CHAPITRE V
Louis XIV, malgré cet orgueil presque sublime qui lui donna la force, lorsque les plus épouvantables désastres l'accablèrent, de fixer d'un regard bautain et dédaigneux l'Europe soulevée contre lui; Louis XIV, dis-je, dans son intime intimité, si l'on peut parler ainsi, était rbomme de France qui se laissait aller avec le plus de facilité aux larmes.
La marquise de Maintenon se leva alors et, se dirigeant vers le roi, ses yeux fixés sur les siens, elle lui prit les mains avec une grâce pleine dune onction et d'un sentiment qui tenaient le milieu, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre la coquetterie la plus raffinée d'une femme du monde et le mysticisme d'une religieuse :
— Louis..., murraura-t-elle à son oreille avec une voix d'une ineffable donceur, vous êtes un reflet de la puissance de Dieu sur la terre !... Votre patience peut être éprouvée, mais votre gloire ne périra jamais ! Les revers passagers qui vous atteignent vous sont envoyés parTÉternel pour vous rappeler que vous êtes mortel ! Bientôt, mon cœur et ma raison me le disent, d'éclatants triompbcs vous récompenseront de votre béroïque résignation!...
Le roi, qui plus que personne de son royaume était sensible à l'idée de se savoir aimé, fut pro-
fondement ému par ces paroles qu'accompagnait une si séduisante pantomime ; il donna un libre cours à SCS larmes :
— Ah! madame, dit-il enfin en déposant un long baiser sur le front <le la favorite, vous devez être fière et jalouse de ma grandeur, car c'est vous qui me l'inspirez !
La marquise dut déployer toute sa force de volonté pour ne pas laisser voir l'orgueil et la joie immenses que lui causaient ces paroles : en effet, la réponse du roi constituait la plus haute faveur qu'il crut ])ouvoir accorder. Louis XIV voulait bien prodiguer des millions à ses maîtresses ; il tenait même, par respect pour lui-même, à ce que les femmes qui avaient l'honneur de lui plaire fussent dans une position à faire pâlir la splendeur des reines de l'Europe ; mais il conservait toujours, vis-à-vis de ses royales fantaisies, son individualité. Jamais encore jusqu'à ce jour il n'avait songé à dire à une de ses favorites qu'elle lui inspirait sa grandeur.
— Sire, reprit la marquise qui ne voulait pas laisser grandir cette émotion dans la crainte que le souvenir de sa faiblesse, en humiliant plus tard le roi, ne le mît en garde contre ses séductions; sire, Votre Majesté oublie qu'elle est un peu souffrante aujourd'hui. Ne devrait-
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elle pas, au lieu de s'occuper d'affaires sérieuses, prendre plutôt quelques distractions qui ne la fatigueraient pas?
Comme la sensibilité extérieure de Louis XIV ne s'appuyait en lui sur aucun sentiment réel, SCS larmes duraient peu ! Aussi la question de la marquise suffit-elle pour le retirer de sa grande douleur.
— Vous savez, madame, que je devais aller tirer, et que j'ai fait contremander la chasse, répondit-il.
— Mais il me semble, sire, que la chasse compte parmi les distractions violentes, dit madame de Maintenon, et ce ne sont pas celles-là que je vous conseille.
— Auriez -vous un projet, madame?
— Oui, sire! Une personne à vous présenter !
— Quelle personne, madame !
— Ah! quant à cela, sire, répondit la marquise avec un doux enjouement, tandis qu'une in)perceptible rougeur montait à son front, vous ne le saurez pas!
• — On ne se défie pas de soi-même, madame, lui répondit galamment Louis XIV. Ainsi, il s'agit d'une surprise?
— Oui, sire, d'une véritable surprise!
170 LES BOrCANlERS.
— Eh bien ! voyons cette surprise, reprit le roi, qui, trop esclave de rétiquette pour rechercher l'imprévu, ne le repoussait cependant pas quand il se présentait dans son intimité.
La marquise donna aussitôt l'ordre à lun de CCS messagers connus sous la dénomination de valets bleus, qui se trouvaient dans tous les appartements du palais, d'introduire la personne si mystérieusement annoncée.
Cinq minutes i)lus tard, Legoff, faisant son entrée dans le cabinet de la marquise, s'inclinait profondément, mais plein de calme et d'assurance, devant le roi.
Louis XIV avait pour habitude de regarder fixement ceux qu'il voyait pour la première fois, ou dans des circonstances solennelles. Parvenait-il à décontenancer ou à intimider l'homme mis en sa présence, son amour-propre en était agréablement flatté, et il se sentait disposé de prime-abord en faveur du malheureux mortel ébloui par l'éclat du soleil.
Aussi les courtisans, qui n'ignoraient pas celte faiblesse du grand roi, en tiraient ils souvent un excellent parti. Plusieurs poussèrent même la flatterie jusqu'à l'évanouissement!
Soit que Legoff ne connût pas cette particularité du caractère de Louis XIV, soit qu'il ne
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jugeât pas à propos de se prêter à ce petit et puéril triomphe d'aniour-propre, toujours est-il qu'en relevant la tète, après son humble salut, il soutint d'un œil calme, fixe et assuré, le regard du roi.
— Que désirez-vous, monsieur? lui demanda Louis XIV en fronçant légèrement les sourcils.
— Sire, répondit LegoA" d'une voix assurée et en baissant les yeux, car une fois sa tranfjuillitc d'esprit constatée, il pouvait rendre hommage à l'autorité royale, sire, je désire, je veux même, daignez me pardonner d'employer une pareille expression en présence du roi. je veux ouvrir de tels horizons à votre gloire, que votre regard d'aigle ne puisse en sonder l'incommensurable étendue ! Je veux être le Fernand Cortez de votre règne, et laisser mon nom attaché au siècle que la postérité appellera le siècle de Louis XIV.
Ce mélange de hardiesse et de courlisanerie causa une véritable surprise au roi qui, se retournant vers la marquise de Maintenon, l'interrogea des yeux ; la favorite, en proie à une vive émotion, car elle ignorait ce qui allait se passer, sourit doucement au roi, d'un air qui signifiait : « Je vous avais bien dit, sire, que cet homme vous distrairait ! »
172 LES noncANiERS.
— Et qui êtes-vous, monsieur? reprit le roi en examinant, avec une curiosilc qui l'emportait sur sa dignité, le singulier personnage.
— ■ Sire, je me fais appeler, car je désire garder l'incognito, le baron Lcgofl! Le nom sous lequel je suis connu, et je puis ajouter respecté et redouté, est celui de Montbars l'Exterminateur...
La marquise de Maintenon pâlit, et Louis XIV se laissant entraîner par l'étrangeté de la situation, répéta avec un étonnement réel et bien marqué :
— Montbars l'Exterminateur! Mais c'est le nom d'un célèbre flibustier, mort il y a dix ans!
Legoff sourit, et d'une voix grave et nettement accentuée :
— Monlbars, que Votre Majesté me pardonne cette comparaison, Montbnrs est comme le roi de France, il ne meurt pas. Le roi est mort, vive le roi! Monlbars est mort, vive Montbars!
Louis XIV, à cette réponse énigmatiquc, et tellement en dehors des choses raisonnables et possibles qu'elle lui parut présenter le caractère de la folio, se retourna de nouveau vers la marquise; mais madame de Maintenon évita son regard : la pauvre femme en ce moment eût été capable, tant elle ressentait d'effroi de la