‹ Les BoulleChapitre 32 sur 33 · CHARLES-JOSEPH BOULLE · texte numérisé non relu

CHARLES-JOSEPH BOULLE

Enfin nous arrivons au dernier des quatre frères. Né le 29 août 1688, aux Galeries du Louvre, Charles-Joseph passa, on peut le dire, toute son existence dans ce logement que son père avait obtenu de la haute bienveillance de Colbert, et dont la survivance lui était acquise. Il fut le collaborateur assidu du grand André-Charles, assista à l'incendie de 1720 ; et le mémoire rédigé par Boulle nous apprend même, que ne pouvant dormir cette nuit, à cause de la chaleur, Charles-Joseph s'était promené entre une et deux heures du matin sur une terrasse dominant le chantier du sieur Marteau, sans rien apercevoir de suspect. En 1732, il signa l’acte mortuaire de son illustre père, prit en mains, conjointement avec son frère aîné, la direction des ateliers, et comme lui porta le titre d'Ebéniste, ciseleur et doreur du roi. Mais il ne paraît pas que sa vie ait été des plus exemplaires, ni que ses affaires aient mieux marché que celles de ses frères.

Deux ans s'étaient à peine écoulés, que de graves scandales commençaient à se produire. Le 1 5 août 1 724. à la suite d'un charivari qui lui avait été servi par un nommé Paget, traiteur, demeurant rue Fromenteau et son créancier, — charivari qui avait mis tout le quartier en rumeur, — il s'était vu obligé de réclamer la protection du commissaire Louis Cadot. Il s’agissait, dans l’espèce, d’une créance de 20 livres i5 sols. Boulle refusait de payer, prétendant ne devoir que 18 livres, et Paget, après

l’avoir traité de gueux, de fripon, de m de sa servante, avait ameuté

tous ses voisins contre lui’.

Un pareil début marque assez mal. Nous ignorons, toutefois, si ces scandales se renouvelèrent. Ce que nous savons, par exemple, c'est que vingt ans plus tard 19 juin 1754'. lorsque Charles-Joseph décéda dans

i. Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, janvier 1877, p. 102.

ce logement qu'il n'avait pour ainsi dire jamais quitté, ses affaires étaient dans un état déplorable. Tous ses frères étaient morts avant lui. sans laisser de postérité. Aussi, parmi les parents qui intervinrent lors de l’apposition des scellés, ne voyons-nous figurer que des cousins germains. C'est, en effet, à la demande des trois enfants d'un certain Pierre Boulle, frère sans doute d'André-Charles, que le commissaire P. C. du Ruisseau vint accomplir son ministère. De ces trois héritiers, deux exerçaient des professions relevant du mobilier. L’ainé, Pierre, était ciseleur et demeurait rue Bordet. paroisse de Saint-Etienne-du-Mont; le second. Pierre-Thielmant *, avait un atelier d’ébénisterie rue de la Marche, paroisse de Saint-N:colas-des-Champs; enfin leur sœur. Jeanne- Catherine. était mariée à un domestique du nom de Jean Rougeux. Somme toute, c’étaient de petites gens, et bien peu fortunés.

Il est aussi question, dans le document que nous analysons, d'un autre cousin nommé Antoine-Nicolas Fréret. quaiifié bourgeois de Paris. Un moment, ce parent se prétendit le seul héritier du défunt, mais, en présence du procès-verbal dressé par le commissaire P. C. du Ruisseau, il se garda d'insister, et disparut sans laisser son adresse. L’inventaire sommaire qui accompagna ce procès-verbal n'est, en effet, rien moins que brillant.

Les seuls meubles de quelque valeur qu'on v rencontre consistent en un clavecin et un orgue avec ses soufflets. Les murs, il est vrai, étaient garnis de nombreux tableaux sans cadres, mais fis furent réclamés par la dame Agnès-Françoise Houasse. veuve du sieur J. Benoist, qui les avait confiés au défunt, et qui. sans doute, les tenait de son père. R. A. Houasse, peintre et membre de i' Académie. Enfin, détail plus intéressant, la servante déclara que son maître avait sous-loué à l'ébéniste Oeben un appartement situé au-dessus de celui qu'il occupait lui-même, et que dans cet appartement se trouvaient plusieurs portraits, des motifs de sculpture, des outils, des ustensiles dépendant de la succession.

Oeben. interrogé, confirma cette déposition. Il reconnut, en outre, être débiteur, vis-à-vis du défunt, d'une somme de i a5 livres pour un

i. Ce prénom a paru singulier à M. J. GuitErey. « Il semble, écrit-il, en note (Scellés et inventaires d'srîisies, * partie, p. 19S . il semble difficile d’admettre que Tilmand soit un nom de baptême •. C'est en effet un nom de famille On sait qu'André-Charles Boulle épousa Anne-Marie Leroux, or, celle-ci était fille de feu Henri Leroux et de Marie Tillemant. C’est sans doute cette dernière qui, marraine du fils de Pierre Boulle et ne pouvant lui donner son nom de Marie, lui aura octroyé celui de Tillemant.

LES ARTISTES CELEBRES

terme échu; mais, par contre, il réclama le montant des frais funéraires et diverses sommes par lui prêtées pendant la dernière maladie. Un autre ébéniste, Louis-Simon Davaux, figure également parmi les créanciers de Charles-André. Du consentement général, Oeben fut chargé de la garde des effets du défunt jusqu’au jour de la vente.

De cet acte médiocrement intéressant, somme toute, une seule chose est à retenir, la constatation des relations longtemps ignorées du célèbre Oeben avec le dernier des Boulle. Ainsi se révèle la transmission de ces traditions précieuses, qui relient l’art mobilier du xvme siècle, si aimable, si gracieux, à celui qui avait acquis, sous Louis XIV, un développement si magnifique.

Avec cette constatation, notre tâche prend fin. Le dernier représentant de cette dynastie laborieuse, dont nous avons entrepris de retracer l’histoire, est mort. Comme ses frères, il s’est éteint sans laisser de postérité; comme eux et comme son illustre père, il a dû lutter, pendant la meilleure part de sa vie, contre de continuels besoins d’argent. Enfin, toujours comme eux, il a connu, durant ses dernières années, la misère impitoyable et tenace. Cette persistance d’infortune, cette implacable fatalité qui pèsent sur une succession d'artistes si méritants, dont la France a plus d’une raison d'être fière, n’ont-elles pas quelque chose de navrant? Le douloureux étonnement qu’elles provoquent prend surtout un redoublement d’intensité dans le contraste troublant qu’on relève entre la détresse prématurée au milieu de laquelle se débattent ces malheureux artistes, et la splendeur, la magnificence, l’éclat sans pareils du mobilier auquel ils ont donné leur nom.

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