UN DOMESTIQUE
C'est le déjeuner des enfants, et une lettre pour vous, nourrice.
LA NOURRICE
Bien; donnez. Pendant que les enfants déjeuneront, je lirai ma lettre. »
La nourrice aide les enfants à s'habiller; elle verse le chocolat dans les tasses, les pose sur la table, met une chaise devant chaque tasse. Les enfants font leur prière et se mettent à table.
Après avoir rangé dans la chambre, la nourrice ouvre la lettre, lit quelques lignes, pousse un cri et tombe dans un fauteuil. Les enfants se précipitent vers elle et lui demandent avec anxiété ce qu'elle a. La nourrice sanglote et ne peut répondre. Henri se jette sur la nourrice en pleurant et en la serrant dans ses bras. Pierre court chez sa maman ; il arrive pâle et suffoquant.
LA MAMAN
Pierre, mon cher enfant! qu'est-ce que tu as?
PIERRE
Maman, maman, venez vite chez ma nourrice; on lui a apporté une lettre; quand elle l'a eu lue, elle est tombée dans un fauteuil en sanglotant, et elle ne nous parle pas.
LA MAMAN
Quelque malheur, sans doute, qu'on lui annonce.
PIERRE
C'est peut-être un de ses enfants qui est mort.
LA MAMAN
Ou bien son mari. Allons la voir et tachons de la consoler.
PIERRE
Je vais prendre de la fleur d'oranger pour lui en faire boire quelques gouttes.
LA MAMAN
Que peut faire la fleur d'oranger contre un chagrin? La meilleure consolation sera de lui témoigner notre amitié.
PIERRE
C'est vrai, maman; pourtant, Henri l'embrasse, et cela ne la console pas.
LA MAMAN
Non, pas dans le premier moment; mais, plus tard, ce sera un grand soulagement à sa peine. »
Ils arrivent chez la nourrice; elle sanglote toujours en embrassant Henri, qui pleure autant qu'elle.
LA MAMAN
Vous avez donc reçu une bien triste nouvelle, pauvre nourrice? Est-ce de votre mari, de vos enfants?
LA NOURRICE, sancjlotmit.
Non, madame,... C'est..., c'est... de mon père.
LA MAMAN
Votre père est-il malade?
LA NOURRICE
Non, . . . madame. . . . c'est. . . ma mère.
PIERRE, avec cmolion.
Ta mère est malade?
LA NOURRICE
Morte, mon enfant! Morte en deux heures, d'une attaque d'a|)oplexie. »
Les deux enfants poussent un cri et pleurent tous deux. La maman cherche à consoler la nourrice et les enfants.
LA MAMAN
Ma pauvre nourrice, il faut remercier le bon Dieu de vous avoir donné la consolation de passer quinze jours avec elle tout dernièrement et de l'avoir vue se confesser et communier le dimanche qui a précédé votre départ. Pieuse comme elle l'était, vous êtes certaine de son bonheur; elle est avec le bon Dieu, la sainte Vierge et les anges, et elle remercie Dieu de l'avoir retirée de ce monde.
LA NOURRICE
C'est vrai, madame, mais c'est tout de même bien triste pour moi de ne plus la revoir.
LA MAMAN
Pas dans ce monde, nourrice, mais dans l'autre! toujours, pour ne plus la quitter.
LA NOURRICE
C'est tout de même bien triste. Et mes pauvres enfants qui l'aimaient tant!
LA MAMAN
Ils vont rester avec leur grand-père et leur tante.
HENRI, sanglotant.
Quel malheur que ce ne soit pas le beau-père de nourrice qui soit mort! elle n'aurait pas pleuré alors. »
La nourrice ne put s'empêcher de sourire malgré son chagrin; elle embrassa tendrement le bon petit Henri.
HENRI
Console-toi, ma chère nourrice, je te donnerai toutes mes pièces d'argent.
LA NOURRICE
Ce n'est pas cela qui me consolera, mon cher petit.
HENRI
Et puis je t'achèterai du pain d'épice, tu sais, ce pain d'épice que tu aimes tant,... et puis je te donnerai..., je te donnerai.... Quoi donc? ajoutat-il en regardant autour de lui avec angoisse. Je n'ai rien,... rien que des joujoux.
LA MAMAN
Donne-lui ton cœur, mon Henri ; c'est ce que tu pourras lui donner de plus agréable.
• — Mon cœur? dit Henri en déboutonnant son habit et en ouvrant sa chemise. Mais comment faire? il me faudrait un couteau.
— Mon cher petit, dit la maman en souriant et le prenant dans ses bras, ce n'est pas le cœur qui bat dans ta poitrine que je veux dire, mais la tendresse de ton cœur, ton affection. )>
La nourrice embrassa aussi en souriant ce bon petit Henri, qui avait été prêt à se laisser ouvrir la poitrine pour consoler sa nourrice.
Pierre, pendant ce temps, avait réfléchi au moyen d'adoucir un chagrin qui l'affligeait profondément, et il avait trouvé.
« Nourrice, dit-il, j'ai cinq francs, je ferai dire cinq messes pour ta pauvre mère, et nous irons prier pour elle, afin qu'elle soit bien heureuse près du bon Dieu.
« Coiisolc-toi, mu clièi'C nourrice, je le donnerai toutes mes pièces d'argent. »
LA NOURRICE
Merci, mon ami; j'accepte ton offre si madame veut bien le permettre, car mon deuil va m'enlever tout ce que j'ai d'argent, et
LA MAMAN
Ne vous inquiétez pas de votre deuil, nourrice, je le payerai en entier; gardez votre argent pour vos enfants.
LA NOURRICE
Madame est bien bonne ; ce sera un grand soulagement pour moi. »
La maman resta encore quelque temps avec la nourrice, qui continuait à pleurer, mais avec plus de calme. Elle se retira ensuite dans sa chambre; Pierre l'accompagna; Henri ne voulut pas quitter sa nourrice, qu'il cherchait à consoler par tous les moyens possibles; il répétait souvent :
« Quel dommage que ce ne soit pas ton beaupère qui soit mort! Si j'avais été le bon Dieu, j'aurais fait mourir ton beau-père et j'aurais fait vivre ta mère jusqu'au jour où nous mourrions tous ensemble. C'est ça qui eut été bien, n'estce pas, nourrice? »
La nourrice souriait à travers ses larmes, embrassait Henri et pleurait toujours; le pauvre enfant se désolait et ne savait qu'imaginer pour la distraire. Sa maman vint le chercher pour laisser la nourrice sortir et acheter son deuil. H alla s'asseoir dans la chambre de sa maman et la regarda ranger des affaires qui étaient en désordre, Quand elle voulut remettre en place les différents
objets qu'elle avait retirés des armoires et de la commode, elle chercha vainement un châle et une robe en laine noire.
« C'est étonnant, dit-elle, que je ne les trouve pas! Je viens de les poser sur le canapé avec mes autres effets.
HENRI
Que cherchez-vous, maman?
LA MAMAN
Un châle et une robe noirs ; je ne peux pas les trouver.
HENRI
C'est moi qui les ai pris, maman.
LA MAMAN
Toi? Où les as-tu mis? Pourquoi lea as-tu pris?
HENRI
Je les ai portés dans la chambre de nourrice, maman. Vous ne les mettez jamais : alors j'ai pensé que vous n'en aviez pas besoin et que cela ferait grand plaisir à ma pauvre nourrice.
LA MAMAN
C'est précisément pour elle que je les cherchais, mon petit Henri; c'est très bien à toi de vouloir la consoler par tes présents, mais tu n'aurais pas dû prendre mes affaires sans ma permission.
HENRI
Je vais aller les chercher et je vous les rapporterai, maman; seulement j'aurais été bien content de les donner à nourrice, parce que j'ai remarqué que lorsqu'on lui donnait quelque chose, ça la consolait beaucoup.
LA MAMAN
Laisse-les chez elle, puisque tu les y as portés, mon enfant; je voulais les lui donner, ce sera toi qui les donneras, car tu en as eu, comme moi, la pensée. »
Le visage d'Henri devint radieux.
PIERRE
Maman, nous allons diner aujourd'hui chez
Henri portant un chàle et une robe à sa nourrice.
grand'mère?
LA MAMAN
Oui, mon ami, vous dînerez avec vos cousins et cousines.
HENRI
Moi, je n'irai certainement pas.
PIERRE
Et pourquoi cela?
Parce que ce n'est pas un jour à s'amuser aujourd'hui. Je resterai avec ma nourrice.
PIERRE
Mais nourrice viendra avec nous; tu sais quelle vient toujours avec nous chez grand'mère.
HENRI
Oui, mais pas aujourd'hui; elle a trop de chagrin pour voir rire et jouer.
PIERRE
Au contraire, ça la distraira, elle ne pensera pas à sa mère pendant qu'elle s'occupera de nous
HENRI
ïu crois? Alors j'irai; mais avant je lui demanderai si elle aime mieux venir chez grand'mère ou rester avec moi à la maison.
LA MAMAN
Je suis sûre, chère enfant, qu'elle aimera mieux vous accompagner tous les deux que de te priver du plaisir que tu te promettais de dîner avec tes cousins et cousines. Mais j'approuve beaucoup le sacrifice que tu voulais faire et qui prouve ton bon cœur. »
Peu de temps après, la nourrice rentra; Henri lui donna, de la part de sa maman, le châle et la robe qu'il avait portés par avance dans sa chambre, et lui demanda si elle voulait qu'il restât à diner avec elle.
Vois-tu, ma pauvre nourrice, tu es triste; cela te fera de la peine de voir jouer et rire les autres. Je voudrais bien ne pas jouer ni rire et rester près de toi, mais j'ai peur de ne pas pouvoir; je rirai malgré moi en voyant rire les autres.
LA NOURRICE, t embrasscint .
Cher, excellent enfant, tu joueras et tu riras avec les autres; ce sera pour moi une distraction et un plaisir que de vous voir vous amuser.
HENRI
Oh! merci, nourrice! Je suis content, très content que cela t'amuse. Je vais courir le dire à maman et à Pierre.
(( Maman, cria Henri tout essoufflé en entrant dans la chambre de sa mère, j'irai dîner chez grand'mère avec Pierre; nourrice veut bien venir; elle veut que je joue; elle dit que de nous voir rire et jouer cela la consolera, au lieu de lui faire du chagrin.
LA MAMAN
J'en étais bien sûre; alors votre journée est arrangée : vous irez vous promener à deux heures après vos leçons ; vous reviendrez à quatre heures faire vos devoirs; à six heures vous irez dîner chez votre grand'mère, et le soir nous irons chez votre tante de Rouville.
PIERRE, entrant.
Maman, voici Mlle Albion qui vient nous donner notre leçon.
Ah ! mon Dieu ! et moi qui n'ai pas appris ma fable et les mots anglais.
PIERRE
Voilà ce que c'est; tu remets toujours au dernier moment. Si tu avais appris tes leçons hier, en même temps que moi, tu les saurais comme moi.
HKNRI.
Est-ce que je pouvais savoir que ma pauvre nourrice aurait du chagrin? Gomment veux-tu que je le devine?
PIERRE
Tu ne pouvais pas deviner cette chose-là; mais tu aurais pu croire à une autre chose.
HENRI
Quoi? Quelle chose?
PIERRE
Je n'en sais rien; c'était toujours plus sûr d'apprendre tes leçons hier au soir. Tu vas être en pénitence, à présent.
HENRI, pleurant.
Ce n'est pourtant pas ma faute si je n'ai pas eu le temps ce matin. »
La maman ne disait rien; elle faisait semblant de ne point entendre et continuait à se coiffer.
Mlle Albion entre; c'est une grande Anglaise à longues dents; elle salue, dit bonjour aux enfants et prend sa place à la table de travail; Pierre présente bravement ses cahiers, que Mlle Albion examine.
MADEMOISELLE ALBION
Très bien! Very v^^ell, my dear. Et vous, my little Henry, quoi vous avez eppris?
HENRI, pleurant.
Je ne sais rien; je n'ai pas eu le temps.
MADEMOISELLE ALBION
Oh! fy! mister Henry! Comment! vous avez eu pas le temps? Oh! mister Henry! Shocldng, shock-
ing! Vous méritez un pénitence, et je demande à medem votre mama que vous dinez tout seul dans votre appertement.
HENRI, sanglotant et courant à sa maman.
Maman, maman, Mlle Albion ne veut pas que je dîne chez grand'mère; elle veut que je dîne tout seul. Ce n'est pas ma faute, ce n'est pas ma faute ! LA MAMAN, cmbrassant Henri.
La punition ne serait pas juste, mademoiselle; Henri aurait appris ses leçons sans un malheur imprévu arrivé à la nourrice de Pierre et qui l'a empêché de s'occuper d'autre chose que du chagrin de la nourrice.
MADEMOISELLE ALBION
Pourtant, medem, mister Pière a tout fait ses devoirs, et je pense mister Henry povait parfaitement faire le sien. Mon opinion est qu'il fallait un pénitence.
LA MAMAN
Soyez sure, mademoiselle, que s'il fallait une pénitence, je ne m'y opposerais pas; mais il n'en faut pas, et je vous prie de n'y plus penser.
MADEMOISELLE ALBION
Verv well, medem; c'est votre volonté. Seulement, je croyais qu'un pénitence fait toujours bien aux enfants.
LA MAMAN
Quand elle est juste, c'est possible; autrement, elle fait plus de mal que de bien.
PIERRE
Maman a bien raison; une pénitence injuste ou
26 lp:s bons enfants
trop forte met en colère et donne envie de mal faire pour se venger.
MADEMOISELLE ALDION.
Hooo! Quoi vous feriez donc à votre frère, alors?
PIERRE
Je ne ferais rien du tout, parce qu'il n*a rien fait de mal.
MADEMOISELLE ALBION, pîquée.
Very v^^ell, mister Piêre; vous jugez comme une étourneau. »
Pierre allait répondre; mais la maman lui imposa silence et pria Mlle Albion de commencer la leçon. Les enfants travaillèrent très bien. Dans les moments de repos, Henri courait chez la nourrice pour voir si elle pleurait. Il était heureux quand il la trouvait calme et occupée à son ouvrage du matin; quand il la voyait triste, il cherchait à la consoler par ses caresses et par des projets riants pour l'avenir.
Les leçons finies, Mlle Albion mit son châle et son chapeau, salua et sortit; le déjeuner était servi; les enfants étaient sérieux et mangeaient à peine. Ils allaient se lever de table quand la porte s'ouvrit, et Jacques et Louis entrèrent précipitamment avec leur bonne. Ils jetèrent un regard sur leurs cousins, virent leurs visages tristes et les yeux d'Henri rouges encore des larmes qu'il avait répandues.
<f Qu'est-ce que tu as? Pourquoi as-tu pleure, Henri? Pourquoi êtes-vous tristes tous les deux? dit Jacques avec vivacité.
PIERRE
Parce que la pauvre nourrice a perdu sa mère.
LOUIS
Perdu sa mère? Comment l'a-t-elle su? Qui le lui a annoncé?
PIERRE
C'est par une lettre de son père, qu'elle l'a appris ce matin.
JACQUES
Je parie que ce n'est pas vrai. C'est une méchanceté de Jules et de Nicolas.
LA MAMAN
Jacques, mon enfant, ce que tu dis là n'est pas bien. Comment Jules et Nicolas auraient-ils inventé une méchanceté pareille.
LOUIS
Justement, ma tante, nous venions vous dire qu'ils ont parlé hier d'un tour à jouer à la pauvre nourrice; ils appellent cela un poisson d'avril, et nous avons refusé de le faire avec eux.
LA MAMAN
Mais pourquoi auraient-ils causé un si grand chagrin à la nourrice, qui ne leur a jamais rien fait?
JACQUES
Ils veulent la punir d'avoir emmené mes cousins des Tuileries à l'heure où l'on joue le mieux.
LA MAMAN
Ce serait abominable. Venez chez la nourrice, mes enfants; je verrai si la lettre est marquée de la poste de Meaux, où demeure son père. »
Les enfants courent en avant; la maman les suivit plus lentement.
HENRI, esiioufflé.
Nourrice, nourrice, donne-nous vite la lettre. Jacques et Louis disent que ce n'est pas vrai; que c'est Jules et Nicolas qui sont des méchants.
LA NOURRICE
Quoi, pas vrai? Gomment, méchants?
HENRI
Tu vas voir, tu vas voir; ta mère n'est pas morte; je te dis que c'est Jules et Nicolas. »
La nourrice devint pâle et tremblante; elle tira avec peine de sa poche la lettre fatale, que saisit Pierre pour la passer à sa maman, qui venait d'entrer. La maman regarda l'adresse; c'était le timbre de Paris. Elle ouvrit avec précipitation, et vit en haut de la lettre l''" AVPiIL en gros caractères, et au-dessous, au lieu de Meaux : Cracsiiourie.
« C'est une attrape! s'écria Mme d'Arcé avec indignation; une méchante et misérable attrape! Nourrice, votre mère n'est ni morte ni malade. Jacques et Louis viennent nous prévenir que Jules et Nicolas se proposaient de vous faire une méchanceté pour le P'" avril; et, en effet, la voilà, abominable et noire comme le cœur de ces malheureux enfants. »
La nourrice ne pouvait en croire ses oreilles; elle voulut voir la lettre, mais ses mains tremblaient si fort qu'il lui fut impossible d'en lire un mot. Les enfants riaient et sautaient; ils embrassaient la nourrice, leur maman, leurs cousins. La
nourrice commençait à se remettre de son saisissement. Le visage de Mme d'Arcé exprimait une vive indignation.
« Ces enfants seront punis de leur méchante action ! Ils l'auront bien mérité, dit-elle avec calme et force.
PIERRE
Comment seront-ils punis, maman'!