CHAPITRE VII
et qu'il avait déposée sur la chaise avait disparu.
Cette découverte produisit une telle impression sur le malheureux gentilhomme qu'il resta, pendant quelques instants, incapahle de prononcer une parole.
— Non, c'est impossible, dit-il enfin, j'aurai mal cherché.
D'une main qui tremblait il souleva d'abord, puis jeta ensuite par terre le mince matelas de son lit. La ceinture ne se trouvait pas sur la planche. Sou malheur se confirmait.
Il me faudrait un pinceau pour rendre le désespoir comique et profond, tout à la fois, que reflétait le visage d'Alain ; le pauvre garçon était, littéralement parlant, anéanti.
— Allons, mon gars , du courage, lui dit de Morvan , tout espoir n'est pas encore perdu ; il est presque certain que nous rattraperons ce Chamarande : nous sommes admirablement montés et lui est à pied ; du courage!...
— Ah! mille démons ! s'écria le bas Breton, la coquine payera au moins pour lui.
— De qui veux-tu parler? de mademoiselle de Blinval?... Alain, la douleur t'égare! Cette infortunée est encore plus à plaindre que nous...
— A plaindre! une éhontée pareille!... Allons donc, M. le chevalier!... C'est-à-dire... tenez, j'étoufTe... C'est une femme, c'est vrai... mais, ma foi, tant pis...
Alain, suffoqué par la colère, s'élança hors de la chambre; de Morvan le suivit.
A peine nos deux infortunés voyageurs venaient-ils de mettre le pied hors de l'auberge, qu'ils virent sortir de l'écurie, d'un côté le vicomte de Chamarande et mademoiselle Israérie de Blinval, de l'autre Jasmin et son compagnon, qui, montés, les deux premiers sur le magnifi([ue cheval de de Morvan, les deux derniers sur le vigoureux bidet d'Alain, s'enfuyaient à fond de train.
— A revoir, chevalier! cria la perfide Israérie d'une voix entrecoupée par un rire insolent. Ce Chamarande est un scélérat , mais que voulezvous? je l'aime !
A cette confirmation si irrécusable et si inattendue de son malheur, qu'aggravait et compliquait encore la perte de son cheval, de Morvan, malgré toute son énergie et sa présence d'esprit, resta immobile, le cou tendu, la bouche entr'ouvcrte et comme fi'appé de paralysie. Il n'en fut pas de même d'Alain.
— Moi aussi, je cours bien! s'écria-t-il. Ma
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bonne ISotre-Dame d'Auray, Irois cierges si je rattrape ces voleurs !
Prenant alors son élan, le bas Breton se jeta de toutes ses forces à la poursuite des fuyards.
Une minute ne s"était pas écoulée depuis le départ de son domestique, que de Morvan, resté toujours à la même place, entendit retentir une détonation. Craignant que son fidèle Alain n'eût été victime de son dévouement, il s'élança à son tour de toute sa vitesse dans la direction (i"où venait le coup de feu. Heureusement les appréhensions du jeune homme n'étaient pas fondées. Il ne tarda pas à reconnaître Alain qui , la tête basse , l'air humilié et la démarche traînante, s'en revenait de son infructueuse expédition.
— Eh bien? lui demanda de Morvan.
— Eh bien, M. le chevalier, à présent il m'est prouvé que les chevaux courent mieux que les hommes.
— Ce coup de feu que j'ai entendu?
— Oui, parlons-en de ce coup de feu, répondit Alain avec une mauvaise humeur croissante. J'avais bien raison de prétendre, moi , que ces mousquets coupés ne sont bons quà parader et qu'ils ne valent rien du tout à l'usage.
— Tu as manqué ton homme?
— C'est-à-dire que je les ai manques tous les deux, ou du moins si je les ai touchés, faut croire que les balles envoyées par les mousquetons ne sont pas bien dangereuses, car mes deux gredins ont continué leur chemin comme si de rien n'était. J'avais tout de même joliment visé !...
— Allons , cette fois tout espoir est perdu , murnmra de Morvan en reprenant le chemin de l'auberge.
— Aussi, pourquoi vous être mêlé des affaires de ces gens? lui dit Alain; je vous avais averti.
— C'est, ma foi, vrai! Que veux-tu! on ne peut rien contre la destinée !
— Oh ! on ne peut rien contre la destinée, ça ne m'est pas prouvé... Trois cierges brûlés à propos changent bien des choses... Quel malheur qu'il n'y ait pas ici une église ! Ma bonne Notre-Dame d'Auray et moi, nous nous entendons si bien... Ça ne ferait pas un pli. Avant une heure, nous aurions de nouveau nos chevaux et notre or.
— Que faire à présent, Alain? Que devenir? Comment continuer, sans un sou en poche, notre voyage ?
A cette question de son maitre, un sourire
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de contentement et de triomphe éclaira le visage renfrogne du bas Breton.
— Nous ne sommes pas encore aussi malheureux et aussi dénués de ressources que vous vous l'imaginez, M. le chevalier, lui répondit-il d'un air narquois.
— Quelles ressources me connais-tu?
— Dame, je ne suis pas aussi confiant que vous, moi! Là où je suis, là est mon argent! Nous ne nous quittons jamais !... J'ai mes économies!...
— Mais tes économies ne m'appartiennent pas. mon gars; il me serait pénible d"en disposer, même avec ton agrément.
— Pourquoi cela, mon maître?
— Parce que , répondit de Morvan en hésitant, nous ne sommes pas , toi et moi , de condition égale.
— C'est juste ! Alors , lorsque vous aurez de l'argent, vous me rembourserez le double de ce que je vous aurai prêté.
— Si c'est ainsi, j'accepte, Alain ; seulement, je crains bien que tes économies ne soient pas assez considérables pour nous permettre d'atteindre Paris.
— Je vous demande bien pardon , maître, répondit Alain , qui s'arrétant un instant pour
donner plus de solennité à sa révélation, reprit bientôt avec emphase : M. le chevalier, je possède cinq écus de six livres !
Le bas Breton dissimulait le sixième de sa richesse, c'est-à-dire un écu ; mais il pensait qu'il valait mieux garder cet argent en réserve pour un nouveau cas extrême que de le donner à son maître.
La stupéfaction du bas Breton fut grande quand de Morvan lui répondit, en souriant tristement, que ces cinq écus, du moment qu'il devait acheter au moins un cheval, ne pourraient lui être d'aucune utilité.
— Tenez, M. le chevalier, s'écria-t-il, je crois que le parti le plus sage que nous ayons à prendre est de retourner à Penmarck. Vous trouverez facilement crédit pour faire rebâtir notre maison ; vous tâcherez d'oublier vos idées de fortune , de ne plus vous rappeler ce voyage , et nous reprendrons noire ancien train de vie.
On conçoit combien ce projet devait peu sourire à l'amoureux jeune homme. Aussi ne daigna-t-il même pas le discuter et se contenta-t-il de répondre à Alain :
— Tu es libi-e, mon gars, de ne pas lier ton sort au mien et de reprendre, si bon te semble, le chemin de Penmarck. Quant à moi, dussé-je,