CHAPITRE PREMIER
nétration, lorsque la passion n'erapiélait pas en l'obscurcissant sur sa raison, il savait juger et apprécier un homme à sa juste valeur.
Il comprit donc aisément, à la façon de s'exprimer de LegofF, que le célèbre boucanier n'exagérait en rien le pouvoir et les ressources dont il disposait; qu'il était en position d'accomplir ses promesses, et que l'on devait compter sur sa parole. Aussi, avant de lui répondre resta-t-il pendant plus de cinq minutes silencieux et réfléchi. Il savait à présent de quelle importance il était de peser chaque mot adressé à un hommç de la valeur intellectuelle de LegofT.
— M. LegofF, lui dit-il enfin, ne prenez pas en mauvaise part une observation qui me reste à vous adresser. Puisque vous vous connaissez en affaires, vous devez savoir que, laisser dans une question d'intérêt un point obscur ou douteux, c'est créer pour l'avenir des difficultés sans nombre !
— Parlez hardiment, monseigneur, répondit le boucanier, qui intervertit ainsi les rôles, et prit le dessus sur le secrétaire d'État.
— Je ne voudrais pas vous être désagréable, M. LegofT, poursuivit Pontchartrain avec une urbanité qu'il n'avait certes jamais encore em-
ployce vis-à-vis de personne jusqu'alors ; je ne conteste nullement que vous autres bouciiniers n'ayez accompli de grandes choses ; mais enfin, à tort ou à raison, vous possédez, sous le rapport de la moralité, une réputation détestable.
— II est vrai, monseigneur, que bien des gens, jaloux de nos succès et de nos richesses, répondit Legoff en souriant, prennent un puéril plaisir à nous décrier.
— Je vous répète que je ne discute pas, M. Legoff; je constate simplement un fait. Or, je crains qu'une expédition de boucaniers soutenue, reconnue, plus que cela même, dirigée par le gouvernement, ne produise un déplorable effet sur l'opinion de lEurope.
— Vous avez raison, monseigneur. Je me suis déjà fait moi-même l'objection que vous me posez!
— Ah ! vraiment ! s'écria le ministre sans songer à cacher la surprise que lui causait cette réponse. M. Legoff, je reconnais que la sagesse s'allie, dans votre esprit, à l'audace! Et que vous étcs-vous répondu?
— Qu'il serait, en effet, préférable, monseigneur, de faire monter, du moins en apparence, l'expédition de Carthagène par le commerce de Saint-Malo et de Dunkerque. Cela
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donnerait à cette entreprise un cachet de moralité et de légalité sérieux.
— Votre idée est excellente, M. Legoff, mais permettez : si le commerce se charge des frais de cette expédition, quel avantage retirera le gouvernement de la prise de Carlhagène?
— Le gouvernement, monseigneur, peut prêter au commerce des ofllciers de sa marine et des navires, et entrer par conséquent pour une très-large part dans les bénéfices. J'évalue à près de deux cents millions la somme qui lui reviendra.
— Et les boucaniers, quel sera alors leur rôle?
— Les boucaniers , monseigneur, répondit Legoff avec une douloureuse ironie . sont des misérables dont on se sert, sans que cela tire à conséquence , quand le hasard les place sur votre chemin. Lorsque l'expédition arrivera à Saint-Domingue, elle trouvera dix de mes navires, montés par douze cents hommes, qui Tattendent prêts à prendre la mer!...
— Une dernière objection, M. Legoff, ou pour parler plus exactement une dernière question : Quel intérêt personnel avez vous à cette prise de Carlhagène?
— Un intérêt bien ridicule et bien mesquin
sans doute, monseigneur, mais que voulezvous? il y a des bizarreries du cœur humain qui sont inexplicables. Je hais la puissance de l'Espagne et je rêve la gloire de la France... Ponlchartrain se leva alors, et saluant Legoff:
— Monsieur, lui dit-il, soyez persuadé que je prends en grande considération le sujet que vous venez de traiter. Je vais y réfléchir mûrement. Avant peu , vous recevrez de mes nouvelles. II est inutile, je pense, de vous recommander la plus scrupuleuse discrétion?
Legoff sourit : ce sourire valait tout un discours de protestations.
Le secrétaire d'État allait se remettre à son travail, lorsque le boucanier, qui déjà se dirigeait vers la porte de sortie, revint sur ses pas.
— Monseigneur, dit-il, un dernier mot. Me permettez-vous d'entretenir le roi du projet de Ducasse?Oh! ne craignez rien, monseigneur, poursuivit Legoff en remarquant l'émotion du ministre ; non-seulement je ne porterai pas atteinte à la gloire future qui vous reviendra, si la réussite couronne, ainsi que j'en suis persuadé, mes efforts, mais je ne laisserai même deviner en rien à Sa Majesté l'intérêt que vous avez bien voulu me montrer dans cette audience.