‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 66 sur 167 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

— Il est encore temps, lui cria t-il, voulezvous?

De Morvaii se contenta de répondre par un signe négatif de télé. Le maquignon disparut Ijicnlôl dans le nuage de poussière soulevé par le galop rapide de son cheval.

Alain qui, par respect pour son maître, n'avait pas j)ris part à la conversation que nous venons de rapporter, lui adressa, après le départ du maquignon, de très-vives remontrances sur son refus.

— Vous êtes dans votre tort, 31. le chevalier, lui dit-il. Jamais vous ne réussirez si vous ftiites le fier avec tout le monde ! Jour de Dieu ! de l'argent, ça s'accepte toujours.

— Alors, Alain tu vendrais pour de l'or ton âme ?

— Au fait, vous avez peut-être eu raison cette fois, mon maître, répondit Alain après avoir réfléchi. Un de Morvan ne peut pas être l'obligé d'un maquignon.

Les deux compagnons de route trouvèrent, en arrivant à Ancenis , une bonne aubaine à laquelle ils ne s'attendaient certes pas, c'est-àdire des négociants-voyageurs qui, se rendant à Paris et craignant les dangers de la route, leur offrirent, s'ils voulaient se joindre à eux, de leur

224 LES BOL'CANIEUS.

louer deux chevaux à raison de cent livres : de Morvan s'empressa d'accepter.

Quinze jours plus tard, le chevalier et son domestique, heureusement arrivés au terme de leur voyage, descendaient, vers les sept heures du soir, à l'entrée de la rue de l'Arbre-Sec, à l'hôtel du Cheval blanc.

Alain avait été effrayé par la grandeur de la ville de Brest, mais la vue de Paris ne parut lui causer qu'une médiocre impression. Le bas Breton, fidèle à son orgueil patriotique, ne voulait pas laisser paraître l'étonnenient profond, ou plutôt encore, la stupéfaction véritable que le spectacle, si nouveau pour lui, de la grande ville lui faisait éprouver. C'eût été reconnaître jusqu'à un certain point la suprématie de la France,

Quant à de Morvan, à peine eut-il mis pied à terre sur la Bretagne, que son premier soin fut de s'informer où se trouvait situé Thôtel d'IIarcourt.

Dès que le gentilhomme eut obtenu le renseignement qu'il désirait, il se fit conduire de suite par un garçon de l'hôtel à la chambre qui lui était assignée ; il avait hâte, afin de pouvoir sortir sans perdre de temps, de réparer le désordre de sa toilette sérieusement compromise par les fatigues de la route.

CHAPITUE VIII. 225

Alors seulement il s'aperçut d'une chose à laquelle, dans son impatience de revoir Nativa, il n'avait pas encore ^ongé et qui méritait bien cependant d'appeler toute son attention, c'est-àdire que ses vêtements usés et déchirés lui donnaient plutôt l'air d'un vagabond que d'un fils de bonne maison.

Impossible de se présenter recouvert de pareilles guenilles devant la fdle du comte de Monterey : un habillement complet lui était indispensable.

Cette découverte donna naturellement à de Morvan l'idée de visiter sa bourse : elle contenait dix-se|»t livres.

— Qu'importe! dit-il, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, si Nativa m'aime elle sera toute au plaisir de me savoir près d'elle et elle ne songera pas à examiner si je suis accoutré à la dernière mode du jour!

De 3Iorvan, malgré sa prétendue indifférence à l'égard de ses vêtements, se sentait de fort mauvaise humeur et très-embarrassé : tel homme supporte galamment un coup d'épée qui tressaille et bondit de colère et de douleur sous la piqûre prolongée d'une pointe d'aiguille.

Le chevalier se mit, en essayant de se cacher à lui-même cette petite faiblesse, à se promener

d'un air indifférent devant une glace encadrée dans un des trumeaux de la chambre : cette nouvelle inspection de sa personne lui arracha un «jour de Dieu! » retentissant, accompagné d'un violent coup de talon de botte sur le parquet; il se trouvait affreux!

— Parbleu! s'écria-t-il après un moment de réflexion, je suis sauvé! Comment diable cette idée ne m"est-elle pas venue plus tôt?...

De Morvan se saisit de ses pistolets, déposés sur son lit, les examina avec attention et comme s'il les voyait pour la première fois, puis les plaçant enfin sous son bras et jetant son manteau sur ses épaules , il sortit de sa chambre et descendit l'escalier en courant.

Une fois dans la rue , le chevalier modéra sa vivacité, régla son pas sur l'allure des badauds, et se mit en marche le nez au vent et de l'air ennuyé d'un homme qui est depuis longtemps familiarisé avec la vue des merveilles de Paris.

Pendant près de dix minutes, de 3Iorvan conserva la même allure ; ce ne fut que vers le milieu de la rue Saint-Honoré, un peu après avoir dépassé le Palais-Royal , qu'il s'arrêta devant la boutique d'un arquebusier : après une hésitation de très-courte durée, il gravit deux

CRAPITRE VIII. 227

marches placées devant la porte de la boutique et entra.

— Monsieur, dit-il en s'adressant au maître de la maison occupé en ce moment à redresser une épée. j'arrive de voyage et je désirerais me défaire d'une excellente i)aire de pistolets dont je n'ai plus besoin. Cette affaire peut-elle vous convenir?

— Je n'achète pas les armes d'occasion, lui répondit l'arquebusier sans se déranger de son ouvrage. Si vous avez besoin d'argent, allez trouver un fripier.

Ce sans-facon fit monter le rou2;e au visaare du jeune homme; mais, décidé à tout supporter pour revoir Nativa, il ne se découragea pas; et il reprit d'une voix qu'il essaya de rendre indifférente, mais qui néanmoins tremblait de colère :

— Seriez-vous, en ce cas, assez bon, monsieur, pour m'indiquer la demeure d'un fripier? Comme mes pistolets sont de Gelin de Nantes et valent un assez haut prix, je désirerais...

— Ah ! vos pistolets sont de Gelin! interrompit l'arquebusier en levant alors les yeux sur de Morvan. c'est tout différent. Veuillez, je vous prie, me les montrer.

Le jeune gentilhomme s'empressa de se conformer au désir du marchand.

— Réellement , continua ce derniei* après avoir retourné les pistolets en tout sens et fait jouer leurs ressorts, cela n'est pas trop mauvais. Ce Gclin mérite, jusqu'à un certain point, sa réputation. Il est malheureux, toutefois, que ces armes ne soient pas à la mode. Il me serait impossible de m'en défaire. Quel prix en demandez-vous?

— Ces pistolets m'ont coûté trois cents livres, répondit de Morvan.

— Trois cents livres ! répéta l'arquebusier d'un air où le doute se mêlait à l'ironie et en toisant le jeune homme des pieds à la tête, il paraît, mon gentilhomme, que vous ne tenez guère à l'argent.

— Ces pistolets m'ont été vendus au prix que les payent les boucaniers de lîle de la Tortue, dit de Morvan qui eut besoin, pour conserver son sang-froid, d'invoquer avec plus de ferveur que jamais le souvenir et l'image de Nativa.

— Parbleu, cela ne m'étonne pas, les flibustiers sont connus pour jeter l'or par les fenêtres, mais vous...

— Moi, monsieur, répondit le chevalier en se mordant les lèvres jusqu'au sang, je suis un peu pressé etj'attends de vous un oui ou un non.

— Mon Dieu, je veux bien entrer en marché.

CHAPITIiE Vni. 229

Non pas, je vous lo répète, que cet achat m'offre la moindre chance de bénélice. mais seulement pour conserver ces armes comme objet de curiosilé.

— Et vous m'offrez de ces pistolets? demanda de Morvan qui avait hâte d'en finir.

— Attendez d'abord que je m'assure s'ils sont en bon état.

Au moment où le marchand prononçait ces paroles, deux jeunes gens vêtus avec une* somptueuse élégance entrèrent dans la boutique et demandèrent à voir des épées ; l'arquebusier déposa les pistolets sur son établi, et sans même songer à présenter des excuses à de Morvan, il ne s'occupa plus que des nouveaux venus.

— Absolument comme chez la demoiselle Cointo! se dit le chevah'eravec rage. Ces courtisans sont bien mis; moi, je porte des haillons; donc ils sont mes supérieurs, et je dois leur céder le pas ! Jour de Dieu ! quoique j'aie bien besoin de vêtements, je donnerais volontiers pour rien mes pistolets afin que l'un de ces jeunes fats eût la bonne idée de me regarder de travers ! . . .

De Morvan, sans bien se rendre compte de son action, se campa alors carrément devant les deux jeunes gens, et les fixa d'un regard hau- *• 20

tain, qu'ils ne purent soutenir, car tous les deux baissèrent la tète.

Le chevalier comprit, phénomène d'instinct aussi certain que mystérieux et inexplicable, que si ces jeunes gens eussent voulu relever son défi, il les aurait infailliblement broyés sous sa colère ; cette pensée de sa supériorité sur eux lui fit du bien et calma, comme par enchantement, son irritation.

— C'est beaucoup, sans doute, d'être mis avec élégance et d'avoir de l'or dans sa bourse, se dit-il ; mais il y a encore quelque chose de préférable à cela : c'est un cœur brave et loyal, inaccessible à la crainte, et qui dispose d'un bras habile à manier l'épée! Allons, j'ai tort de me désespérer !

Depuis que de Morvan les avait regardés avec cette puissance d'indignation unie au courage, qui avait si fortement pesé sur eux, les jeunes élégants, quoiqu'ils affectassent d'élever la voix et de prendre des poses dramatiques , paraissaient fort gênés dans leur contenance : ils achetèrent, sans marchander et à peu près au hasard, deux épées, donnèrent l'adresse de leurs hôtels et sortirent presque aussitôt.

L'arquebusier, après avoir encaissé l'argent de sa vente, écrit plusieurs lignes sur un gros

Page 1