CHAPITRE VI
secours que je vous ai fait remettre, je ne les considère que connue des avances. Une heure d'audace vous suffira, si vous vouiez bien suivre mes conseils, pour vous acquitter, vis-à-vis de moi, de beaucoup au delà même de ce que vous me devez.
te A présent, et pour en finir d'ici à quelque temps avec ce sujet de conversation, il me reste à vous demander, au nom de votre père qui avait une si extrême confiance en moi, de ne plus jamais m'adresser une question. Je suis habitué à agir par moi seul : toute intervention étrangère^ fùt-elle même dévouée, ne pourrait que nuire à ma pensée!
— Cependant, baron Legoff, interrompit de Morvan, il faut bien que je sache par quel moyen vous espérez arriver à découvrir ("assassin de mon père?
— Je connais déjà cet assassin, Louis !
— Et il vit encore!... Ah! vous n'avez pas aimé le comte de 3Iorvan, ainsi que vous le prétendez ! s'écria le jeune homme avec un ton de reproche plein d'amertume.
— Si l'assassin vit encore, Louis, répondit le boucanier, c'est que son châtiment n'eût pas égalé son crime ! Ce n'est pas seulement sa mort que je veux... La mort n'est rien... Je tiens à
venger votre père!... A présent, et je vous le répète, plus dequestions ! Disposez de moi comme bon vous l'entendrez. J'ai du erédit, de l'argent, de l'audace!... Tout cela est à vous!... Ne désirez-vous rien?...
— Rien, je vous remercie.
— Pas même être invité à la fête qui aura lieu lundi prochain à la cour? demanda le boucanier en souriant. Allons, mon cher Louis, continua Legolï en remarquant l'embarras du jeune homme, voilà qui n'est pas bien ; vous manquez de confiance en moi.
Le boucanier n'avait pas encore achevé de prononcer cette phrase, lorsque le carrosse s'arrêta dans la rue de l'Arbre sec, devant l'hôtel du Cheval blanc.
— A lundi, n'est-ce pas? dit Legoff en embrassant de Morvan avec tendresse. Soyez prêt ; je viendrai vous prendre à neuf heures : est-ce convenu?
— A lundi, répondit le chevalier en rougissant.
Le lendemain de son duel avec le vicomte de Chàtillon , de Morvan avait reçu, à son réveil , une lettre de Nativa ; la charmante Espagnole le priait, devant, lui disait-elle, partir dans une heure avec son père pour Versailles , de la rassurer, par un mot et sans perdre de temps, sur l'issue du combat. Elle ajoutait que le comte de Monterey allait voir le roi, et que de cette entrevue dépendrait probablement la mise immédiate à exécution ou l'abandon momentané du plan dont elle avait entretenu le chevalier.
De JVIorvan , ivre de joie en recevant ce billet qui pouvait à la rigueur passer pour un aveu ,
remit à la messagère de Nativa, une des femmes de riiôtel d'Harcourt, le billet suivant qu'il accompagna d'un louis :
«! Mademoiselle, tant que je conserverai l'espoir, quel(|ue minime qu'il soit, de parvenir à me faire aimer de vous, je serai, je le sens, invulnérable. Mon adversaire ne mourra pas de sa blessure. Je cours de suite à Versailles. 11 me sera, je ne l'ignore pas, impossible de vous parler ; mais au moins je vous verrai : votre apparition , quelque courte que sera sa durée, me vaudra tout un jour de bonheur!... De grâce, accordez-moi un nouvel entretien!,.. »
Telle fut la cause qui fit se rencontrer à Versailles le chevalier de Morvan et le baron Legoff.
Le lundi suivant, c'est-à-dire trois jours après, de Morvan , levé dès quatre heures du matin , s'occupait avec un soin infini et tout à fait en dehors de ses habitudes, des détails de sa toilette. A six heures, il accusait déjà Legoff' de lui manquer de parole et le trouvait en retard.
Alain, ce n'était pas la bonne volonté mais bien le savoir qui lui faisait défaut, assistait en spectateur aux préparatifs de son maître. Il ne comprenait pas qu'un homme de bon sens
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comme le chevalier pût dépenser ciutant de temps à se parer : cela l'attristait. Au reste, depuis ses merveilleuses aventures du Pont- Neuf, le brave bas Breton était devenu dune taciturnité remarquable. L'emprunt, un peu violent peut-êtrequ'il avait fait au drapier Buhot, se représentait sans cesse à sa pensée et pesait sur sa conscience. Parfois il lui prenait des doutes sur son innocence ; il avait peur d être coupable.
— M. le chevalier, dit-il après avoir hésité et paraissant prendre un parti , voilà plusieurs jours que je suis à me battre les flancs pour vous causer d'une certaine chose qui me tient à cœur... et je n'ose pas.
— Tu as tort , mon gars , lui répondit de Morvan ; si ce n'est en moi , en qui auras-tu confiance?
— Mais je n'ai confiance en personne , mon maître ! s'écria vivement Alain que celte supposition parut indigner. Quant à ce que je voudrais vous dire, M. le chevalier, c'est bien embarrassant... J'ai peur de vous humilier.
— Que cette crainte ne te retienne pas ! Voyons, parle !
— Vous m'ordonnez de parler, mon maître !
— Oui, je te l'ordonne. Explique-toi!
208 LES BOUCANIEnS.
— Eh bien, murmura Alain en baissant les yeux, m'est avis que, depuis que vous êtes riche comme le roi lui-même, vous auriez pu me rendre les vingt écus que je vous ai prêtés.
— Tu as raison , répondit de Morvan avec embarras.
— Ne vous fâchez pas , M. le chevalier, je vous en prie , reprit vivement Alain ; je vous assure que si je ne devais pas rendre cet argent, j'aurais peut-être bien encore attendu une semaine avant de vous toucher un mot de la chose !
En ce moment on frappa à la porte de la chambre, et Legoff entra. Le boucanier portait un costume d'une richesse sans égale, quoique d'une grande sévérité ; chaque bouton de ses vêtements était un diamant; la simple torsade de son épée, composée d'un collier tordu de perles admirables , pouvait valoir vingt mille livres.
— J'étais bien sûr de vous trouver prêt et vous impatienlant déjà, sans doute, mon cher Louis, dit-il à de Morvan après l'avoir embrassé. Pourtant huit heures sonnent à peine.
— Partons-nous, cher baron? s'écria le jeune homme.
Legoff hocha lentement la tête d'un air de
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douce pitié, et , passant son bras sous celui du chevalier, il se dirigea vers la perle de sortie.
— Hé ! maître , s'écria Alain en s'éiançant après de Morvan, vous oubliez mes écus !
— Tu les prendras dans le coffre que j'ai acheté liicr et dont voici la clef, répondit le jeune honmie. Ne l'absente de riiôtel que le moins possible, et aie bien soin , quand tu sortiras, de fermer les portes à double tour.
— Et surtout, mon gars, ajouta Legoff en riant, ne laisse pas venir ici ta maîtresse!
A cette recommandation si inutile, les yeux d'Alain brillèrent d'indignation ; et regardant le boucanier bien en face :
— Monseigneur, lui dit-il , ce n'est pas une raison parce que je suis... Ah! ma bonne Notre- Dame d'Auray, est-ce possible!... s'écria le bas Breton en s'interrompant au milieu de sa phrase, quoi! c'est vous, mon ami IWalhurin, qui êtes si beau ! Je consens à être roué de coups si je vous ai reconnu lorsque vous êtes entré!... Quels jolis boutons de verre vous avez ! ça doit coûter cher, n'est-ce pas?... au moins dix livres ?... Il paraît que ça ne va pas trop mal le commerce des chevaux à Paris ! Tout le monde fait fortune ici ; moi seul je...
— Baron, venez-vous? dit de Morvan à qui
chaque minute de retard paraissait longue d'une heure.
Le boucanier et le chevalier sortirent. Alain resta atterre.
— Foi de Dieu ! niurmura-t-il une fois seul, il faut avoir une fameuse tête pour ne pas devenir fou à Paris ! Tout ce qui se passe dans cette ville française tient de la sorcellerie! Voilà mon maître, jadis si simple et si lier, qui s'attife à présent comme une femme et fait d'un ma- (|uignon son ami ! Un maquignon ! qu'est-ce que je dis donc? Il paraît que Jlathurin est devenu un baron. Là, voyons, de bonne foi, qui est-ce qui pourrait comprendre un mot à tout cela? C'est des drôleries à n'en plus finir! Les gars de Penmarck seront capables de croire que je me moque d'eux quand je leur raconterai toutes ces histoires.
Alain , tout en grommelant ces lambeaux de phrases, ouvrit le coffre dont son maître lui avait confié la clef, y prit vingt écus de six livres, puis sortit, toujours en com|)agnie de son penbas, et après avoir refermé avec soin la porte derrière lui.
Une demi-heure plus tard , Alain , consciencieusement piloté par un bourgeois à qui il avait demande son chemin , se trouvait , l'esprit per-