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CHAPITRE IX

Versailles, un brillant carrosse, allelc de quatre chevaux et conduit à grandes guides reconduisait de Morvan et Legoffà Paris.

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner chez vous, mon cher Louis? dit Legoff. J'ai une lettre à écrire, et je vous demanderai rhospitalité.

Le chevalier, en arrivant devant la porte du modeste appartement qu'il occupait à riiôtel du Cheval blanc, frappa plusieurs fois sans obtenir de réponse.

Enfin, il entendit comme le bruit sec produit par un pistolet que l'on armait, puis peu après la voix d'Alain qui criait :

— Qui est là? que me veut-on?

— C'est moi, Alain ! ouvre donc ! répondit le jeune homme.

Une clef tourna deux fois dans la serrure, et le bas Breton entre-bâillant la porte avec précaution :

— Ah ! c'est bien vous, mon maître? dit-il : j'avais peur que quelqu'un n'imitât votre voix ; ils sont si rusés, ces Français!...

Alain se retira alors de derrière la porte, et s'en fut déposer contre le mur un mousqueton dont il s'était armé.

— Parbleu! s"écria Legoff en riant aux

éclats, voilà un serviteur qui n'a pas son pareil et qui vaut son poids d'or.

— Qii'as-tu donc, mon garçon ? demanda de Morvan à son serviteur ; je te trouve tout pâle et tout changé?

— J'ai faim! répondit laconiquement Alain.

— Comment cela, tu as faim?

— Dame ! ça m'est bien permis, depuis deux jours que je n'ai pas mangé !

— Tu n'as pas mange depuis deux jours ! As-tu donc été malade?

— D'appétit, oui, et je le suis encore ! Est-ce que j'avais de l'argent, donc, pour acheter de la nourriture!

— Que le diable m'emporte si je comprends un mot à tout ce que tu me dis ! Quoi 1 tu te plains d'avoir manqué d'argent, lorsque dans mon coffre, dont je l'ai remis la clef, il se trouve près de neuf mille livres...

— Eh bien, est-ce que vous m'aviez dit de loucher à cet argent? Du tout! Vous me l'avez confié : c'était donc comme si je ne l'avais pas. Ça n'empêche pas que vous me devez toujours les cinq écus que je vous ai prêtés lorsque vous avez élé dévalisé. Si vous m'aviez au moins rendu ces cinq écus, je n'aurais pas manqué de mourir de faim !

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— Pauvre garçon ! s'écria de Morvan, moitié riant, moitié attendri, ta fidélité mérite récompense. Il est justeaussiquetu te ressentes de ma nouvelle fortune : je vais te donner trente écus.

— Me donner trente écus ! à moi ! et de suite ! demanda Alain en rougissant jusque dans le blanc des yeux, est-ce possible?

— Tellement possible que les voici, dit de Morvan en se dirigeant vers le coffre qui renfermait ses fonds.

— Attendez, maître, attendez! s'écria Alain. Laissez-moi d'abord fermer la porte ; quelqu'un n'aurait qu'à venir... Il ne faut pas que l'on sache que vous avez de l'or chez vous... sans cela les Français sont si enragés pour le mal qu'avant demain votre coffre serait vide...

Au moment où Alain tournait la clef dans la serrure, un bruit de pas mêlés d'un cliquetis d'armes se fit entendre dans l'escalier, puis presque au même instant un coup violemment frappé retentit sur la porte, et une voix grave et impérieuse cria :

— Au nom du roi, ouvrez!

Legoff, de Morvan et Alain se regardèrent avec étonnement.

— C'est d'Aubigné qui veut un second placement, pensa le boucanier.

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— C'est Dubois qui se venge , murmura le jeune homme.

— Chevalier, dit vivement Legoff, mais sans rien perdre de son sang-froid et sans que son visage décelât aucune émotion, ordonnez à Alain de se blottir dans la ruelle de votre lit, et de rester immobile, comme s'il était mort.

— Tu entends , Alain, dépêche-toi, dit le chevalier à voix basse.

Alain passa aussitôt dans la chambre à coucher; de nouveaux coups retentirent contre la porte, qui sembla sur le point de tomber, et la voix grave et impérieuse répéta de nouveau :

— Au nom du roi, ouvrez!

Le boucanier obéit à cet appel.

— Soyez le bienvenu, monsieur, puisque vous vous annoncez au nom de Sa Majesté, dit-il en saluant un officier qui se présenta. Qu'ordonne le roi?

— Que vous me rendiez votre épée, et que vous me suiviez, monsieur, répondit l'officier.

— Au moins est-il convenable que vous me montriez en vertu de quel ordre vous agissez, monsieur, répondit tranquillement LegoIT; sans cela je me verrais dans la dure nécessité de vous brûler la cervelle.

L'officier, sans paraître attacher la moindre

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importance à ce(tc menace, présenta deux lettres de cachet ; Tune concernait LegofT, l'autre de Morvan.

— Vous êtes parfaitement en règle, monsieur, reprit le boucanier; tenez, voici mon épée, une épée de parade achetée avant-hier, et qui n'est jamais sortie du fourreau. Si c'était celle qui m"a si souvent aidé à soutenir l'honneur de la France, je ne vous l'aurais pas donnée... Je l'aurais brisée!... Voici encore une paire de pistolets doubles, continua le boucanier en retirant ces armes de sa poche; on ne saurait montrer trop de soumission aux ordres du roi, quand bien même ces ordres auraient été arrachés par la ruse. Me permettez-vous à présent, monsieur, de prendre quelques effets de toilette?

— Faites, monsieur, répondit l'officier, mes instructions ne s'opposent pas à cela.

Legoff passa avec de Morvan dans la chambre à coucher ; l'officier les suivit.

— Oh! ne craignez rien, monsieur, reprit le boucanier en souriant, notre soumission passée vous est garante de notre docilité à venir! Et puis, voyez ! cette pièce n'est guère favorable à une évasion : elle n'a pour toute issue qu'une fenêtre grillée , et cette fenêtre donne juste-

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ment dans la cour qui, je le vois, est gardée par vos hommes !

Le boucanier se retourna alors vers de Morvan, et lui adressant la parole en dialecte bas breton :

— Chevalier, lui dit-il, n'ayez pas l'air étonné de m'entendre parler votre langue, et toi, Alain, écoute, et surtout retiens bien ce qui va se dire. De ta mémoire dépend notre salut!

LegolT fit alors semblant d'examiner quelques vêtements, puis tout à coup, et comme s'il eût été frappé par une idée subite, il s'avança vers l'officier.

— Monsieur, lui dit-il en lui souriant gracieusement, votre bonne mine m'apprend que vous êtes gentilhomme. Or, comme entre gens de qualité on se doit certains égards, pouvezvous m'apprendre quelles sont vos instructions concernant mon ami et moi?

— De ne vous laisser communiquer, ni de vive voix ni par écrit avec personne, répondit l'officier.

— Et de nous accompagner sans doute jusqu'à notre destination ?

— Oui, baron, jusqu'à votre destination.

— Croyez, monsieur, que si une chose peut

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