CHAPITRE PREMIER
de leurs conquéranls.Bon an mal an, les droits de transit, d"cnil)arquenîent et de débarquement que nous payerait l'Espagne s'élèveraient, je ne saurais trop vous le répéter, monseigneur, à la somme énorme de deux cents millions! Quelles limites assigner alors à la grandeur et aux conquêtes de la France, lorsque Louis XIV, soutenu par l'or de ses ennemis, n'aurait plus à demander à ses sujets que de la bravoure et du sang ! L'imagination semble éblouie devant la réalisation du plan aussi simple que gigantesque que je vous propose !
Legoff s'était animé : le regard profond et lumineux, l'air inspiré, le visage resplendissant de fierté et d'audace, il paraissait assister au spectacle du triomphe de la France.
Pontchartrain lui-même , malgré l'étroitesse de ses vues et son penchant aux détails méticuleux, ne put s'empêcher de ressentir comme un frisson d'enthousiasme : toutefois cette sensation, si en dehors de sa nature, ne fut pas de longue durée.
— M. le boucanier, répondit-il brusquement, vos propositions n'ont pas, ainsi que je m'y attendais, le sens commun. Vous dépossédez l'Espagne de son littoral américain avec une facilité et une spontanéité qui me prouvent à quel
point vous êtes ignorant des règles de la grande guerre. Vous vous imaginez sans doute que s'emparer d'un port soigneusement fortifié et vaillamment défendu, n'offre pas plus de difficultés que de prendre un navire caboteur à l'abordage! Je suis persuadé que Dueasse, malgré l'extrême déférence qu'il montre, d'après votre dire, pour vos lumières transcendantes et votre esprit supérieur, se moquerait fort agréablement de votre plan, si vous le lui communiquiez.
— Vous vous trompez, monseigneur, répondit Legoff sans que rien décelât dans son maintien le désappointement ou la colère. Non-seulement Dueasse connaît et approuve mon plan, mais ce plan, dont l'idée m'appartient, a été concerté entre lui et moi , dans ses moindres détails ainsi que dans son ensemble. Ce travail nous a coûté trois années de soins, de dangers et de sacrifices. Je regrette et je conçois , monseigneur, que du fond de votre cabinet vous ne puissiez apercevoir les horizons rêvés par notre audace ! Quant à mon inexpérience des grandes guerres, je me sers de vos expressions, permettez-moi, monseigneur, de vous rappeler que Panama, la Vera-Cruz , Gibraltar, San-Pedro, Carapêche, Nicaragua, Port-au-Prince, et dix
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autres villes de moindre importance que je ne prendrai même pas la peine de vous citer, ont été en ma puissance; que partout où j'ai vu flotter le drapeau de l'Espagne, un combat a été livré, et que jamais, jamais, monseigneur, soit dans des engagements partiels, soit dans de vraies batailles navales, un seul de mes navires n'a baissé pavillon! Jai toujours su porter haut et lier l'honneur de la France !
La parole du boucanier respirait certes, en évoquant ces brillants souvenirs de son passé, plus de joie et de satisfaction que d'orgueil; Pontchartrain, quelque endurci et engourdi que fût devenu son cœur au contact de la cour, ne put se défendre d'une certaine admiration pour cet homme qui, dans ses triomphes personnels, ne voyait que la gloire de son pays.
— 31. Legoff, lui dit-il presque avec affabilité, si je n'admets pas comme possible l'exécution de votre vaste projet , il ne s'ensuit pas que je vous croie dénué d'énergie, de bon sens et de connaissances. Si vous avez quelque plan moins colossal que la conquête des Indes espagnoles à me proposer, croyez que je vous écouterai avec l'attention et la faveur que mérite votre expérience.
— Je ne renonce jamais à mes projets, mais
je sais les ajourner et attendre , monseigneur, dit Legoff. A présent, puisque vous voulez bien ra'encouragcr et me prendre au sérieux , il me reste à vous entretenir d'une entreprise qui peut jeter plus de cent millions dans les coffres vides de la France. Je me hâte d'ajouter que je parle en ce moment au nom de Ducasse, à qui mon amitié cédera volontiers l'honneur de la réussite de cette affaire. Quant à Ducasse, monseigneur, il s'agit pour lui du gain d'un million.
Legoff, en prononçant le nom de Ducasse, et en accolant ce nom au mot de « million, )> avait été fort adroit ou très- heureusement inspiré.
L'affabilité de Pontchartrain se changea presque en amabilité.
— Je suis tellement contrarié, M. Legoff, de n'avoir pu prendre en considération votre première proposition, lui dit le secrétaire d'État, que vous me voyez tout à fait disposé à accueillir favorablement, pourvu toutefois qu'elle présente la moindre chance de succès, votre nouvelle demande. Parlez, expliquez-vous!
— L'entreprise que je vais soumettre à votre appréciation, monseigneur, se rattache à mon projet de la conquête des Indes. Vous considérez comme chose impossible la réalisation complète de mon désir, mais peut-être bien ne re-
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culcrcz-voiis pas devant un l'ait isolé! Veuillez, je vous prie , monseigneur , ne j)as oublier qu'en ce moment c'est Ducasse qui vous parle par ma bouche.
Pontcliartrain fit signe à Legoflfde continuer, elle boucanier reprit :
— J'ai eu l'honneur de vous rappeler tout à l'heure, monseigneur, que les principaux ports que possède l'Espagne dans les deux Océans sont au nombre de dix; j'ajouterai à présent que le plus riche, le plus important et le mieux situé de tous est celui de Carthagène.
— Vous me croyez, à ce que je vois, tout à fait étranger aux affaires de mon département, dit Pontehartrain en riant 5 vous vous trompez du tout au tout, M. Legoff. Je n'ignore aucune des particularités que vous pourrez me présenter; je connais parfaitement Carthagène. Il est donc inutile que vous vous appesantissiez sur les détails. Au fait, je vous prie.
— Puisque vous connaissez Carthagène, monseigneur, continua Legoff, vous savez de quelle importance énorme est ce fort, comme point stratégique et commercial, et quelles richesses inouïes possèdent ses habitants?
— Oui, M. Legoff. Après?
— Eh bien, monseigneur, je viens vous pro-
poser, toujours avec l'assentiment de Ducasse, (Je vous emparer de Carthngène.
Pontehartrain réfléchit assez longuement avant de répondre.
— M. LegofT, dit-il enfin dun air sérieux, je ne me dissimule pas de prime abord que cette prise de Cnrtliagène, que vous me présentez avec un laisser-aller si plein de mépris pour la valeur espagnole et comme la chose la plus simple du monde, est une grosse affaire ! Toutefois je me hâte d'ajouter que votre proposition et celle de Ducasse méritent d'être discutées...
— Eh bien ! monseigneur, discutons.
— La première difficulté grave que présente l'exécution de ce projet, M. Legoff, difficulté à laquelle vous n'avez sans doute pas songé, est la dépense considérable qu'occasionneraient les frais d'armements nécessaires à cette entreprise. Or, comme vous le disiez tout à l'heure vousmême, les finances de France sont obérées en ce moment : j'ajouterai, moi, (|ue notre état d'hostilité avec l'Eui'ope exige de notre part assez de sacrifices impérieux et urgents, pour que nous ne puissions songer à rien entreprendre d'inutile et de coûteux en dehors de la défense du territoire.
— Je vous remercie sincèrement, monsei-