leur cou quand on les sert à table?
JEANNE
C'est vrai! x^lors... on les étouffe peut-être.
HENRIETTE
Ce n'est pas facile d'étouffer des écrevisses avec leur grosse écaille dure. Au reste nous allons le savoir, puisque nous les verrons cuire à la cuisine, et tu penses bien qu'avant de les cuire il faut les tuer.
JEANNE
Certainement; je sais bien. »
On ne fut pas longtemps à arriver à la cuisine, et on remit au cuisinier le panier rempli d'écrevisses.
« Allez-vous les tuer tout de suite, Luche? lui dit Jeanne.
LUCHE
Oui, mademoiselle, je vais les faire cuire tout de suite.
JEANNE
Tant mieux, car je voudrais bien voir comment vous les tuez.
LUCHE
Je ne les tue pas, mademoiselle; elles meurent toutes seules.
JEANNE
Et de quoi donc? Est-ce de peur?
LUCHE
Je ne pense pas, mademoiselle : c'est la chaleur qui les étouffe.
HENRIETTE
Que c'est singulier! Eh bien, qu'est-ce que vous faites? Pourquoi leur tirez-vous la queue?
LUCHE
C'est pour les vider, pour arracher leurs entrailles, mademoiselle.
HENRIETTE
Mais vous leur faites mal, à ces pauvres bêtes! C'est méchant, ce que vous faites, Luche.
LUCHE
Que voulez-vous, mademoiselle? il le faut bien. La queue serait amère si je ne leur ôtais leurs entrailles. »
Tout en causant, Luche préparait le court-bouillon, c'est-à-dire la marmite ou casserole dans laquelle on devait cuire les écrevisses; et les enfants virent avec surprise qu'il les mettait dans la casserole toutes vivantes.
HENRIETTE
Vous n'allez donc pas les tuer?
LUCHE
Non, mademoiselle, elles vont mourir en cuisant.
HENRIETTE
Mais c'est très cruel, cela! c'est abominable! Pourquoi les faites-vous mourir si méchamment?
LUCHE
C'est toujours comme cela qu'on accommode les écrevisses : il n'y aurait pas moyen de faire autrement. »
Jeanne et Henriette ne voulurent pas assister
jusqu'à la fui au supplice des pauvres écrevisses; elles s'en allèrent raconter à leurs cousins et cousines ce qu'elles venaient de voir.
CAMILLE
Mais, Jeanne, on fait souffrir toutes les bêtes que nous mangeons ; vois les poissons : on leur ouvre le ventre tout vivants, on leur arrache les entrailles, et on les coupe en morceaux; chaque morceau remue encore quand on les met frire. Et les poulets, les moutons, et toutes les autres bêtes, crois-tu qu'elles ne souffrent pas quand on leur coupe le cou?
JEANNE
C'est vrai ça! Elles souffrent, ces pauvres bêtes.... Je conçois que cela est nécessaire.... Mais ce qui est singulier, c'est que le bon Dieu, qui est bon, permette que les hommes aussi souffrent si souvent.
CAMILLE
Quand tu seras plus grande, tu le comprendras, et tu verras que cela n'empêche pas le bon Dieu d'être bon.
JEANNE
Dis-le-moi tout de suite, Camille; je le comprendrai, je t'assure.
Eh bien, le bon Dieu permet que les hommes souffrent pour nous faire voir que notre vraie bonne vie n'est pas dans ce monde, et puis pour nous punir du mal que nous faisons tous les jours et continuellement.
JEANNE
Je comprends très bien,... c'est bien cela; c'est juste; mais tout de même, si j'étais le bon Dieu, je crois que je ferais autrement.
CAMILLE
Si tu étais le bon Dieu, je te respecterais et je te vénérerais autrement que je ne le fais, parce que tu serais autrement que tu n'es. Mais comme tu n'es que la petite Jeanne, je t'engage à aller rejoindre ta bonne, parce que je vais prendre mes leçons avec maman.