CHAPITRE VIII
— Mon garçon, lui dit-il avec un certain (Miibarriis. car cette espèce de mensonge mesquin répugnait à sa fierté, j'aurai encore pro- Itnblenient besoin de loi : nous réglerons tous nos comptes ensemble et tu seras satisfait.
Le valet s'inclina une seconde t'ois plus profondément encore qu'il n'avait fait la première et s'éloigna à reculons comme devant une Majesté.
Le jeune homme, à la pensée qu'il allait bientôt revoir Nativa, avait peine à retenir ses transports : son bonheur l'étouffait; un moment même il fut tenté de faire part à Alain de son rendez-vous... Tout à coup, cependant, son front se rembrunit, et il pâlit : en relisant le billet de Nativa, il venait de s'apercevoir qu'elle ne lui donnait aucunement l'adresse du traiteur Renard.
— Bah! se dit-il après un moment de réflexion, il faut que cet homme soit connu de tout Paris, sans cela Nativa n'aurait pas commis une pareille omission.
La nuit était venue, l'étape de la journée avait été longue, de Morvan se coucha.
Cependant quelque grande que fût sa fatigue, il ne put ni fermer les yeux ni goûter un moment de repos : l'adresse du traiteur Renard,
si mîillieureuscmenf oiil)licc dans la leltrc de Nativa, le tracassait d'une étrange façon. 11 faisait déjà depuis longtemps grand jour lorsque de Morvan parvint à s"endorrair.
A dix heures du main, il se réveilla, et s'habillant à la hâte, il s'empressa de descendre pour aller aux informations, lorsque en mettant le pied sur l'escalier, il rencontra l'un des marchands de Nantes avec lequel il avait fait route.
— Mon cher monsieur, lui dit-il sans même songer à lui souhaiter le bonjour, vous qui êtes déjà venu plusieurs fois à Paris, ne pourriez-vous m'indiqucr l'endroit où se trouve un traiteur du nom de Renard ?
— Parbleu! ce que vous demandez là n'est pas difficile ; tout le monde connaît Renard.
— Ah! tout le monde connaît Renard! répéta le jeune homme avec une joie d'enfant ; et où demeure-t-il donc ce Renard, que tout le monde, excepté moi, connaît, je vous prie?
— Dans le jardin des Tuileries!... Eh! eh! M. le chevalier, ajouta le marchand en riant, je parierais volontiers vingt louis contre un écu que vous avez un rendez-vous?... Recevez mes sincères compliments, car les femmes qui fréquentent l'établissement de Renard appartiennent toutes, soit à la haute noblesse, soit au
cuAPiTRt: VIII. 239
tliéàlre. Une grisettc ou une bourgeoise n'oserait jamais se rendre là. Recevez donc, je le répète, mes sincères compliments : seulement puisque vous ne connaissez pas Rcnarti, permettez-moi de vous donner en passant un avis, celui de bien garnir vos poches d'espèces ! Chez Renard, la moindre dépense atteint de suite un chiffre fabuleux ; tout s'y vend au poids de l'or. Je vous raconterais bien, si je n'étais pressé par le temps, de singulières anecdotes sur cet établissement; mais l'on m'attend à Versailles, et je suis déjà en retard. Bien du plaisir, mon gentilhomme !
Le marchand salua alors le jeune homme et s'en fut, le laissant partagé entre le sentiment de la joie et celui de la tristesse. Si de Morvan savait en effet à présent où demeurait Renard, il venait aussi d'apprendre qu'il lui fallait beaucoup d'or pour s'y rendre, et son avoir se résumait en un effrayant zéro !
La position du pauvre chevalier était loin, on le voit, de s'améliorer.
Aussi, quand il rentra dans sa chambre se jeta-t-il sur son lit d'un air tout à fait découragé.
Alain, qu'aucune pensée d'ambition ni d'amour ne tourmentait avait passé, plongé dans un profond sommeil, la première nuit de son arrivée à Paris; comme il était levé avec le jour, il ressentit vers les dix heures — phénomène fort explicable, puisque le pauvre garçon était à jeun depuis la veille — de violents tiraillements d'estomac.
Aussi en voyant son maître se jeter sur son lit d'un air désespéré et sans parler de déjeuner, ne put-il retenir un gros soupir de découragement.
242 LES nOUCANlEUS.
— Qu'as-lii, mon gars? lui demanda le clicvalior, avec cette sympathie que donne la souffrance aux natures d'élite pour le chagrin d 'autrui.
— J'ai faim, maître ! répondit le bas Breton. Est-ce que l'on ne mange pas à Paris?
— Que tu es donc heureux de songer à de pareilles choses! s'écria de Morvan.Eh bien ! va dire à un des valets de l'hôtel d'apporter à déjeuner.
— Dame, maître, mais je ne connais rien aux usages de la capitale. Je pense, toutefois, que les Parisiens doivent connaître la bouillie de sarrasin!... Désirez-vous que je vous en apporte une écuellée?
— Merci, mon gars; je n'ai pas faim. Je ne déjeunerai pas.
— Vous ne déjeunerez pas ! répéta le bas Breton en regardant d'un air stupéfait le jeune homme. Vous êtes donc malade?
— Je l'ignore !... je ne sais j)as...
— Comment, vous ne savez pas?... Tenez, M. le chevalier, reprit Alain avec accablement, vous avez un cœur courageux et qui ne craint pas d'entendre la vérité ; voulez-vous me bailler la permission de vous narrer une idée qui vient de me venir sur votre compte? Eh bien, jai