CHAPITRE PREMIER
pour ça, non! Ne lui ai-jc donc pas déjà cassé quatre dents?
Le souvenir de la prière qu'il avait faite dans la journée en offrant ses cierges à Notre-Damed'Auray se présenta alors à la mémoire du bas Breton ; il s'imagina aussitôt que ce navire en détresse était un moyen ingénieux dont se servait sa sainte favorite pour lui fournir une occasion de rompre les reins à Legallec. et, plein d'enlhousiasme, il se précipita sur de lourds avirons placés dans un des coins de la cuisine, les chargea sur ses épaules, et s"adressant à son maître :
— Je suis prêt, M. le chevalier, lui dit-il, partons !
— Laisse-moi aller prendre d'abord mes pistolets et mon manteau, dit de Morvan, qui gravit rapidement l'escalier du salon et revint presque aussitôt : à présent, en route !
Le maquignon Mathurin . qui n'avait pas bougé de place, se leva alors, et, saluant profondément son hôte :
— M. le chevalier, lui dit-il d'une voix grave, vous m'aviez ordonné de ne plus vous adresser la parole qu'autant que vous jugeriez à propos de m'interroger, et je vous ai obéi. Me permettrez-vous à présent, vu la gravité des circonstances, d'enfreindre votre défense pour solli-
citer riionncur de vous accompagner dans vofro expédition? Je ne suis pas un marin, c'est vrai; mais enfin tout lo monde sait à peu près se servir d'une rame, et je crois que, par la tempête qui règne, deux bras de plus, dans une frêle embarcation, ne sont pas à dédaigner.
Cette demande, à laquelle il était si loin de s'attendre, causa au jeune homme une émotion profonde, qu'il n'essaya pas de dissimuler.
— J'accepte, monsieur, lui répondit-il simplement, vous êtes un noble cœur, que j'ai gauchement méconnu ; daignez, je vous en conjure, oublier le passé et me pardonner ma sotte vivacité.
— Bah ! il s'agit bien du passé ! chaque minute que nous gaspillons peut valoir la vie d'un homme! En avant! dit le maquignon.
Lorsque les trois hommes sortirent pour porter secours au navire en détresse, la côte de Penmarck présentait un s[)eclacle lugubre et étrange. La classique vache au falot, qui servait à tromper les marins en mer, se promenait en boitant, accompagnée d'une foule hideuse de femmes, les cheveux épars, les vêlements en désordre, et qu'une âpre cupidité rendait insensibles aux atteintes de la tempête. Des hommes armés de coutelas et de longues gaffes au fer meurtrier erraient, semblables à de noirs fantômes, le long des rochers.
Ç;i et là, on apercevait un Penmarckais agenouille sur la plage et priant Dieu de lui envoyer de nombreuses victimes : on eût dit une population entière de cannibales ou de bourreaux.
Quoique la nuit fût sombre, la marche du chevalier de Morvan et celle de ses deux compagnons, trahie par la lueur des éclairs, ne tarda pas à être connue des habitants de Penmarck. Peu à peu ceux-ci se réunirent , en les suivant, et lorsque les trois hommes arrivèrent à l'endroit où était placée leur embarcation, ils se trouvèrent entourés par la foule.
De Morvan, c'était le parti le plus sage qu'il avait à prendre, feignit de ne pas remarquer cette manœuvre, et se mit tranquillement, aidé par Alain, à retirer son embarcation de derrière le rocher où elle était à l'abri. Quoiqu'il déployât dans cette lâche toutes ses forces et toute sa vigueur, il ne cessait de guetter du coin de l'œil la foule qui se rapprochait déplus en plus de lui; enfin, voyant que plusieurs habitants de Penmarck touchaient presque déjà ses vêtements, il sauta dans l'embarcation, et prenant ses pistolets qu'il arma :
— Mes gars, dit-il aux Penmarckais, je crains que quelques-uns d'entre vous ne soient sur le
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point de commettre un péché et de tomber en faute. Croyez-moi , il vaut mieux pour vous que vous vous occupiez de vos affaires que des miennes!... Vous me connaissez assez pour savoir que quand je dis une chose je la fais ; eh bien ! je jure foi de Morvan que je luerai comme un chien le premier de vous qui osera faire un pas en avant!...
Ces paroles, prononcées avec un calme plein d'énergie, firent reculer les bas Bretons, mais n'empêchèrent pas leurs murmures.
— M. le chevalier de Morvan, dit une voix sortant de la foule, vous devriez, vous qui êtes de la noblesse , tenir compte davantage des droits du petit peuple; sans cela, on ne respectera pas vos privilèges ! Le bien de Dieu est notre propriété, n'y touchez pas !
— M. le chevalier, murmura Alain à l'oreille de son maître, c'est Legallec. Tenez-vous sur vos gardes, ce gars-là foisonne de traîtrises!
De Morvan allait répondre, mais trois nouveaux coups de canon qui se succédèrent avec rapidité, appel désespéré du navire en détresse, lui firent préférer l'action à la parole, et il acheva de mettre son embarcation à flot.
Alain, comprenant à l'altitude des Penmarckais qu'une collision était imminente, regarda
56 LES BOUCANIEUS.
autour de lui pour savoir, dans le cas malheureusement trop probable de la rëalisalion de sa prévision, où il pourrait se joindre avec Lcgallec, II aperçut son ennemi placé au beau milieu de la foule. Cette découverte le décida à suivre l'exemple de son maître; il se jeta vivement à la mer et courut, ayant de l'eau jusqu'au genou, rejoindre le bateau distant d'une trentaine de pieds environ de la plage.
Celte fuite encouragea l'arrogance des Penmarckais; aussi, au moment où le maquignon Mathurin allait rejoindre ses deux compagnons, se vit-il entouré par une foule menaçante et furieuse.
Malhurin, jusqu'alors plutôt spectateur qu'acteur dans le petit drame que nous venons d'esquisser, n'avait rien perdu de son air bonhomme et paisible. Il semblait ne pas se douter, soit défaut d'intelligence, soit courage réel, des intentions hostiles des riverains à son égard.
— Celui-là au moins ne s'embarquera pas ! s'écria Legaliec en le saisissant par son pourpoint. Gare à lui si nous sommes privés du bien de Dieu!
— Mon ami, dit doucement le maquignon en s'adressant à l'ennemi d'Alain, si vous avez le droit de me retenir, il est inutile que vous me