Les Boudin et les Bourdin
AiîMi los scnlplpurs du conimoncomont ilu xvii" siècle, si longlenips oubliés ou dédaignés, parmi celte génération (|ui suivit les maîtres du xvi'' et continua quelque temps leurs traditions avant l'envahissement de l'académisme, quelques artistes ont été déjà remis au rang qu'ils méritaient ; l'on a cependant bien peu d'œuvres à leur attribuer avec certitude : tels les Dupré, les Biart, les Tremblay, les Jacquet. 11 en est d'autres moins connus qui tinrent pourtant une grande place dans l'art de leur temps. Leurs œuvres nous offrent comme les types de la sculpture funéraire de cette époque, sculpture dont les spécimens sont aussi nombreux chez nous qu'ils sont généralement peu estimés, et cela bien à tort. Si leur nom n'est pas très connu de la postérité, ce n'est pas cependant qu'ils aient négligé de le lui transmettre : une grande partie de leurs ouvrages portent leur signature et rien qu'avec ceux-ci on pourrait reconstituer un ensemble bien plus considérable que pour tel ou tel des sculpteurs que nous nommions tout à l'heure. Nous voulons parler des Boudin et des Bourdin. Il ne serait que juste de tirer de l'oubli
ces artistes qui eurent, à défaut de génie, un véritable talent, honnête et robuste, de réunir tout ce que nous savons sur leur vie et sur leurs œuvres, et surtout d'établir nettement la distinction entre ces deux familles d'artistes, que l'on a presque toujours confondues. Dans l'une comme dans l'autre, un père et un fils ont successivement ou même simultanément manié le ciseau. Ce sont, d'un côté, les Boudin Thomas et son lils Barthélémy ; de l'autre, les Bourdin Michel T'' et Michel II K
Cette distinctien est en elfet absolument certaine et nécessaire, malgré les confusions de noms elles erreurs d'orthographe, qui ont commencé dès le xvu" siècle avec Sauvai. Les noms de nos artistes, gravés sur leurs œuvres ou inscrits sur les actes authentiques qui nous renseignent sur leur vie, en font foi. Thomas Boudin et son fils
1. L'origine des confusions vient d'un certain Gilbert, qui donna, en 1812, dans le Mafjaain encyclopédique, une description de la cathédrale de Chartres". Il appela <■ Thibaud Boudin le continuateur de Jean de Beauce ». Emeric David le suivit, et dans son Tableau historique de laSculpturc française l>, il parla de Thibaud Boudin, sculpteur à Chartres ; mais, d'autre part, il connaissait par les textes les noms de Thomas Boudin, le véritable auteur des sculptures du tour du chœur de Chartres, et de Michel Bourdin, que les auteurs du x vu ''siècle, Sauvai en particulier, appelaient quelquefois aussi Boudin ; il fit alors de Thomas et de Michel les fils de Thibaud. Depuis, la question ne fit que s'embrouiller. L'attribution faite par Lenoir à un de ces artistes du tombeau de Diane de Poitiers, morte en 1366, compliquait encore les choses ; on alla même jusqu'à prêter à un seul homme les œuvres de trois ou quatre c, et à le faire vivre plus de cent ans f'. M. Yaudin, dans une étude sur « les Bourdin père et fils ^ », chercha à mettre au moins de la logique dans sa biographie. Il fit revenir sur l'eau ce Thibaud Boudin, imaginé par Gilbert et Emeric David et qui n'a probablement jamais existé. Il donna à celui-ci la Diane de Poitiers, rendit à Thomas les sculptures de Chartres, mais garda la généalogie d'Emeric David, qui fait de Thomas et de Michel deux frères Bourdin.
Je crois que c'est là une erreur capitale, et qu'il importe, avant tout, de distinguer nettement entre les Boudinel lesBourdin. Cette distinction, d'ailleurs, avait déjà été clairement établie par Jal, dans son précieux Dictionnaire de Biog rapide et d'Histoire. Tout récemment aussi M. Herluison [Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 1888), M. de Mély [ibid., 1890), M. Lemonnier {L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin), M. Gonse, enfin, dans sa Sculpture française, l'ont admise et en ont indiqué l'importance.
a) Cf. Gilbert, Description de la cathédrale de Chartres (Magasin encyclopédique, 1S12, t. IV. p. 18).
b) Éméric David, 18^3, p. 180.
c) Cf. Brainne, Hommes illustres de VOrléanais, 1852, t. 1", p. 18.
d) Cf. Inventaire des richesses d'art de la ville de Paris : Église Saint-Gervais.
e) Vaudin, Les Bourdin père et fils, sculpteurs Orléanais. Paris, 1883.
Barthélémy signaient r. />o//r///i et //. Boudin. Les autres signaient souvent en toutes lettres : Michel Bourdin. Dans les livres, môme lorsque les auteurs confondent les noms, les prénoms sont là qui perincllent de s'y reconnaître, ou bien, à leur défaut, l'allusion à la patrie d'origine d'une des deux familles, les \io\\vàu\ d'Orléans.
Non seulement Boudin et Bnurdiii ne sont pas un seul et niénu>
Par Thomas nomliii
artiste, non seulement ils ne sont pas frères, mais nous ne croyons même pas que les deux familles aient pu avoir entre elles des liens de parenté quelconques. Nous connaissons, grâce à Jal, les actes de baptême des enfants ; jamais nous ne trouvons mentionnés sur ces actes, comme parrains ou marraines, de membres de l'autre famille, ainsi que cela se voit souvent dans les différentes branches de la famille des Jacquet, par exemple ; nous connaissons même des frères de chacun des deux chefs de famille, d'une part un « Pierre Boudin, l'aîné », qui demeurait à Picpus, et, d'autre part, un « Michel Bourdin, gentilhomme ordinaire du roy », qui était paroissien de Saint- Jean-en-Grève. Il serait bien étrange que rien ne nous eût avertis des rapports entre les deux familles, s'il en eût existé.
Ce sont donc deux familles distinctes, mais à peu près du même milieu : l'une, celle des Boudin, habitait à Paris la rive droite, la rue Montorgueil et la paroisse Saint-Eustache ; l'autre, celle des Bourdin, habitait la rive gauche et le faubourg Saint-Germain ; ils faisaient tous partie de ces honnêtes maîtres sculpteurs et tailleurs d'images parisiens, gens de métier sans prétention. Barthélémy Tremblay, « le bon sculpteur », servit de parrain dans les deux familles. Nul parmi eux ne fut de l'Académie ; dans la deuxième moitié du xvn'' siècle, Barthélémy et Michel II habitaient l'un et l'autre dans la môme rue Tisseranderie. Souvenons-nous, d'ailleurs, que c'était dans cette rue Tisseranderie que la maîtrise tenait ses assemblées et qu'elle ouvrit une école en 1648, pour rivaliser avec celle de l'Académie naissante. Il est très curieux de voir nos artistes ainsi groupés autour de cette espèce de centre de résistance à l'Académie.