‹ Les bourgeois aux champsChapitre 47 sur 60 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

LES MÊMES, M. et MADAME PEZÉ.

MADAME PEZÉ. — Je vcux les surprendre.

MADAME TABAROT. — Encore (Ics visilcs !

MADAME PEZÉ. — AU ! je VOUS Irouvc enfin ! ne vous dérangez pas. Permellez, chère voisine, que je vous embrasse.

MADAME TABAROT. — Madame...

MADAME PEZÉ. — El VOUS aussi, ma belle demoiselle. Quand nous nous connaîtrons davantage, vous saurez que j'ai les cérémonies en horreur. D'ailleurs, ne sommes-nous pas à la campagne ! S'il fallail y faire des façons, autant vaudrait n'y pas venir. N'est-ce pas votre avis?

MADAME TABAROT. — Certainement.

MADAME PEZÉ. — Vous ctcs arrivés d'hier?

MADAME TABAROT. — Oui, madame.

MADAME PEZÉ. — BiCH fatigués, bicn mal à votre aise, n'esl-ce pas?

MADAME TABAROT. — Oui, madame.

MADAME PEZÉ. — J'avais d'abord l'intention de vous proposer de descendre à la maison, puis j'ai réfléchi; et pourtant j'aurais mieux fait peut-être

i42 LES BOURGEOIS AUX CHAMPS.

de suivre ma première idée, c'est souvent la meilleure; mais la crainte que \ous eussiez pu croire que ce fùl chez moi un motif de curiosité, m'a retenue. D'un autre côté, il est bien triste d'arriver dans un pays où l'on ne connaît âme qui vive, où l'on ne sait à qui parler. Nous étions dans ce cas-là quand nous arrivâmes ici pour la première fois, avec M. Pezé. 11 est vrai qu'il y avait moins de monde qu"à présent; nous n'avions guère alors que la maison deM. Blanchet, M. Renault, M. Longcliamp, madame Marc, M. Gauthier...

PEZÉ. — M. Camelel.

MADAME PEZÉ. — Et M. Dcsverels. Voilà à peu près tout ce que nous avions à voir; car madame Lami n'est venue que longtemps après. C'est elle, si tu t'en souviens, monsieur Pezé, qui a fait bâtir dans l'ancien clos des Cordeliers.

PEZÉ. — Crois-tu que ce soit bien madame Lami? Ne serait-ce pas plutôt M. Juteau?

MADAME PEZÉ. — Oui, tu as rajson, c'est M. Juteau; madame Lami avait acheté de M. Carbotlié; il y a de cela une douzaine d'années.

PEZÉ. — C'est ce même M. Carbottiéqul s'en est allé mourir à la Martinique.

MADAME PEZÉ. — Lc fait cst qu'il n'y avait guère, à celle époque, que ces maisons-là ; car le château de Morbideau n'exislait pas.

PEZÉ. — Tu es bien bonne d'appeler ça un cliàleau.

MADAME PEZÉ. — Cc n'cst pos nioi, c'est loulle monde. D'ailleurs, ce n'est plus chez nous, Morbideau, c'est encore à une bonne lieue d'ici.

PEZÉ. — Pas tout ù fait.

MADAME PEZÉ. — Il n'en est pas bien loin. Petite voisine, il faut venir dîner aujourd'hui à la maison ; nous y comptons.

MADAME TABAROT. — Vous êles bien bonne.

MADAME PEZÉ. — Co scra saus façon.

MADAME TABAROT. — Je u'osc VOUS promettre.

MADAME PEZÉ. — Arrivés d'iiier, il est impossible que vous ayez d'autres invitations.

PEZÉ. — Nous nous inscrivons les premiers.

MADAME TABAROT. — Vous éles Vraiment trop aimables; mais c'est impossible.

MADAME PEZÉ. — Etpourquoi?

MADAME TABAROT. — Nous avous laul à faire!

MADAME PEZÉ. — Je VOUS donnerai un coup de main; je ne serai pas empruntée. Dieu merci, je connais la maison, c'est moi qui ai installé ici cette pauvre nuulame Lamelle, qui n'y est pas restée longtemps; elle n'a jamais pu s'y faire. Dites-moi, êles-vous contente de votre bonne?

MADAMI3 TABAROT. — Oui, madame. Elle n'est pas parfaite, mais enfin...

MABAME PEZÉ. — J'cii ai uiiG cxccllenle à vous proposer; une fille qui a clé élevée à la maison, un sujet précieux; vous la verrez tantôt. Et votre demoiselle, elle est de l'âge de la mienne; elles se conviendront parfailcment, j'en suis sûre. Vous avez l'inlenlion d'acheter la maison, m'a-t-ondit?

MADAME TABAROT. — Nous nc sommcs pas encore décidés.

MADAME PEZÉ. — Écoutcz, uc faitcs rien encore: nous en avons une à vous proposer qui l'emporte de beaucoup sur celle-ci, et que vous aurez à des conditions bien meilleures; un jardin charmant, une vue délicieuse, des fruits magnifiques, entre cour et jardin, c'est charmant et en bon air. Nous Tirons voir, la vue n'en coûte rien. Vous n'avez encore vu personne?

TABAROT. — Pardonnez-moi.

MADAME PEZÉ. — El qUi dOHC?

TABAROT. — Un petit monsieur d'un certain âgo...

MADAME PEZÉ. — Vous nc savcz pas son nom ?

TABAROT. — H me Ta dit; ce monsieur se plaint beaucoup de sa santé.

MADAME PEZÉ. — C'cst M. Duruflé,

TABAROT. — Précisément.

MADAME PEZÉ. — Qu'CU dltCS-VOUS?... VoUS CU

avez eu assez tout de suite, je vois cela. Ce ne sont

pas, entre nous, des gens à voir. Lors de leur arrivée, nous les avons beaucoup vus ; nous n'avons pas tardé à nous apercevoir qu'ils étaient continuellement sur nos épaules à fourrer leur nez dans nos affaires. Je vous avouerai qu'à moins d'être parfaitement liés, je déteste la manie qu'ont certaines gens de se mêler continuellement de ce qui ne les regarde pas.

MADAME TABAROT. — Jc pensB bien comme vous.

MADAME PEzÉ. — Autant j'almc à voir Ics personnes que j'estime, autant je déteste les autres; je ne sais rien faire à demi. Nous avons eu ici, il y a de cela deux ans, une famille anglaise pour laquelle j'eus mille bontés, mille prévenances; nous étions continuellement les uns chez les autres. Un beau jour, nos visites leur sont devenues importunes; ils nous ont fait des sottises. Jamais je ne leur ai pardonné ; il leur a fallu quitter le pays. Ainsi, c'est convenu, bonne voisine, vous dînez aujourd'hui à la maison, nous y comptons; je viendrai tantôt vous prendre. Surtout, pas de façons, n'est-ce pas? pas de cérémonies entre nous, je vous en prie. Monsieur Pezé, nous partons?

PEzÉ. — Oui, ma mie.

MADAME PEZÉ. — Je crois que nous nous comprendrons parfaitement ; on a beau dire, on voit

loul de suite à qui l'on a affaire. Tels que vous nous voyez aujourd'liui, vous nous verrez demain, toujours les mêmes. Nous pouvons avoir nos défauts ; qui n'a pas les siens? Il faut qu'on s'y fasse, nous ne sommes plus assez jeunes pour nous corriger. Que je vous embrasse, bonne voisine ; je suis ravie, enchantée, d'avoir fait votre connaissance. ..Et cette chère enfant, veut-elle aussi m'embrasser? Elle est grande comme père et mère... Sans adieu; restez.

TABAROT. — Comment donc!...

MADAME PEzÉ. — Voilà quc VOUS alIcz faire des cérémonies, je les abhorre.

TABAROT. — C'est pour rester plus longtemps avec vous.

MADAME PEZÉ. — Pas moven de s'y refuser.

SCÈ.XE XV.

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