CHAPITRE V
lier une belle et bonne bête; j'ai vendu ce cheval hier même au prix de dix-huit cents livres, et je puis vous assurer (m'il vaut encore davantage.
Pendant toute la journée qui suivit leur départ de Brest, le gentilhomme breton et son domestique s'entretinrent de Mathurin. Malgré les hypothèses sans nombre auxquelles ils se livrèrent, ils ne purent jamais parvenir à s'expliquer sa conduite.
Alain ne mettait pas un instant en doute que le maquignon ne fût un sorcier. Le chevalier, moins crédule que son serviteur, repoussait cette su position, qui, au reste, laissait toujours la question intacte et irrésolue, car en admettant même le pouvoir surnaturel de 3Ialhurin comme
un fait incontestable, restait encore à connaître le motif qui l'avait fait s'iuimiscer avec tant de persévérance dans les affaires de de Morvan.
Le jeune homme se promit donc, si jamais le hasard le mettait de nouveau en présence du mystérieux personnage, qu'il ne le quitterait plus qu'après avoir obtenu de lui une explication claire et catégorique de sa mystérieuse conduite.
Le début du voyage des deux aventuriers fut triste : partout leurs regards ne rencontraient que chaumières tombant en ruine , villages abandonnés. Depuis bien des années l'on n'avait vu en France la misère sévir avec une telle violence sur le peuple: les capitaux manquaient aux affaires, les bras à la culture de la terre ; la guerre avait épuisé le pays d'hommes et d'argent. Louis XIV faisait payer bien cher à ses sujets son orgueil toujours insatiable et sa gloire passée ! . . .
A chaque instant, de Morvan et son serviteur voyaient passer sur les grandes routes des familles entières cliassées de leurs pauvres demeures par l'implacable avidité du fisc : ces malheureux, pâles, en haillons, les pieds ensanglantés, s'en allaient droit devant eux, à la grâce de Dieu, se nourrissant, la plupart du
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temps, de racines sauvages, dormant à la belle étoile, et se traînant enfin dans les fossés pour mourir h leur aise.
D'autres infortunés, d'un tempérament plus nerveux, n'acceptaient pas sans lutte l'extrémité à laquelle ils se trouvaient réduits. Aussi de Morvan et Alain entendaient-ils parler vingt fois par jour de meurtres, d'assassinats, de vols à main armée, de scènes de violence.
Le chevalier avait voulu, en passant à Pontivy, acheter une paire de pistolets et une rapière pour armer Alain ; mois le bas Breton, malgré la soumission qu'il montrait ordinairement aux volontés de son maître, s'était révolté à l'idée de cette acquisition.
— Que voulez-vous que je fasse d'une épée et de pistolets? lui avait-il répondu ; je ne suis pas, grâce à Dieu, un Français, moi, et je ne connais rien à l'emploi de tous ces outils. Si vous voulez m'acheter une hache, c'est tout différent, je ne demande pas mieux. Une hache au moins est une arme qui pèse dans la main, abat proprement un homme, et ne se casse pas en rencontrant un bouton de pourpoint.
— Mais, Alain, la hache me rendrait ridicule : j'aurais l'air d'avoir loué un bûcheron pour faire figure et remplacer mon valet.
170 LES BOUCANIEnS.
— Eh bien, alors, mon penbas me suffît. Enfin, après bien des débals, car Alain, qui
était frère de lait de de Morvan, ne se gênait nullement, quand l'occasion en valait la peine, pour discuter avec lui, il fut convenu que l'on remplacerait la hache demandée et les pistolets refusés par un mousqueton.
Alain ne put toutefois s'empêcher, lorsque de Morvan lui remit l'arme à feu, de lever les épaules d'un air de pitié et de dire :
— Qu'ils sont bêtes, mon bon Dieu, tous ces Français avec leurs inventions ! Est-il possible degàter comme ça des mousquets en les coupant par le milieu.
— Tu ne réfléchis pas, Alain, qu'un mousquet est trop long et trop lourd pour que l'on puisse le porter à cheval et s'en servir en voyage.
— C'est possible, répondit Alain, mais ça n'empêche pas, ajouta-t-il, qu'ils sont joliment bêtes les Français!
Notre intention n'est certes pas de décrire, étape par étape, les alertes, les déboires et les privations que nos deux voyageurs eurent à endurer; nous avons hâte d'atteindre Paris. Toutefois, nous devons forcément mentionner une aventure qui leur arriva dans le village de Nort,