CHAPITRE IV
— Tais-toi ! lui dit de Morvan en l'interromj)ant avec violence.
— Foi de Dieu, maître, si vous vous mettez ainsi en colère, c'est bon signe; vous devez être complètement guéri.
— Avance ici, Alain, reprit de Morvan, et raconte-moi ce qui s"cst passé pendant ma maladie. A propos, depuis combien de temps suis-je au lit?
— Depuis quinze jours, mon maître ! c'est pas pour vous vanter, mais il faut que vous soyez joliment bien bâti pour n'être pas mort. C'est étonnant combien vous avez été près de trépasser. Quant à vous donner des nouvelles, cela m'aurait été impossible, il y a deux beures, car je vous ai soigné sans vous quitter d'une minute pendant toute la durée de votre maladie; mais je reviens de Penmarck...
— Et que dit-on à Penmarck?
— J'ignore ce que l'on y dit, mais ce que je sais, c'est que votre maison a été incendiée, et qu'il n'en reste plus une pierre debout.
La confirmation de ce malbeur déjà prévu ne parut causer aucune émotion à de Morvan.
— A propos, et le maquignon Mathurin?
reprit-il sans exprimer même un simj)le regret de sa ruine.
— Ah! voilà encore une drôle de farce! On n'en a plus entendu parler ! Savcz-vous, maître, ce que je crois, moi ?
— Voyons, que crois-tu, Alain?
— Que cet homme était le diable en personne. Je m'attends chaque jour à voir se changer en feuilles mortes deux écus qu'il m'a donnés... Quand on est un bon chrétien, on ne disparaît pas comme ça.
— Le fait est que sa conduite est étrange! Et dis-moi, poursuivit de Morvan après avoir hésité, mademoiselle Nativa s'est-elle quelquefois informée de l'état de ma santé?
— Tout de même donc !
— Mais elle n'est jamais venue me voir, n'est-ce pas?
— II ne s'est, au contraire, pas passé de jour sans que la petiote soit restée au moins deux heures dans votre chambre! Ah! quelle curieuse que cette pâlotte! Elle vous regardait avec ses grands yeux sournois pendant des temps que ça m'en donnait de l'impatience ! Mais, sauf le respect que je vous dois, apprenez-moi donc, mon maître, ce que nous allons devenir à présent que Ion a brûlé notre maison ? Ça m'inquiète moi !...
— Ce que nous allons devenir ! s'écria de
CHAPITHE IV. 107
Moivan avec une explosion de joie qui fit craindre un instant à Alain que son maître ne fût rclombé d;ins le délire, nous allons voyager, nous battre, devenir riches et puissants, riches à millions, entends-tu, puissants comme des maréchaux de France!
— Ah bah! vrai, dit Alain ; alors vous augmenterez mes gages. Mais comment feronsnous, M. le chevalier, pour devenir si riches et si puissants?
— Je l'ignore; seulement je te jure, foi de Morvan . que si l'on ne me casse pas la tète , j'arriverai.
— Et moi je vous suivrai : ça me va toujours.
Le gentilhomme breton, accablé par l'effort qu'il venait de faire, laissa bientôt retomber sa tète sur son oreiller, et ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfciisant et réparateur. Les dernières paroles qu'il prononça furent :
— Mon Dieu ! combien je l'aime et que je suis heureux!
Une semaine s'était à peine écoulée depuis l'entrevue de Nativa et de Morvan, et ce court espace de temps avait suffi à ce dernier pour entrer en pleine convalescence. La charmante Espagnole, fidçle à sa promesse, était venue s'informer chaque jour de la santé de son sauveur. Après chacune de ces visites, une amélioration extraordinaire s'était manifestée, au grand étonnement du médecin, dans la position du malade : le frater, ainsi que l'appelait Alain, ignorait que le bonheur est le plus précieux et le plus puissant remède que possède la nature. Or, de
Morvan était si heureux, que son cœur fléchissait par moments sous le poids de la joie.
L'apparition de Nativa, nous le répétons, avait été pour le jeune homme la révélation d'un monde inconnu : on n'aura donc pas lieu de s'étonner quil eût passé, sans aucune espèce de transition, de l'admiration la plus profonde à l'amour le plus insensé.
D'une imagination ardente, rendue plus impressionnable encore par l'austère solitude dans laquelle s'était passée la plus grande partie de sa jeunesse, le gentilhomme avait reporté sur Nativa ces rêves indécis et enivrants, ces aspirations passionnées, ces élans du cœur qui, jusqu'alors sans but, avaient tour à tour exalté et brisé sa sensibilité : sa vie, égarée dans le vide, venait enfin de trouver son point d'appui. De Morvan, et ceci est un trait distinctif et saillant du caractère breton, joignait à cette imagination ardente un rare positivisme d'esprit.
Nous demandons pardon de ce barbarisme indispensable pour bien faire comprendre au lecteur le caractère de notre héros.
Pourtant, depuis qu'il connaissait Nativa il n'avait pas songé une seule fois à se rendre compte du caractère bizarre de l'Espagnole : lui souriait-elle, il avait peur de son bonheur,