CHAPITRE PREMIER
VOUS m'interrogez! Je suis un ignorant, moi, qui ne comprends les choses que quand on lui met le doigt dessus ! Mais je suis [)rcssc, je vous quille.
— Tu as tort, dit tranquillement l'inconnu , j'allais te donner encore un écu...
— Eh bien, donnez! j'ai tout de même le temps de le prendre !
— Non, réflexion faite, je garde cet argent pour le premier gars que je rencontrerai sur mon chemin et qui me fournira sur le chevalier de Morvan des renseignements plus précis que ceux que tu possèdes.
Alain hésita un moment, puis prenant en6n son parti :
— Personne n'est aussi à même que moi de le connaître, le chevalier de 31orvan, s'écria-t-il, je suis son serviteur. Seulement, dépêchez-vous, mes minutes sont comptées.
— Ah ! tu es le serviteur de Morvan et tu ne me le disais pas, drôle !
— Dame, vous ne me l'aviez pas demandé.
— Au fait, c'est juste! Quel est le caractère de ton maître.
— Mon maître est un bon chrétien !
Le cavalier fronça les sourcils et reprit d'une voix dure et brève :
56 LES BOUCANIKItS.
— Ex[)lique-toi plus clairement. Qu'ententistu par ces paroles?
J'nppclle les choses par leur nom. Je prétends que IM. le chevalier est un bon chrétien, parce qu'il est bon et généreux avec les pauvres, doux comme un agneau avec les enfants, et terrible comme un loup enragé avec les méchants.
Cette réponse parut causer un sensible plaisir à l'inconnu, qui se mit à sourire.
— Ainsi, le chevalier, continua-t-il, est un gars solide, qui ne boude pas à l'occasion?
— Si vous êtes venu à Penmarck avec l'intention de lui chercher une querelle, vous pouvez nie bailler deuxécus pour le conseil que je vous donne de vous sauver au plus vite, et je vous promets que jamais de votre vie vous n'aurez mieux dépensé votre argent.
— Il tape donc bien dur, le chevalier?
— S'il tape dur, bonne mère de Dieu ! Il n'y a point son pareil à dix lieues à la ronde. Nous sommes, moi et Legallec, les deux plus solides gars de Penmarck; eh bien, un jour que j'ai voulu lutteravecM.le chevalier, pour lui obéir, il m'a serré d'une telle force, que tous mes os en ont craqué et que, si ce n'était le respect que je lui devais et l'éducation que j'ai reçue, je me serais mis à crier comme un chat qu'on échaude.
CIIAPITHE PRKMIER. 37
— Disniûi, a-t-il plusieurs maîtresses, le chevalier?
A cette question, Alain rouj^il, et, regardant le cavalier avec des yeux ctincelants :
— Si vous croyez pouvoir, pour un écu, insulter devant moi mon maître, vous vous trompez, lui dit-il. Je n'ai que mon penbas à 0|)poser à vos pistolets; mais, foi de Dieu, n'y revenez plus, ou je commence la bataille !
11 fallait que Tindignation du bas Breton fût bien grande, pour lui faire oublier ainsi toute prudence. Au reste, le cavalier, loin de se fâcher de ses menaces, parut ravi de ce quil venait d'apprendre.
— Tiens, mon garçon, lui dit-il, voici l'éciique je t'ai promis. Tu peux poursuivre ta route, je ne te retiens plus... Ah ! à propos, quelle est la meilleure auberge de Penmarck ?
— Il n'y a pas d'auberge à Penmarck.
— Et ton maître, où demeure t-il ?
— Dans cette maison solitaire que vous apercevez d'ici tout contre la plage.
— Merci et à revoir. Puisqu'il n'y a pas d'auberge, je me logerai dans la première cabane que je rencontrerai.
— Si vous voulez croire le conseil d'un honnête gars, vous ne vous logerez nulle part, et
LES BOUCANIERS. 1. i
VOUS ne passerez pas la nuit à Penmarck ! Un lj(»ininc (jni sème sur sa route les écus comme vous laites n'aurait jamais dû venir ici !
— Oh ! je connais de réputation les mœurs hospitalières des Penmarckais , répondit l'inconnu, à qui les paroles dAlain ne parurent causer aucune émotion. Je me tiendrai sur mes gardes.
Un violent coup de tonnerre interrompit la conversation des deux hommes, qui se séparèrent , l'inconnu pour aller sans doute chercher un ahri, Alain jiour rejoindre son maître.
Comme le serviteur bas breton avait une confiance illimitée dans rcflîcacité des cierges brûlés, il ne lut nullement surpris, en arrivant à la plage, de rencontrer son maître, qui lui apprit que, n'ayant aperçu aucun navire en vue, ils ne devaient pas s'embarquer. Alain, tout joyeux en songeant que si son premier souhait avait été si vite exaucé, il ne pouvait manquer d'en être de même pour le second, et que par conséquent la nuit ne se passerait pas sans amener de nombreux débris sur la plage, s'empressa de hâter le pas pour atteindre la maison de son maitre avant le commencement de la tempête. De larges gouttes de pluie, qui tombaient lour-
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dément à inlervalles inégaux , annonçaient qu'elle ne devait pas tarder.
En eiïet, à peine le chevalier de Morvan et son domestique eurent-ils franchi le seuil de la porte de leur demeure, que l'orage éclata avec une violence inouïe : il était alors six heures. Louis de Morvan, placé debout derrière les vitres de la l'enèlre de son salon qui donnait sur la mer. contemplait d'un œil triste et mélancolique le spectacle, sublime et horrible à la fois, de l'Océan en fureur : les pensées du jeune homme étaient tiistcs.
— Cellemer, disait-il à voix basse et se parlant à lui-même, est limage de mon cœur; elle est soulevée par le vent de l'ornge comme mou cœur par le souille des passions ! Rêves insensés, projets audacieux, désirs de mon âge, ambitions sans limites, qui m'avez tour à tour enivré et brisé, n'a\ez-vous |)as aussi abouti pour mon àuie à un naufrage? Combien n'ai-je pas déjà espéré et souffert! Mais TOcéan, lui, quand il Cï't déchaîné, laisse au moins des mar(pies de sa colère ; tandis que moi, écrasé par rhumililc de ma position, par mon isolement, je n'ai pas même le pouvoir de peser sur la destinée du dernier des hommes : je suis à la société ce qu'est le grain de sable à la création, un atome sans
consistance ! Quoi être humain s'occupe de ma vie? Qui pleurerait ma niorl? Personne! Pourtant, je suis capable d'aimer et de haïr avec passion ! Je sons en moi celte force opiniâtre et indomptable qui fait sortir les inconnus de la foule et les conduit au pouvoir! Oui, mais il me faudrait un point d'appui, un encouragement, un conseil!... Et qui s'intéresse à moi? Je le répète : Personne!...
Le chevalier de Morvan murmurait ces dernières paroles, quand un coup violent frappé à la porte de la maison le fit tressaillir. Superstitieux comme la plupart des Bretons, il erut que la Providence répondait à son désir, en lui envoyant cet ami après lequel il soupirait.
Ce ne fut donc pas sans un certain battement de cœur qu'il vit apparaître Alain.
— Notre maîlre, dit le domestique, c'est un étranger qui demande que vous lui accordiez l'hospitalité à lui et à son cheval.
— Place le cheval à l'écurie et dis à cet étranger que je suis tout à ses ordres... Mais, noni arrête. .. il est plus convenable que j'aille le recevoir en personne...
— Il est inutile que vous vous dérangiez, le voici qui monte de lui-même.
En effet, le domestique n'avait pas achevé de
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prononcer ces mots quand le cavalier fit son apparition dans le salon. C'était le même inconnu que nous avons déjcà vu interroger Alain sur le compte de Morvan, et lui donner deux écus.
Le cavalier, en entrant, jeta un rapide coup d'œil autour de lui, puis saluant légèrement le chevalier, et lui montrant ses vêtements ruisselants d'eau :
— J'ai pensé, monsieur, lui dit-il, que le piteux état dans lequel je me trouve me servirait d'introduction auprès de vous, et me voilà.
Cette brusque façon de se présenter surprit assez le chevalier ; toutefois il ne laissa rien paraître de son étonncmcnt, et se contenta de répondre avec une froide politesse :
— Vous n'avez nullement besoin d'introducteur, monsieur; je regarde comme un devoir et comme un honneur d'ouvrir ma porte à tous ceux qui veulent bien me demander l'hospitalité.
— Un devoir, soit; mais un honneur, c'est autre chose, dit le cavalier en secouant sans façon devant lui son large chapeau de feutre imbibé de pluie. Vous vous exposez à recevoir parfois fort mauvaise compagnie. Après tout, et en y rénéchissant , cette plage de Penmarck est tellement peu fréquentée par les voyageurs, que
votre générosité doit nvoir de rares occasions de s'exercer. Quel horrible temps! Vous permettez que je m'asseye?... On dirait le chaos !... Tiens ! d'où vient donc ce bruit lugubre qui domine la fureur des vagues et du vent?...
-- Du Saul-dii- Moine, répondit de x^Iorvan avee une teinte de mauvaise humeur; car le sans-laçon et les manières >ulgaires de son hôte commençaient à l'impatienter.
— Qu'est-ce cela, le Saut-du-Moine?
— Un puits naturel situé entre deux rochers à l'entrée du village de Penmarck, et que la mer remplit à la marée montante. La tradition prétend qu'un moine tomba dansée puits en poursuivant une jeune fille, et que depuis lors, à l'approche de la tempête, il se plaint et gémit. La vérité est que de vastes excavations souterraines existaient à cet endroit, et que cette espèce de rugissement est produit par la mer qui s'y engouffre et cherche ensuite une issue pour sortir.
— Je m'étonne que vous, Breton, donniez une explication naturelle et logique à un phénomène, reprit le cavalier en riant d'un gros rire ; car il faut avouer que vous êtes, vous autres Armoricains, bien singulièrement et bien ridiculement crédules!...