CHAPITRE II
puis quand donc des marins fuient-ils en abandonnant derrière eux, comme des lâches, des femmes et des passagers ([ui ont bien voulu se fier à leur honneur? Vous n'aurez le droit de songer à votre salut qu'après avoir assuré celui du comte et de sa fille ! Par la barbe de Charles- Quint, je fendrai la tète au premier de vous qui tentera de passer dans le canot ! Allons, mademoiselle, continua le pelit homme en se retournant du côté du pont, il n'y a pas de temps à perdre, venez.
A la façon d'agir de cet homme, de Morvan et Alain reconnurent en lui le capitaine du navire naufragé; quant aux paroles qu'il venait de prononcer, ils ne purent en saisir le sens, car il s'était exprimé en espagnol.
Si le gentilhomme breton et son serviteur, absorbés par l'attention qu'ils portaient à ce qui se passait sur le pont du trois-mâts, eussent songé alors à regarder leur compagnon Mathurin, leur élonnement eût été profond à la vue du changement qui s'était opéré en lui : les yeux brillants et le regard sombre, les sourcils contractés, les narines gonflées, le cou tendu et la lèvre supérieure relevée par une expression indéfinissable de haine sauvage, le maquignon n'était plus reconnaissable.
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Les matelots du navire naufragé, à la voix de leur chef, avaient abandonné sans murmurer leur dessein, lorsque de Morvan, qui s'était rapproché du trois-mâts, vit apparaître de nouveau le capitaine, non plus seul cette fois, mais accompagné d'une jeune fille.
Le gentilhomme breton comprit aussitôt ce que l'on demandait de lui, et profitant d'une vague qui souleva le canot à la hauteur du navire, il saisit un hauban et sauta sur le pont.
Le capitaine lui adressait vivement en espagnol quelques paroles qu'il ne pouvait comprendre, lorsqu'un homme vêtu de noir, à la barbe grisonnante et à l'air fier et hautain, s'approcha de lui et lui dit d'une voix calme, en s'exprimant en français ;
— Le capitaine vous prie, monsieur, de sauver d'abord ma fille, puis de nous envoyer du secours dès que vous aurez atteint la terre.
Les secondes valaient des heures : de Morvan sentit que s'il entrait dans des explications il pourrait compromettre inutilement son retour; aussi se hàta-t-il de répondre à l'homme vêtu de noir :
— Aidez-moi donc, monsieur, à sauver votre fille.
Passant alors son bras gauche autour de la
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taille de la jeune femme, et de sa main droite se soutenant aux haubans il attendit qu'une nouvelle lame amenât le canot à la hauteur du pont du navire.
— Mon père, s'écria la pauvre et généreuse enfant en essayant de se déb^ittre sous Tclreinte de Morvan, je ne veux me sauver qu'avec vous ! Si vous restez, je reste.
— Je te suis, Nativa, no crains rien! lui répondil-il ; mais au nom de ta mère, n'oppose pas de résistance aux efforts de ce géuéreux étranger.
Le père de la jeune fille parlait encore quand de Worvan, saisissant un moment favorable qui se présentait, s'élança dans la barque avec son précieux fardeau.
L'équipage du navire naufragé oublia un moment son affreuse position , pour ne s'occuper que de la hardiesse de Morvan et du danger que courait la jeune fille. Un double cri d'effroi d'abord, puis de joie ensuite, pou-sé sponlanénient par trente bouches, retentit lorsque de Morvan atteignit l'embarcation et y déposa sans accident celle que rhouime vêtu de noir avait apjiclée ÎN'ativa.
— Mon père, dit la jeune fille en tendant ses bras vers lui, venez, venez, je vous en conjure.
Llionimc à l'air fier et aux cheveux grisonnants imita la manœuvre suivie par de Morvan ; ii se cramponna, se tenant en dehors du navire, à un hauhan, puis s'élança, lorsqu'il se vit à portée du canot.
Le maquignon Mathuriu,soit maladresse, soit un funeste hasard, poussa alors violemment la barque au large, en appuyant son aviron contre le flanc du navire, et le malheureux tomba à la mer. Un cri retentit, etNaliva s'affaissa évanouie au fond du canot.
Les quelques secondes qui suivirent cet affreux accident furent solennelles. De Morvan qui, au premier moment, avait paru hésiter sur le parti qu'il devait suivre, se dépouilla de son manteau, et avant que son serviteur Alain ni le maquignon pussent songer à le retenir, il franchit d'un bond le bord de la barque et se jeta à l'eau.
— Mille tonnerres de tonnerres, s'écria Mathurin en sortant pour la première fois du sangfroid qu'il avait jusqu'alors montré, ce n'est pas là de la générosité, c'est de la démence.
Déjà le maquignon, se reprochant le malheur, involontaire sans doute, dont il était cause, se dépouillait à la hâte de ses vêtements, probablement dans lintention de commettre une folie
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semMahIe à colle (ju'il venait de condamner, lors(|u'il vit le chevalier, tenant de sa main gauelie l'étranger par les cheveux, se saisir avec la droite d'un cordage qui pendait eu dehors du navire.
— Allons, du courage, mon enfant ! lui criat-il en lui tendant son aviron, que le chevalier, grâce à une rare présence d'esprit, put saisir; du courage, vous voilà sauvé !
En effet, une minute plus tard, de Morvan et l'inconnu, qui lui devait la vie, se trouvaient dans le canot; seulement l'étranger avait perdu connaissance.
Cette scène dramatique avait à peine duré cinq minutes.
— Allons, reprit le maquignon, à présent nageons ferme, et tâchons de gagner le rivage avant que la tempête ne recommence.
Tous ces événements s'étaient passés, je le ré|)èle, si rapidement que de Morvan n'avait pas même remarqué le visage de Native: aussi, lorsque plus tranquille d'esprit, il regarda la jeune fille qui gisait inanimée à ses pieds, laissat-il échapper une exclamation d'admiration et d'étonnement.
A cette exclamation, le maquignon Mathnrin haussa les épaules d'un air de mépris et de
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colère, et appuya sur son aviron avec une telle force qu'il le fit plier aux deux tiers de sa loui'ueur.
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Nativa, à l'époque où commence cette histoire, avait dix-sept ans. Née sous le soleil brûlant du tropique , et par conséquent d'une extrême précocité, elle était déjà, quoique à peine au sortir de l'enfance, dans toute la splendeur et le développement de sa beauté.
Jamais de Morvan , dans les rêves les plus insensés de sa solitude, n'avait entrevu, même flottante et indécise, une image qui se rapprochât de Tadorable perfection de Nativa. Aussi, à peine son regard eut-il glissé sur les lignes admirables que présentait le corps de la jeune
fille, qu'il se sentit comme étourdi par une révcliition mcrveillcus(! : il devina des horizons nouveaux, comprit que sa rude et brumeuse IJrctagne n'était qu'un point insignifiant perdu dans l'iuimensité de l'univers , et un poignant regret le saisit au cœur en songeant aux belles années qu'il avait si sottement égrenées au milieu des rochers déserts de la côte de Penmarck.
La femme créole a été presque toujours grotesquement travestie dans les récits des romanciers d'Europe : nous demanderons donc la permission au lecteur de la lui présenter telle qu'elle existe, avec ses perfections et ses défauts.
La créole n'est point, ainsi que des romanciers crédules ou qui avaient intérêt à l'être, l'ont souvent écrit, sur la foi de voyageurs qui n'avaient jamais voyagé , une messaline avide de honte , une maîlresse exigeante qui stimule l'amour faiblissant d'un amant avec la pointe d'un poignard ; une coquette impitoyable qui triomphe et se raille des souffrances de ses victimes et se fait un piédestal de leur désespoir ; loin de là ! La créole véritable est souverainement bonne et compatissante : crédule et naïve comme une enfant, elle déroute les psychologistes les plus profonds par une simplicité et
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une candeur de caractère qu'ils ne comprennent pas et qu'ils croient par conséquent devoir cx|)liquer d'une lacon dr;imatique. D'une fidélité ordinairement remarquable et qui tranche avec le gracieux laisser-aller de ses manières, la créole fait de son amour sa religion : à l'abnégation de l'esclave, elle joint le dévouement intelligent de la femme; elle sait aimer un sot sans s'apercevoir qu'elle lui est supérieure, et une seule illusion sulHt pour la conduire doucement, à travers la vieillesse, jusqu'à la tombe.
A présent, — et ainsi s'explique pour moi l'erreur des voyageurs qui ont voyagé — supposez une créole indignement trompée au début de la vie : elle cesse d'être une femme, elle devient une tigresse en fureur ! Une fois violemment jetée hors de sa nature douce et nonchalante, elle ne distingue plus le bien du mal ; il lui faut, dût son désir causer la perte de l'univers, accomplir sa vengeance ; alors elle marche à son but, droit devant elle, foulant tout à ses pieds, famille, religion, reconnaissance, vertu; il faut qu'elle arrive; mais , je le répète, cette femme présente une exception, et il serait souverainement injuste delà confondre avec la véritable créole. Revenons à Nativa.
Les tresses à moitié défaites de ses cheveux
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noirs, d'une finesse, d'un lustre et d'une profusion rares, inondaient, en l'encadrant admirablement, son visage, d'une coupe ovale parfaite; rien d'intelligent, de doux et d'énergique à la fois comme le regard de ses grands yeux d'un bleu sombre et velouté; son nez, d'une forme droite irréprochable, n'avait rien de ces arêtes délicates, mais un peu dures et tranchées, qui défigurent, sans que l'on puisse s'en rendre compte, les plus jolis visages, en y empreignant un caractère de résolution ou de dureté en désaccord avec la timidité et la faiblesse féminines , ces deux grâces irrésistibles qui séduisent les yeux par le cœur.
Quant à sa bouche, c'était celle d'une enfant; seulement ses lèvres nuancées du plus vif incarnat, plutôt épaisses que minces, et dessinées avec une rare perfection, annonçaient une sève et une puissance que ne possède ])as l'adolescence.
Au moment où de Morvan remarqua pour la première fois Nativa , la jeune fille n'était pas telle que nous venons de la dépeindre : la violente émotion qu'elle avait éprouvée en voyant son père tomber à la mer avait jeté la pâleur et l'immobilité de la mort sur son adorable visage.
Toutefois sa beauté, au lieu de disparaître,
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n'avait fait que se métamorphoser ; de triompliante, elle était devenue touchante.
La première pensée du gentilhomme hreton fut d'abandonner la l)arre et de secourir h\ jeune (ille ; p(;ul-ètre , sans une vague furieuse qui vint, avertissement salutaire, le rappeler à la réalité, eût-il commis cette imprudence, qui, dans leur position critique, se serait fatalement changée en catastrophe.
— Mille tonnerres! s'écria le maquignon Mathurin, à (jui l'intention de illorvan n'avait sans doute pas échappé; mille tonnerres! prenez donc garde, M. le chevalier, il esl un temps pour tout !
A cette apostrophe, sinon grossière, au moins de mauvais goût, de Morvan rougit malgré lui et garda le silence.
Presque au même instant, Nativa reprit connaissance.
— Mon père, mon bon père, dit-elle en s'asseyant au fond de l'embarcation et en plaçant sur ses genoux la tète de l'homme à l'air fier et aux cheveux grisonnants, c'est moi, votre fille, Nativa, qui vous appelle... Pourquoi ne me répondez-vous pas?... Monsieur, continua la pauvre enfant en s'adressant en français à de Morvan, car elle s'était exprimée en espagnol en
parlant à son père ; monsieur , je vous en conjure, venez à mon secours! Oh! vos soins seront généreusement récompensés; mon père est riche, très-riche, et il ne regarde pas à l'or!...
A ces paroles de Nativa, de Morvan se sentit rougir de nouveau et éprouva un mouvement de rage folle et sans objet.
— Faites-vous donc noyer pour vous entendre jeter de pareils compliments à la tête! dit tranquillement iMathurin. Ah! maudite race espagnole, conlinua-t-il en baissant la voix et comme se parlant à lui-même, race sans grandeur et sans entrailles, qui ne croit qu'à la puissance de l'or , et ne comprend ni l'abnégation , ni le dévouement, quand doncdisparaîtras-tu à jamais de la terre !
— Mademoiselle , répondit de Morvan en faisant un effort sur lui-même pour ne rien laisser paraître de son émotion , vous vous méprenez étrangement sur le caractère et sur la position de ceux qui ont en ce moment l'honneur de jouer leur vie pour essayer de sauver la vôtre. Je suis, moi, un gentilhomme, et les deux personnes qui m'accompagnent m'ont suivi par pur dévouement !...
— Je vous demande pardon , monsieur , lui