‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 146 sur 167 · CHAPITRE VI. J · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. J

A la sauvage énergie avec laquelle le boucanier prononça ces mots, de IMorvan sentit comme un frisson lui passer le long du corps; il lui sembla qu'il venait d'entendre le rugissement dun tigre.

— L'aveu de la tolérance inouïe par laquelle vous répondez à mes provocations, baron, lui dit-il, aveu (|u'il m'est impossible de comprendre et dont j'aurai à vous demander compte tout à l'heure, doit me rendre très-circonspect dans mes paroles. Toutefois, je ne puis me dispenser d'exiger de vous une explication franche et complète de votre conduite à mon égard... Quel intérêt aviez-vous à m'espiouner? Quels sont ces projets que vous avez sur moi ?

— Mon cherLouis,réponditle boucanier, vous êtes le seul être que j'aime au monde... le seul

lien qui me rattache encore à l'Immanité!

IVIon Dieu, ne vous impatientez donc pas ainsi! un seul mot suffira pour vous expliquer la tendresse et le dévouement sans bornes que j'éprouve pour vous : j'ai été l'intime ami, le matelot, ainsi que cela se dit aux îles, ou, si vous le préférez, le frère d'armes du comte de 3Iorvan, votre père!...

— Vous avez connu mon père, monsieur?

interrompit de Morvan avec un élan plein de

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pâleur et de larmes. Oh! de grâce... parlez! puis-je espérer encore. . . ?

— Le comte de Morvan est mort assassine entre mes bras, répondit lentement Lcgoffavcc une émotion profonde. Les dernières paroles qu'il m'adressa furent : « Mon ami, je recommande à ta tendresse mon pauvre Louis, mon fils... Deviens son père. »

Un silence suivit cette réponse du boucanier; de Morvan semblait anéanti dans sa douleur. Tout à coup, prenant vivement la main rude et basanée du boucanier , il la porta à ses lèvres et la baisa pieusement en disant :

— C'est cette main qui a fermé les yeux de mon père !

Puis, éclatant en sanglots, il se jeta éperdu de douleur dans les bras du frère d'armes du comte de Morvan.

— Ah ! monsieur, reprit le pauvre jeune homme, le premier moment du désespoir passé : ah! monsieur, vous aussi vous pleurez !...

En effet, de grosses larmes coulaient silencieuses le long des joues du boucanier , brunies par le soleil des tropiques,

— Oui, je pleure, répondit Legoff sans songer à cacher sa faiblesse, car ton père, vois-tu, mon brave Louis, avait un cœur comme on

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