ACTE I, SCENE III
LOUISE
Mais je ne sais pas, moi...
EUGÈNE
Je vais vous le dire, Mesdames : c'est un honnête couple retiré du commerce, qui , tout récemment, vient d'acheter le joli manoir voisin du mien, et qui, vous le savez, était à vendre depuis un an. Le mari, déjà ancien militaire avant d'avoir été marchand, est un homme de cœur et de sens, mais mené par sa femme, comme on ne l'a peut-être jamais été. C'est le type de la discipline maritale. On dirait qu'en prenant une femme , il n'a fait qu'un troc de colonel; au reste, cela se voit tous les jours chez nous , dans l'armée. Madame est donc l'autocrate de Monsieur, qui subit le joug sans murmurer, soit parce qu'il aime sa femme, de vingt ans au moins plus jeune que lui... et encore assez belle et fraîche, soit parce qu'il tient, avant tout, à conserver la paix du ménage... Quelques personnes m'ont assuré que, sous ces dehors de soumission et de bonhomie, le brave Dugorget cachait un fond de malice de vieux soldat. Toujours est-il, qu'en sa double qualité de bon bourgeois et d'ancien officier , il a réuni la majorité des suffrages dans sa compagnie de gardes nationales qui l'a nomméson capitaine... Dès-lors madame Dugorget s'est crue une autorité, et revendique partout, à cor et à cris, les prérogatives de son grade.
LA BARONNE
De son grade.... est charmant!..
EUGÈNE
Elle ne rêve plus que présentation à la cour, bais de la cour, concerts de la cour; enfm, elle n'a plus qu'une idée en tête... la cour...
LA MARQUISE
Cela doit être assez amusant à voir... Que viennent donc faire ces gcns-là ici?..
Ils ne me l'ont pas dit..
LA MARQUISE
Ça ne parle donc pas?..
LOUISE
Ça ne déparle pas, au contraire... Monsieur, à la vérité, ne dit nen ; mais Madame parle pour lui... et pour tout le monde... Mes deux cousins, qui causent avec elle depuis un quart-d'heure, n ont pas encore pu placer un mot... enfin, c'est comme un moulin par un grand vent.