‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 53 sur 167 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

— Je VOUS demande pardon, mademoiselle, dit de Morvan.

— Quoi ! vous n'avez jamais entendu parler de mon père? 3Iais il n"y pas une personne à la cour qui ne sache la haute position de fortune et la grande noblesse du comte de Blinval.

— Aussi ne suis-je pas de la cour, mademoiselle ; j'arrive du fond de la Bretagne.

— Vous m'étonnez au delà de toute expression ! Vous paraissez être cependant un cavalier accompli !

De 3Iorvan s'inclina en rougissant, et la fille de l'illustre comte de Blinval, après cette remarque un peu légère, continua son récit :

— Fille unique et héritière de biens immenses, j'étais entourée sans cesse de prétendant à ma main. Pas un jour ne se passait sans que mon père ne reçût pour moi une demande en mariage; mais, enfant capricieuse et adulée, l'idée de me donner un maître m'épouvantait, et je refusai tous les partis.

« Il y a environ deux mois que le vicomte de Chamarande, exilé de la cour pour ses débordements, arriva dans notre province et vint trouver mon père, pour solliciter sa protection et son crédit.

«I Le vicomte de Chamarande est d'une fort

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bonne famille; mais, en revanche, il possèfle tous les défauts imaginables : violent, cruel, menteur, joueur, débauché, sans foi ni loi. il est complètement incapable dune action généreuse; par contre, quand son intérêt ou ses passions sont en jeu, il ne recule devant aucun crime , aucune infamie. Jamais monstre plus hypocrite et plus séduisant n'a déshonoré la race humaine.

«1 Le vicomte se présenta à nous comme une victime; il joua la candeur, la vertu, répandant quelques aumônes dans la campagne, et ne tarda pas à se faire adorer des naïfs paysans. De tous les côtés, c'était un concert de louanges sur son compte.

<! Que vous dirai-je ! Je me laissai prendre à cette hypocrisie, et, reconnaissante au vicomte de ce qu'il ne m'avait jamais adressé de ces sots hommages dont les autres hommes étaient si prodigues envers moi, j'éprouvai bientôt pour lui une véritable amitié de sœur...

«11 y a quatre jours je mepromenaisàla nuit tombante dans le parc du château de mon père, lorsque au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec le vicomte qui, pâle, les habits en désordre, et la respiration oppressée, paraissait en proie à une émotion extrême I

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« — Ah ! mademoiselle, s'écria-t-il en m'aperccvant et sans me donner le tenjps de l'interroger, c'est le ciel qui vous envoie!...

«Levicomtemeprit alors, tant son égarement était grand, par le bras et m'entraîna avec Ini. Tout le temps de la route il ne cessait de répéter : Ah! la malheureuse! l'infortunée! arriverons-nous à temps encore pour la sauver!

"J'avais beau l'interroger, il ne me répondait pas ; seulement son exaltation croissait de plus en plus.

<: Enfin, après une minute de marche, nous sortîmes du parc par une porte dérobée qui donnait sur la grande route.

« — Mademoiselle, me dit le chevalier avec égarement et en tombant à mes genoux, vous qui êtes un ange de bonté, vous ne laisserez pas mourir ma sœur sans secours ! Ah! l'infortunée! l'infortunée! voilà donc où l'a conduite enfin ce fol amour que j'ai si souvent déploré! Ah ! misérable séducteur ! dussé-je te poursuivre jusqu'au bout de l'univers, je saurai bien t"atteindre!

« Le chevalier, en parlant ainsi, me poussait vers un carrosse arrêté au milieu du chemin.

<i — Elle est là ! elle est là ! Oh ! je n'ose la voir ! ma vue lui ferait mal ! me dit-il en entr 'ouvrant

la portière. Montez, je vous en conjure, et assurez-la que mon cœur de frère lui pnrdonne.

Il J'étais tellement émue et si troublée, que je ne fis aucune objection, aucune résistance : j'entrai dans le carrosse !

ic Infamie et trahison ! le vicomte, s'élançant alors derrière moi et me montrant un poignard :

«i — Si vous criez, si vous prononcez un mot, vous êtes une femme morte, me dit-il.

« Puis, refermant la portière :

«c — Fouette cocher! ajouta-t-il.

« Et le carrosse partit avec la rapidité de l'éclair.

— Il parait qu'il n'était pas alors attelé avec les chevaux de labour que j'ai vus, interrompit de Morvan.

— Non, monsieur, se hâta de répondre l'infortunée Ismérie en rougissant d'une façon presque imperceptible, le carrosse, lorsque je fus enlevée, était traîné par deux magnifiques coursiers de race...

— Qui sont morts sans doute à la peine...

— Oui, monsieur! après une course effrénée de douze heures... Je termine mon récit : la crainte, l'horreur, la stupéfaction que j'éprouvai étaient telles que le vicomte n'avait pas

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