CHAPITRE V
depuis quinze jours vous piquez vivement ma curiosité?
— Moi , mademoiselle ! et en quoi , je vous prie?
— Mais en tout ! Je cherche en vain le mot de I énigme de votre existence! Comment se fait-il qu'à votre âge vous ayez songé à vous retirer dans cette affreuse solitude de Penmarck! que vous, ijentilhomme d'esprit et de courage, vous passiez votre jeunesse en compagnie de paysans grossiers et cruels; qu'à peine entré dans la vie vous soyez déjà mort au monde? Je me suis laissé aller à croire qu'une grande douleur de votre passé pèse sur votre présent et l'assombrit !
— Vous vous trompez, mademoiselle, répondit de Morvan avec mélancolie, personne ne s'est jamais encore assez intéressé à ma vie pour y jeter même une ombre! J'ai toujours été accueilli par une indifférence profonde et laissé dans un complet isolement!
— Mais vos parents? votre famille?
— Ma famille se personnifiait dans mon père, et depuis dix-sept ans je ne sais ce qu'il est devenu. Quant à mes parents, ils sont tous trop riches et trop puissants pour que je puisse leur tendre la main en signe d'amitié; ils
croiraient sans doute que je leur demande l'aumône.
— Et madame votre mère, chevalier?
— Je ne l'ai jamais connue, mademoiselle ; ma naissance lui a coûté la vie !
— Pardonnez-moi de continuer mes questions, chevalier, reprit Nativa après un léger silence et d'une voix tellement douce et affectueuse que le jeune homme se sentit remué jusqu'au cœur; c'est bien le moins, puisque nous avons fait un pacte d'amitié, que je m'inquiète de vos douleurs et que je sache les blessures de votre âme.
— C'est mon histoire que vous daignez me demander , mademoiselle ? Mon Dieu , elle est bien simple et ne mérite nullement d'attirer votre attention. Quelques mots me suffiront. Mon père, M. le comte de Morvan, un des seigneurs les plus justement estimés de notre province, eut le malheur de se trouver mêlé au dernier soulèvement qui a ensanglanté la Bretagne ; sa tête fut mise à prix, ses biens confisqués, et il dut prendre la fuite. Depuis lors, je n'ai plus jamais entendu parler de lui. Un de mes parents, le marquis de Plœuc.^ voulut bien se charger de moi, et me fît entrer à l'école des gentilshommes ; il paraît que je porte malheur
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à ceux qui m'aiment, car, peu de temps après, M. de Plœuc mourut.
Mon éducalion achevée, je voulus essayer de mettre à profit les connaissances que j'avais acquises, mais hélas! je m'aperçus bientôt que monter passablement à cheval et tirer l'épée d'une façon remarquable, du moins le disaiton, ne constituait point un avoir exploitable ou productif. On m'avait enseii:;né les arts d'agrément qui a(!Compagnent d'ordinaire la fortune, mais on avait oublié de m'apprendre à gagner ma vie. Comme, d'un autre côté, mon nom, mal noté à la cour, ne nie permettait de solliciter aucun emploi , j'allais, en désespoir de cause, m'cngager en qualité de simple soldat, lorsque je reçus du fameux banquier et armateur de Brest, le sieur Cointo, une lettre par laquelle il me priait de me rendre auprès de lui.
Jugez de mon étonncment, quand le banquier, après avoir constaté mon identité, me remit un rouleau de cinquante louis en me disant :
« M. le chevalier, cet argent m'a été envoyé, à votre nom, des îles d'Améri(|uc. On me prie d" vous compter également chaque mois une pension de cinquante livres. Or, comme la personne qui m'adresse cette recommandation m'est i. 11
parfaitement connue et m'offre sous tous les rapports une sécurité complète, vous pouvez être assuré que votre pension vous sera trèsexactement payée au domicile que vous voudrez bien m'indiquer. »
Cette offre mystérieuse répugnait à ma délicatesse : je refusai.
— Je vous jure sur mon honneur d'honnête homme et sur le salut de mon âme, me dit alors l'armateur, que vous pouvez accepter sans <'rainte : cette pension vient d'un de vos parents et n'a rien de blessant pour votre amour-propre.
En vain je priai , je suppliai même le sieur Cointo de me nommer ce parent, il n'y voulut jamais consentir; ce secret ne lui appartenait pas.
Peut-être aurais-je dû persévérer dans mon refus, mais que voulez-vous, mademoiselle! j'étais si abandonné de tout le monde, si malheureux, la loyauté proverbiale de l'armateur Cointo m'inspirait une telle confiance, que je cédai.
Avec mes cinquante louis j'achetai une petite maison solitaire, située à une portée de mousquet du village de Penmarck, et je résoiu«=-^4e supporter dignement mon abandon, sans jamais descendre jusqu'à faire des avances à une société