CHAPITRE PREMIER
VOUS échappent, et que vous ne comprenez que les clioses bien brutales, bien précises, jouons cartes sur table. Je viens de vous donner une somme énorme, n'est-ce pas ?
— Vous voulez dire, de me confier...
— Permettez, il est convenu que nous jouons cartes sur table; je dois donc dire : donner et non confier !... Contre ces cinq raille louis qui vous arrivent si fort à propos, car vous avez perdu ce matin même huit cents pistoles sur parole, et de ces huit cents pistoles vous ne possédiez pas tout à l'heure le premier écu ; contre ces cinq mille louis, dis-je, que vous ai-je demandé? Rien ! Ni un service, ni un reçu. Vous voudrez bien convenir cependant avec moi, qu'à moins d'être ou un fou ou un homme au-dessus de l'ordinaire, on ne jette pas de gaieté de cœur cent vingt-cinq mille livres par les fenêtres !
— J'avoue, baron, dit d"Aubigné d'un air où la réflexion avait remplacé le sarcasme, j'avoue, en effet, que votre générosité inexpliquée vous donne un avantage sur moi.
— Eh bien, comme je me sens assez fort pour ne vouloir profiter d'aucun avantage, je vais vous expliquer le mot de ma générosité. Rien de plus simple. J'ai voulu vous prouver que
j'étais immensément riche! Comprenez-vous?
— Ma foi non, je ne comprends pas.
— Quoi ! vous ne comprenez pas qu'un liomme qui vous donne cent vingt-cinq mille livres pour obtenir une simple audience de madame la marquise de Maintenon, sache et puisse, lorsqu'il s'agit d'un intérêt réellement grave, sacrifier un million !
— De cela, baron, je vous crois capable.
— Et vous vous figurez naïvement que, pouvant disposer d'un million pour acheter le secret d'une conspiration, je serais assez niais pour garder mon million et jouer ma tête ! Vraiment, cher comte, vous avez une détestable opinion de moi; vous ne me supposez dans l'esprit ni fiinesse, ni grandeur.
— Ainsi? dit d'Aubigné qui depuis un instant semblait être sur des charbons ardents.
— Ainsi, cher comte, si l'envie me prenait demain de vous perdre, vous ou tout autre de vos complices, non-seulement je ne partagerais en rien votre disgrâce, mais je serais, au contraire, remercié et récompensé pour le service que j'aurais rendu à Sa Majesté! II m'est donc permis, n'est-ce pas, cher comte? ajouta Legoff d'un air tranquille et sans que rien décelât en lui l'orgueil du triomphe; il m'est doncper-
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mis, n'est-ce pas, de compter sur votre obligeance pour me présenler à madame la marquise si je n'oldiens pas du ministre Pontcliaitrain ce que je désire?
— Cette question me prouve, baron LegofT, que vous êtes plein de générosité. Croyez que je vous sais gré de demander ce qu'il vous est si facile d'exiger.
D'Aubigné, après avoir j)rononcé ces paroles garda le silence : il semblait absorbé, contre son babitude, par de graves pensées.
— Savez-vous, cber comte, s'écria tout àcouj» IMathurin, que le projet que vous ruminez en ce moment ne prouve en laveur ni de votre générosité ni de votre reconnaissance? Que diable ! l'ingratitude, je le sais, est un sentiment trop naturel au cœur de l'homme pour que l'on songe à blâmer celui qui l'éprouve ; mais au moins i'aut-il que cette ingratitude ne dépasse pas certaines bornes et n'atteigne pas jusqu'à la vengeance !
A ces paroles, dites froidement par Matburin, le frère de la marquise de Maintenon se troubla tout à fait. Toutefois il essaya de faire bonne contenance.
— Vraiment, baron, s'écria-t-il en grimaçant un sourire, je n'y suis plus !...
— Croyez-moi, mon chcrd'Aubigné, continua Mathurin avec une bonhomie parfaite, conservez pour les plaisirs du lansquenet les cinq mille louis qui viennent de vous tomber du ciel, et ne vous amusez pas à payer les coupejarrets dont les efforts n'aboutiraient à rien de sérieux ! On n'assassine pas un homme cuirassé de millions !...
— Parbleu ! s'écria d'Aubigné qui se leva d'un bond de son fauteuil et se mit à parcourir, comme un fou, le salon, parbleu ! baron Legoff,. il faut que vous soyez sorcier ! Que le diable, votre patron, me torde le cou sur l'heure, si jamais j'essaye de lutter avec vous ! J'aime mieux me confier à votre générosité que de braver votre pouvoir. Je m'avoue vaincu. Ordonnez, j'obéirai.
— Merci mille fois, cher comte, de ces bonnes paroles d'amitié et de dévouement, répondit Mathurin qui, se levant à son tour et se dirigeant vers la porte , salua légèrement le frère de la favorite et s'éloigna sans ajouter un mot.
D'Aubigné ne dormit pas de la nuit. Le lendemain, dans la matinée, Mathurin reçut pour le jour même une lettre d'audience de Pontchartrain.
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' Lorsque le baron Legoff, — car nous conserverons au maquignon ce nouveau nom jusqu'à plus ample éclaircissement ; — lorsque le baron LegofF enlra dans le cabinet du ministre, M. de Poulcharlrain, occupé à lire des dépêches, ne parut même pas s'apercevoir de sa présence, çt continua son travail comme si de rien n'était.
Ce ne fut qu'après un quart d'heure quil aperçut ou fit semblant d'apercevoir le visiteur.
— Qui êtes-vous et que me voulez- vous? lui demanda -t- il avec une brusquerie presque grossière.
— L'huissier vous a annoncé le baron Legoff, répondit avec sang-froid 3Iathurin, et le baron Legoff vous rappelle, monseigneur, que vous parlez à un gentilhomme.
Cette réponse audacieuse sortait tellement des habitudes des solliciteurs, que Pontchartrain en fut comme abasourdi.
— Quel grade occupez-vous dans la marine, et que souhaitez-vous? dit-il avec moins dé rudesse.
— Je n'occupe, grâce à Dieu, aucun grade dans la marine, monseigneur, et loin de solliciter votre bienveillance, je viens au con-
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tniire vous offrir mes services et mon appui ! Cette fois, Pontchartriiin éprouva un étonnement tel, qu'il resta un moment sans savoir que repondre.
— Je dis{)ose, monseigneur, eontinua Legofif toujours avec le même sang-froid, de forces maritimes considérables; la flotte que je commande,quoi(pie privée d'administrateurshabiles, n'en est pas moins redoutée et redoutable ; elle pourrait sans trop de désavantage tenir tcte à celle du roi...
— Ce d'Aubigné est impardonnable! Me faire recevoir un tel fou, murmura Pontchartrain, c'est dépasser toutes les bornes du respect : je me plaindrai à Sa 3!ajesté d'une pareille légèreté.
— J'attends, monseigneur, reprit LegofT.
— Vous pouvez vous retirer, monsieur, répondit Pontchartrain se disposant à reprendre son travail.
— Pas avant toutefois, monseigneur, que vous n'ayez pris connaissance de cette lettre que je me suis engagé à vous remettre.
— Retirez-vous donc, monsieur, vous m'importunez! s'écria le secrétaire d'État en se laissant aller à la violence de son caractère.
— Cette lettre est d'un de mes lieutenants,
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de Ducasse, continua tranquillcniont Mathurin.
— De Ducasse, répéta Pontcliartrain qui pi-it alors vivement la lettre, en fit sauler le cachet et se mit à la parcourir avec une attention (jui prouvait tout l'intérêt qu'il trouvait dans cette lecture, Ducasse, ^\. le baron, reprit peu après le ministre avec un ton de politesse tout à fait étraDger à ses habitudes, me dit quil a servi sous vos ordres, qu'il vous estime comme le plus grand homme de mer de notre époque, et me prie d'écouter, en y ajoutant la plus entière confiance, certaines propositions que vous avez à m'adresser. Je ne vous cacherai pas que je liens M. Ducasse en une singulière estime ; sa recommandation est d'un poids extrême près de moi. Que désirez-vous?
Si Pontchartrain s'exprimait avec une telle franchise, c'est qu'il était persuadé que Legoff connaissait le contenu de la lettre qu'il venait de lui remettre.
— Monseigneur, répondit Legoff, je désire vous donner trois choses qui vous mamiuent en ce moment : de l'argent, des hommes, de la gloire.
— Je ne conçois pas que Ducasse me parle de vous comme du plus grand homme de mer de notre époque, dit Pontchartrain en ayant
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l'air de n'avoir pas entendu cette réponse. Legoff, Legoff! c'est un nom que je ne connais pas.
— Jean Bart, qui vient de prendre dans la Baltique cinq vaisseaux de guerre hollandais et les cinquante bâtiments qu'ils escortaient, n'était guère connu à la cour il y a peu d'années, monseigneur! Au resle, je ne vous cacherai pas que Legoff n'est pas mon véritable nom !...
— Comment! vous avez osé vous présenter devant moi sous un nom qui n'est pas le vôtre !
— J'ai osé tant de choses dans ma vie, monseijjneur, et la fortune a toujours tellement favorisé mon audace, répondit Mathurin avec un indéfinissable sourire, que j'en suis arrivé aujourd'hui à ne faire que ce qui me convient ou me plaît.
— Soit! va pour Legoff, dit Pontchartrain, qui, pendant que Malliurin parlait, s'était mis à lire de nouveau la lettre de Ducasse. Au fait, le nom importe peu à l'affaire. Vous êtes donc, monsieur, un de ces fameux boucaniers ou flibustiers des Antilles, dont on a fait tant de prix ?
— Oui, monseigneur, je suis leur chef!