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mille des Champagnac ! Elle avait voulu que sa fille reçût ces trois noms : Marie, Diane, Jeanne, et l'avait conservée digne de ce triple patronage ingénu. En disant : « Prenez ma fille ! » au très célèbre auteur dramatique qui l'écoutait d'un air distrait, elle prétendait donner à entendre, simplement : « Faites-lui jouer le principal rôle dans votre prochaine pièce. » Une très honnête femme, vraiment ;• des cheveux gris qui, même blancs, n'auraient rien eu de déplacé.
— Hélas ! madame, dit le célèbre auteur, en renversant sa tête sur le dossier du fauteuil, je ne demanderais pas mieux.
Mademoiselle Jeanne a du talent, énormément de talent. Une nature, avec de l'acquis déjà. Son premier prix, très mérité. Mais, voyez-vous, — comment m'exprimerai-je ? il y a des choses qu'il est difficile d'expliquer à une mère ! — votre fille manque... d'expérience, dans certaines choses. Elle a, — je vous en fais mon compliment,— une candeur
évidente, qui me nuirait beaucoup ; en tant qu'homme, j'éprouve du respect, en tant qu'auteur, de la défiance. Car le rôle dont vous parlez est un rôle redoutable ! Pour le bien jouer, pour le comprendre seulement, il faudrait une personne à qui toutes les passions seraient familières. Que dis-je, les passions ! j'ai employé un euphémisme. Tous les raffinements de l'amour moderne, toutes les subtilités des recherches coupables, tout ce qui est exquis et défendu, voilà ce que mon interprète devrait connaître, par la pratique. Mais, voyons, voyons ne vous désolez pas, que diable, ma chère madame Champagnac ! Ma pièce ne sera pas jouée avant cinq ou six mois. Qui sait ce que l'avenir nous réserve ? Il se pourrait que mademoiselle Jeanne, d'ici là... — Monsieur ! s'écria l'honnête mère d'actrice, avec le geste ample et hautain d'une femme qui aurait pu, tout comme une autre, jouer la tragédie dans les tournées de madame Agar.
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Et elle fit une sortie qui avait grand air.
Mais que peuvent les plus vertueuses résolutions contre le désir grandissant, toujours plus exaspéré, de voir triompher au théâtre l'enfant que l'on a destinée à la gloire des Rachel et des Sarah Bernhardt et d'être la mère enviée de la triomphatrice ? Tout en se reprochant sa faiblesse en un langage de monologue tragique, la mère se relâcha peu à peu de sa surveillance ; mademoiselle Jeanne put sortir seule, avec des chapeaux qui n'étaient plus des chapeaux de pensionnaire ; put aller, trois fois par semaine, sans être accompagnée, chez sa tante du Vésinet. Même, madame Champagnac — elle avait à la fois toutes les espérances et tous les remords I — toléra les visites de M. Georges, le très jeune premier rôle du théâtre où devait être représenté le drame de l'auteur célèbre ; visites d'abord rares, puis fréquentes, puis quotidiennes, puis nocturnes, hélas ! Luttes formidables entre l'amour de la gloire et le sen-
timent de l'honneur, madame Champagnac vous a connues ! Si bien qu'un jour, — trois mois avaient passé — la mère de Jeanne retourna chez le dramaturge en renom et lui tombant dans les bras, Jui mouillant de larmes l'épaule de l'habit : « ah î mon bon monsieur, dit-elle, vous pouvez lui confier le rôle! »
Mais, pendant les répétitions, tous les désespoirs furent oubliés. Plus de combats! elle ne songeait qu'à la victoire. Le sacrifice était fait, l'amertume s'en effaçait dans la douceur du triomphe prochain. Madame Champagnac permettait à sa fille de tutoyer monsieur Georges, au théâtre, devant tout le monde ! Hélas ! les plus sûres espérances nous déçoivent. Le jour de la première, mademoiselle Jeanne n'obtint qu'un succès parfaitement médiocre. Jolie, certes, et déjà femme, évidemment, avec sa poitrine qui avait mûri, mais froide, maladroite, presque niaise, n'ayant rien de ce qu'il fallait pour
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jouer ce rôle de Parisienne subtile, excessive, endiablée ! Dès le troisième acte, madame Champagnac, rouge de fureur, essoufflée, suante, allait et venait d'une coulisse à l'autre, bousculant les machinistes, injuriant le régisseur, prête à mordre le pompier ; puis, tout à coup, avisant monsieur Georges qui attendait derrière une porte le moment de son entrée : « ah ! ça mais, s'écria-t-elle en lui flanquant un soufflet, vous êtes donc une fichue bête, vous ? »