CHAPITRE VI
— Qu'y a-t-il pour votre service, et à qui ai-je riionncur ile piirlcr? lui deinanda-t-elle.
— Je suis Je chevalier Louis de Morvan de Penmarck, répondit le jeune homme, espérant que Cointo avait parlé de lui à sa femme, et que son nom n'était pas étranger à cette dernière.
— Connais pas, monsieur, répondit laconiquement la banquière. Qu'est-ce que vous voulez?
— J'ai besoin d'argent, mademoiselle, et je désirerais que votre mari m'avançât une année de la pension qu'il est chargé de me payer et qu'il me paye tous les mois, c'est-à-dire six cents livres?
— J'ignore le premier mot de cette affaire. Veuillez repasser dans une quinzaine; Cointo sera alors de retour.
— Je dois entreprendre un long voyage, et il me serait impossible d'attendre jusqu'à cette époque, mademoiselle.
— Etes-vous donc tellement à court d'argent ou privé d'amis que vous ne puissiez vous passer de ces six cents livres?
— Oui, mademoiselle, je suis justement dans cette position.
— Alors, vous m'obligerez beaucoup, monsieur, en n'insistant plus. Vous comprenez que
l'on ne prête pas comme cela six cents livres à un homme que l'on ne connaît pas, qui part pour un long voyage et qui vous avoue ne posséder ni un sou vaillant, ni un ami.
A cette réponse atroce, faite au reste sans aucune mauvaise intention, de Morvan eut un moment de véritable vertige: il se repentit amèrement de n'avoir point tue le commis, et fut sur le point d'adresser à la feuime Cointo une de ces impertinences qui brûlent comme uu fer rouge 5 toutefois, ce mouvement de folie ne dura que l'espace d'une seconde, et le pauvre gentilhomme, accablé sous le poids de la honte, se dirigea lentement vers la porte.
Au moment même où il allait sortir, cette porte s'ouvrit brusquement, et de Morvan ne put retenir une exclamation d'élonnement et de surprise en se trouvant face à face avec le maquignon Mathurin.
— Mathurin ! s'écria-t-il.
— Lui-même pour vous servir, mon gentilhomme. Ma foi ! je ne m'attendais pas au plaisir de vous revoir à Brest. Il pamîl (jue vous êtes complètement l'emis de votre blessure.
Le maquignon s'avança alors vers la demoiselle Coinlo, qui, se levant aussitôt avec empressement, lui adressa la plus gracieuse rêvé-
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rence accompagnée du plus aimable sourire (Ureile pût trouver.
— Vous connaissez donc monsieur? demandat-eile au maquignon d'un air incjuict, et comme si elle se repentait de la façon un peu légère dont elle avait agi envers de Morvan.
— Parfaitement, chère demoiselle, répondit Mathurin. M. le chevalier a même bien voulu ra'accorder, dernièrement, le plaisir d'une charmante promenade en mer.
— Alors pourquoi donc, M. le chevalier, poursuivit la banquière en se retournant vers le jeune homme, prétendiez-vous tout à Theure ne pas avoir d'amis? Si 31. Mathurin consent à se porter garant pour vous, je suis toute disposée à vous prêter les six cents livres que vous m'avez demandées et que je vous ai refusées.
Cette dernière humiliation manquait au malheureux jeune homme ; elle acheva sa confusion.
Mathurin, l'air moqueur et la lèvre supérieure relevée par un équivoque sourire, le regardait avec une fixité qui fit perler une sueur froide sur son front. De Morvan eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir, en ce moment, tirer l'épée contre un adversaire digne de lui, ou tuer un homme.
— M. le chevalier sait forl bien que les maquignons ne sont pas ordinairement des millionnaires, répondit Mathurin après un silence de quelques secondes, qui parut à de Morvan avoir duré une heure: toutefois, je ne suis pas sans posséder par devers moi de petites économies, et s'il veut me faire l'honneur d'accepter, au taux de l'intérêt légal, une somme de six cents livres, je serai heureux de lui rendre ce léger service.
— Je vous remercie, monsieur, lui répondit sèchement de Morvan, qui, se sentant à bout d'abnégation, reprit toute sa fierté; puisque l'absence de mon banquier Cointo m'empêche de toucher ici l'argent dont je me trouve avoir par hasard besoin, je m'adresserai à un autre homme d'affaires.
— Ah ! mon Dieu ! j'y songe à présent, monsieur, s'écria à son tour la demoiselle Cointo, ne m'avez-vous pas dit que vous vous nommiez de Morvan?
— Oui,mademoiselle, le chevalier de Morvan!
— Étourdie que je suis ! Voici, en ce cas, une lettre qu'un courrier a apportée ce malin même ici pour vous !
Le jeune homme s'empressa de décacheter le billet que lui remit la banquicre, et lut d'un
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coup d'œil les deux lignes suivantes: « Dans quinze jours, je serai à Paris. Vous trouverez mon adresse chez le prince d'IIarcourt. Accourez vile ; j'ai besoin de vous. Ayez foi dans votre bonne étoile. Venez! venez! Nativa. »
— Eh bien, chevalier, dit le maquignon Mathurin en s'adressant de nouveau à Morvan, refusez-vous encore mon offre ?
— Toujours, monsieur! répondit de Morvan gêné et déconcerté malgré lui par la singulière façon dont Mathurin avait appuyé sur le mot encore.
Le gentilhomme breton salua alors d'une seule et même inclinaison de tète la femme de l'armateur et le maquignon Mathurin ; puis il s'éloigna à pas lents et en affectant une indifférence, hélas! bien loin de son cœur.
De Morvan, en arrivant à Brest, avait été se loger par mesure d'économie dans une petite auberge borgne, qui portait pour enseigne: « Au Chariot d'or. » Ce fut là qu'il se rendit après la malheureuse issue de son infructueuse démarche.
— Ah ! se disait-il en marchant de toute sa vitesse, car il lui semblait que les passants devaient lire sur son front l'humiliation qu'il achevait de subir. Ah ! se disait-il, je ne me
doutais pas encore de la honte qu'entraîne avec elle la pauvreté et de l'influence que possède l'or ! Ce maquignon est reçu à bras ouverts, tandis que moi, le chevalier de Morvan, l'on m'a traité avec le plus déplorable sans-gène! Et cela, pourquoi? Parce que cet homme n'avait pas besoin d'argent, et que je venais, moi, pour en emprunter ! Nativa a raison : j'aurais dû depuis longtemps déjà m'occuper de l'avenir et ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, mes plus belles années dans une stérile solitude. Oh ! mais je veux à présent, à force de persévérance et d'audace, regagner le temps perdu. Je sens toutes les ambitions et tous les désirs qui dormaient en mon cœur se réveiller avec une violence irrésistible et de bon augure! Oui, oui, je réussirai !
Après avoir jeté ce baume d'espérance sur la plaie saignante de son orgueil si cruellement froissé, de Morvan reporta ses pensées sur Nativa ; il relut dix fois de suite, en le commentant au point de vue de ses désirs, le billet qu'il avait reçu d'elle, et il arriva à cette conclusion, que les deux lignes écrites par la jeune fille constituaient un véritable aveu !
Cette certitude lui (it un grand bien ; aussi lorsqu'il atteignit l'auberge du Chariot d'or, la
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disposition de son espi'il ('tait-elle loin de ressembler au sentiment de découragement profond (ju'il a\ ait ressenti en sortant de chez la femme de larmatcur.
La première personne qu'il aperçut en pénétrant dans l'auberge fut son domestique Alain occupé à étriller son cheval Bijou. La vue de son maître parut causer une véritable joie au bas Breton qui, effrayé par la multiplicité des rues de Brest et retenu par la crainte de se perdre, n'avait pas osé s'aventurer au dehors.
— Mon brave Alain, lui dit de Morvan avec une extrême bonté, car il savait pouvoir compter aveuglément sur le dévouement de son domestique, et la pensée d'être aimé même par un pauvre et ignorant sauvage était en ce moment chose douce à son cœur; mon brave Alain, l'affaire qui m'avait appelé ici est terminée ; si tu n"es pas trop fatigué, nous nous remettrons en route demain matin au point du jour.
— Ma foi, je ne demande pas mieux, maître; j'aime mieux les grandes routes que les grandes villes.
— Que diras-tu donc quand nous serons à Paris ?
— Oh ! ça, c'est différent ; comme nous n'allons en France que pour gagner de l'argent, je
préférerai alors les grandes villes aux grandes routes. L'argent passe avant tout.
Le jeune homme soupira en entendant son domestique avancer celte maxime, et convint en lui-même qu'Alain ne manquait pas de bon sens et parlait fort bien parfois.
De Morvan, après avoir ordonné au bas Breton de lui faire préparer un modeste dîner, venait de remonter chez lui, quand un coup frappe à la porte de sa chambre lui annonça une visite: le gentilhomme, n'attendant et ne connaissant personne, crut à une erreur ; il cria toutefois: Entrez !
Que l'on juge de son étonnement lorsqu'il vit apparaître le maquignon Malhurin !
— Vous ici ! s*écria-t-il stupéfait.
— Dame! pourquoi donc pas? Vous m'avez crié d'entrer et me voilà.
— Parbleu ! reprit de Morvan après avoir réfléchi, je ne suis pas fâché, en y songeant, du hasard qui vous amène.
— Bien obligé. Seulement ce n'est pas, comme vous semblcz le croire, le hasard qui a conduit mes pas. J'ai une affaire à vous proposer.
— Nous reviendrons tout à l'heure à cette affaire. Avant tout, il m'importe de savoir qui
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VOUS êtes et quel intérêt vous avez à jouer le rôle de maquignon, carje suppose que vous m'accordez assez de perspicacité pour n'être pas dupe de votre travestissement.
— Allons bon ! répondit MatLurin en accompagnant ces paroles dun gros rire, je vois que votre domestique Alain nra noirci dans votre esprit! Et qui, diable ! voulez-vous donc que je sois? Un prince déguisé et voyageant incognito? Hélas! mon cher monsieur, je ne suis que trop bien un pauvre maquignon, et la preuve, c'est que je viens justement pour vous proposer de vous acheter voire cheval.
Le visage de Jlathurin respirait une telle bonhomie et sa parole une si grande franchise, que Morvan se sentit ébranlé. Toutefois, ne voulant pas paraître céder de suite, il reprit :
— Le rare courage que vous avez montré en m'accompagiwnt dans l'expédition que nous avons faite ensemble pour essayer de sauver le navire échoué sur les roches de Penmarck, puis la manière bizarre dont vous vous êtes ensuite éloigné, me paraissent en contradiction avec la position que vous vous donnez.
— Je consens à recevoir une volée de coups de bâton si je comprends vos raisons! répondit jMathurin en éclatant une seconde fois de rire.
Eh bien, ils sont jolis tout de même vos raisonnements ! Et pourquoi donc un maquignon, je vous |)rie, n'aurait-il pas, comme un autre homme, de la pitié et du courage au cœur? i; Dame ! que je me suis dit, puisque ce gentilhomme joue sa vie pour porter secours à de malheureux naufragés, je ne vois pas trop ce qui m'empêcherait de l'imiter et de risquer un peu aussi ma peau! » et je vous ai suivi. Quant à la façon peu civile dont je vous ai ensuite quitté, cela ne prouve qu'une chose, c'est que si nous ne sommes pas, nous autres maquignons, toujours parfaitement élevés, nous connaissons au moins le prix du temps : j'avais affaire ailleurs, et je suis parti sans m'inquiéter davantage de vous, voilà!
— Mais enfin pourquoi en arrivant à Penmarck avez-vous pris auprès de mon domestique des informations sur mon compte et lui avezvous donné deux écus?
— J'ai interrogé votre domestique et je lui ai donné deux écus parce que j'avais une affaire à vous proposer et que je désirais mettre le bas Breton dans mes intérêts. Les gens de ma profession, cela est connu, savent semer pour récolter.
— Et quelle était, je vous prie, cette affaire?