‹ Les boucaniers (volume 3)Chapitre 94 sur 167 · CHAPITRE PREMIER. .'îl · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. .'îl

perdu en vains propos! Que désirez-vous, M. le boucanier? Soyez . je vous prie, bref et clair dans vos explications. Des affaires bien autrement importantes que celles dont vous avez à m'entretenir me réclament.

— J'en doute, monseigneur! Mon projet est aussi vaste que simple : peu de mots me suffiront pour vous lexposcr ! La France, c'est là un fait que vous ne poin'riez nier, est réduite aux abois. Épuisée d"hommcs et d'argent, elle s'impose inutilement de cruels sacrifices pour soutenir la lutte gigantesque dans laquelle elle se trouve engagée. Ce qu'il lui faut, c'est de Tor, beaucoup d'or... et il ne lui est plus possible d'en demander à l'impôt, car l'impôt a déjà dépassé les limites extrêmes de la justice et de la raison pour tomber dans la spoliation et dans le vol...

— M. le boucanier, vous oubliez en présence de qui vous avez Ibonneur d'être.

— En présence d'un ministre à qui j'ai promis de dire la vérité entière, monseigneur, et à qui, par conséquent, je la dirai. Vous n'avez pas le droit, vous, chargé des intérêts de la France , de repousser sans l'entendre l'homme qui vous offre, pour réparer nos désastres, un revenu annuel, et pris sur l'ennemi, de deux cents millions!...

— Ail ! il s'agit de deux cents millions ! s'écria Pontchartrain en haussant les épaules d'un air de pitié ! Il est en ce cas inutile que vous entriez dans aucun développement! Je ne conteste pas, monsieur, votre habileté à dépouiller les navires espagnols ; mais vous me paraissez , au point de vue du bon sens des affaires, appartenir à cette catégorie malheureusement trop nombreuse de ces rêveurs éveillés qui me proposent, chaque matin, dix moyens nouveaux qu'ils ont imaginés depuis la veille pour changer la ville de Paris en un port de mer! Si vous écrivez à Ducasse, dites-lui que par amitié pour lui j'ai consenti à vous sacrifier une heure de mon temps !... Adieu, M. le boucanier !

— Monseigneur, dit gravement Legoff qui, malgré ce congé si formellement et si ironiquement exprimé , resta impassible dans son fauteuil, monseigneur, ce qui a rendu iM. Colbert si grand et laissera à son nom une si glorieuse page dans l'histoire, c'est qu'il savait écouter les plus humbles , et qu'il ne repoussait jamais le génie, lorsque le génie avait besoin pour se manifester de l'appui de sa puissance.

— Misérable!... cette insolence!... s'écria Pontchartrain blême de fureur.

— Est tout simplement la hardiesse d'un

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homme, monseigneur, qui ne craint que la colère de Dieu et possède trop le sentiment de sa force pour courber jamais la tète devant les plaisanteries puériles et déplacées d'un ministre infidèle à sa mission et traître à son roi !...

— Qu'osez-vous prétendre?... 3Ioi, traître à Sa Majesté! reprit Pontcliartrain qui, en proie à une exaspération sans nom, bondit plutôt qu'il ne se leva de son fauteuil et vint se camper, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, devant Legoff resté toujours assis et impassible.

— Oui , monseigneur, répéta le boucanier avec un calme et une lenteur singulière, je vous le répète à présent, comme demain je le dirai à Sa Majesté elle-même, vous êtes un traître à votre roi !

LegoflF, en parlant ainsi, contemplait d'un regard étrangement fixe le secrétaire d'État ; un sourire à peine marqué qui ridait d'une façon à peu près imperceptible les lèvres du hardi boucanier, prouvait à quel point il possédait la conscience de sa force, et combien il se sentait supérieur à son adversaire.

En effet, la colère si terrible d'abord de Pontchartrain ne dura pas longtemps; elle disparut aussitôt sans cause apparente.

— Savez-vous , monsieur, reprit-il après un 2. 4

court silence, que sans l'amitic que je porte à Ducasse, vous seriez déjà sur le chemin de la Bastille?

— Quoique je place, monseigneur, la liberté au-dessus de toutes les choses humaines, croyez cependant que la perspective de vingt-quatre heures de captivité est un épouvantail insuflisant pour me faire reculer devant l'accomplissement de mon devoir !

— Vingt-quatre heures de captivité, ditesvous? Vous ignorez, M. Legoff, ce que c'est que la Bastille?...

— C'est possible , monseigneur; mais je sais une chose : qu'il n'y a pas de porte de prison qui ne cède et ne tombe en éclats lorsqu'elle est battue en brèche par un bélier qui se nomme cinq cent mille livres! Mon Dieu ! monseigneur, vous aurez beau me regarder d'un air effaré, vous n'empêcherez jamais l'or d'être une puissance supérieure à toutes les autres puissances. Croyez que si demain la fantaisie me prenait de sacrifier dix millions pour vous renverser, et ce sacrifice n'est pas au-dessus de mes forces, dans huit jours d'ici, vous ne seriez plus ministre.

Legoff fit cette réponse avec une telle tranquillité, il semblait si assuré de ce qu'il avançait , que Poutchartrain sentit peser sur son

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