‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 41 sur 167 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

que Alain n'était pas plus fatigué que s'il se fût agi pour lui d'une simple promenade. Décidément, le ser\iteur bas breton semblait né pour ce rôle d'écuyer pédestre que lui imposait la pauvreté de son maître.

L'image de Nativa, est-il besoin de le dire? occupa constamment, pendant ces trois journées de route, la pensée de Morvan. Le jeune homme chercha et parvint à se rappeler les moindres détails de ses entrevues avec la charmante Espagnole; il recomposa, à force d'imagination et d'amour, les entretiens qu'ils avaient eus ensemble; et l'illusion fut parfois telle pour lui, que se figurant être entendu de Nativa, il ajouta de nouvelles protestations de dévouement aux anciennes. Toutefois, comme le chevalier était doué, je me suis déjà permis ce barbarisme, d'un rare positivisme d'esprit , il finit, après avoir fait une large part à la passion , par réfléchir.

Il fut tout effrayé alors de la pauvreté que présentait son bagage amoureux; car, après s'être complaisamment figuré d'abord que la séduisante créole lui avait donné toute son âme, il s'aperçut que la seule faveur, encore cette faveur était-elle indirecte et accidentelle, qu'elle lui eût accordée, était ce ruban enlevé de sa

chevelure par le vent, et qu'il portait depuis lors sur son cœur.

De promesses, d'engagements, d'espérances même loitaines, jamais il n'en avait été question, et de Morvan finit par s'avouer que Nativa, tout en acceptant son dévouement, à lui, avait complètement réservé sa liberté, à elle.

Une fois sur le chemin de la logique, l'esprit du gentilhomme ne s'arrêta plus. Ce fut pourtant en vain qu'il tenta de s'expliquer les contradictions et les bizarreries réellement extraordinaires qu'il avait remarquées à diverses reprises, dans les paroles et dans les actions de la jeune fille : il sentait qu'il y avait là un mystère que sa sagacité ne parvenait pas à expliquer.

Enfin , la dernière question qu'il se posa fut celle de savoir si Naliva était une généreuse nature ou un mauvais cœur, et cette question , il n'osa, quelque amoureux qu'il fût, la résoudre.

Toutefois la conclusion qu'il tira de toutes ces réflexions fut qu'il n'y avait rien au monde d'enchanteur, d'adorable, de parfait comme Nativa , et qu'il devait se trouver trop heureux de lui consacrer son avenir, de devenir son esclave.

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Les amoureux raisonnent, on le voit, souvent juste; mais, malheureusement pour eux, ils concluent toujours mal !...

Le premier soin de de Morvan en arrivant à Brest fut d'acheter une épée : la sienne avait été perdue lors de l'incendie de sa maison, et il tenait à se présenter, selon son rang et d'une façon convenable , devant l'homme à qui il venait emprunter de l'argent. Deux heures sonnaient lorsqu'il arriva devant la vaste et opulente maison de l'armateur Cointo : le cœur du jeune homme battait avec force ; c'était la première fois qu'il demandait qu'on lui rendît un service ; mais le souvenir de Nativa calma bien vite son émotion : il se sentit heureux de songer qu'il allait offrir à sa bien-aimée le sacrifice de son orgueil.

De Morvan, après avoir traversé une véritable foule de marins, de portefaix et de commis qui encombraient la cour de la maison du banquierarmateur, monta un escalier de pierre et parvint dans les bureaux.

— M. Cointo ?denianda-t-il à un employé qui, assis devant une table, était occupé à expédier avec un zèle de commande plusieurs manifestes attendus par les capitaines de la marine marchande,

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L'employé regarda du coin de l'œil, d'un air distrait, le gentilhomme, et ne voyant rien en lui, à oc qu'il paraît, digne d'attirer son attention ou de mériter son empressement, il continua son travail sans lui répondre.

A trois reprises différentes, de Morvan , avec une patience et une politesse que ne contribuait pas peu à lui donner le souvenir de Nativa, renouvela sa question sans plus de succès.

Quand je dis sans plus de succès, je me trompe : car, à la troisième fois, le commis grogna entre ses dents comme un vieux dogue qui va se fâcher : cette colère pouvait, à la rigueur, se prendre pour un progrès; elle prouvait, au moins, que l'employé avait enfin reifiiarqué la présence du jeune homme.

Si, d'un côté, de Morvan était patient, de l'autre il tenait beaucoup aussi à la politesse. La grossièreté de l'employé lui fut donc fort sensible et mit ses nerfs en mouvement. Toutefois, songeant qu'un homme qui vient emprunter de l'argent aurait mauvaise grâce à commencer j)ar se fâcher, il fit un violent effort sur luimême, et, donnant au timbre de sa voix toute la douceur qu'il croyait pouvoir y mettre sans trop s'avilir, s'adressa une quatrième fois à l'employé.

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