‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 81 sur 167 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— Je veux bien dîner avec vous, répondit-il , mais je vous avertis quejene payerai pas ma part.

— C'est bien ainsi que je l'entends. Je suis sorti ce malin pour opérer des recouvrements douteux , et en avertissant ma femme qu'elle n'eût pas à m'attciidre. Or, comme je suis rentré dans des créances que je considérais comme perdues, c'est bien le moins que je prenne un peu de bon temps ! Et puis ma femme ne saura rien de ma dépense. Allons dîner.

De toute la réponse du bourgeois, Alain ne comprit que les deux derniers mots.

— Allons dîner, répéta-t-il.

Les deux nouvelles connaissances traversèrent le pont et arrivèrent bientôt à l'entrée de la place Dauphine. Cet endroit, connu par ses marchands de filets et de chiens de chasse, l'était encore davantage par un célèbre établissement de traiteur rôtisseur qui, sous l'enseigne du Bacchus galant, attirait chaque jour, en 1693, une nombreuse clientèle de militaires, d'aventuriers et de bourgeois.

Ce fut donc au Bacchus galant que les deux nouveaux amis entrèrent.

— Mon garçon, dit l'amphitryon en s'adressant au bas Breton, je suis marchand drapier, et je me nomme Buhot; et vous?

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— Moi, je suis le serviteur de M. le chevalier (le Morvan, et l'on ni'a[)pclle Alain!

— Tiens, un drôle de nom! Dînons, Buhot et Alain s'installèrent alors à une table

placée dans la salle commune, et commencèrent leur repas !

Le bourgeois se permettait rarement des extra. Aussi, désirant rattraper le temps perdu et célébrer son affranchissement d'un jour, car il avait, grâce à des rentrées imprévues, le moyen de cacher son escapade à sa femme, se prit-il à attaquer avec une brillante hardiesse les bouteilles de vin servies devant lui.

Une heure ne s'était pas encore écoulée que la tète de l'excellent Buhot commença à s'échauffer d'une si remarquable façon, qu'il se mit à adresser la parole aux convives assis aux tables voisines. Une conversation générale s'engagea.

Buhot avait un bon cœur, mais il était avant tout enfant de Paris, partant bavard et moqueur. H ne résista donc pas longtemps à l'envie de tourner en ridicule et de produire devant la compagnie, comme il disait, son convive Alain.

Il raconta d'abord la bastonnade du Pont- NcuC, puis ensuite comme quoi son ami, étant

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né en Bretagne, se figurait n'être pas Français. Sa narration obtint un grand succès.

— Eh! l'ami, s'écria un bns otlicier désireux d'obtenir aussi un triomphe oratoire et de produire son effet ; eh ! l'ami, la Bretagne n'appartient donc pas au roi de France?

— Certes, non! dit Alain à qui cette question était adressée, que la Bretagne ne lui appartient pas; et la preuve c'est qu'il n'est pas notreducl... s'il se mêle de nos affaires, c'est par tricherie, pas autre chose!

Celte réponse d'Alain décida de son sort pour toute la soirée; elle le mit en évidence et le fit adopter, d'un commun et tacite accord, pour le plastron de la société.

Alain ne connaissait pas grand' chose aux finesses de la langue française; le parler parisien, espèce d'argot qui change selon les époques, mais ne meurt jamais , lui était surtout on ne peut plus étranger : toutefois, il ne tarda pas à se douter, aux bravos frénétiques soulevés par ses réponses et à certaines questions trop saugrenues qui lui furent adressées, du triste rôle qu'il jouait dans la salle commune du cabaret du Bacchus galant.

Buliot finit par lui ouvrir les yeux à force de lui répéter : >i Ah ! mon garçon, que lu m'a-

muses ! je ne donnerais pas ma soirée pour vingt écus!,.. »

Pourtant, chose étrange, quoique le bas Breton fût d'un caractère trcs-susceplible, cette découverte n'amena sur son front qu'un nuage passager et qui disparut presque aussitôt; il parut même, soit qu'il eût pris son parti, soit que le vin du Bacchus galant l'eût mis en gaieté, il parut même, dis-je, se prêter avec une sorte de plaisir à la plaisanterie et faire à la gaieté commune le sacrifice de son amour-propre et de sa nationalité.

Buhot enthousiasmé se levait à chaque instant de table et l'embrassait en lui disant :

— Mon ami, jamais Bobèche ne m'a amusé comme loi ! Toutes les fois que j'aurai de l'argent de disponible nous dînerons ensemble! Tiens, voici mon adresse ; quand ma femme ne sera pas au comptoir, tu entreras dans ma boutique, et nous conviendrons d'un rendez-vous.

— Étes-vous sûr qu'avec ce chiffon de papier je pourrai vous retrouver? répondait Alain.

— Que tu es donc naïvement bête ! . . . Certes. . . puisque c'est mon adresse.

— C'est bon, disait le bas Breton, et il cachait soigneusement, tantôt dans la poche de sa veste, tantôt dans sa ceinture, le pa-

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