SCÈNE PREMIÈRE
LE PËRE DONTEMS, M. DUFOY.
LE PÈRE BoiNTEMs. — Vous (lii'ez cfi que vous voudrez, monsieur Dul'oy, mais c'esUicIiu,j'soninies point hureux depuis que j'ons fait c'ie dernière révolulion-lù.
M. DUFOY. — D'aliord, permettez, père Bonlems, vous vous donnez là des gants pour une chose à laquelle vous n'avez nullement participé, Dieu merci.
loO LES BOURGEOIS AUX CHAMPS.
LE PÈRE Bo.XTEMS. — Si c'élioiU pouF Ça qu.; vous remerciez l'bon Dieu, luoi point. Le pauvre cher homme, il étionl là dedans pour rien ; ce qui n'enipèdie qu'ils avionl dit, les ceux qui y étiont, qu"y aviont rien de plus biau et dplus gentil que c'ie révolution-là.
M. DCFOY. — Et vous êtcs, dilcs-vous, malheureux depuis celle époque!
LE PÈRE EOMEMs. — J'ous poinl dit quc nous étions maUnireux; j'ons dit point hurcux. Faut poinl me faire dire des paroles que j'ons point proférées. Je répétons ce quej'onsdil,que c'éliont une belle cliose qui zont abîmée. J'avons peut-être tort de dire qu'ils l'ont abîmée, nol' révolution?
M. DUFOY. — ^'e nous fâchons pas, je vous en conjure.
LE PÈRE bo:ïtems. — Dame, j'ons-t-ïl jamais payé dans aucun temps autant comme je payons?
M. Di FOT. — Je ne vous dis pas le contraire, mais cela ne me regarde pas.
LE PÈRE BOMEMS. — J'ous-l'y cu dcs années qu'éliont rudes ? c'élionl-t'y poinl des horreurs d"payer ce que j'payons de contributions, de prestation, el de tout, et vous voulez-t'y point que je nous trouvions hureux?
M. DLFOY. — Je ne veux rien que la Iranquillilé.
LE PÈRE EOXTiMs. — Célionl bien mal ù vous
de vouloir que j'soyons ben aise quand j'soninies malhuretix loul plein.
M. BUFOY. — Je ne veux rien, vous dis-je; combien de fois fuul-ii vous le répéter?
LE PÈRiî BONTEMs. — C'esl qui n'y a point à dire, c'est que plus j'ailons, plus je souffrons.
M. uuFov. — Je ne puis rien y faire.
LE PÈRE coNTEMs.— Ça u'enipêche que je ne serions point embarrassé si tout un chacun voullont être raisonnable.
M. «UFOY. — Vous aurez du mal à obtenir cela, je vous en avertis.
LE PÈRE BO?iTEMS. — C'éliout tout dc même bé triste, de voir Tpremier peuple d'Ia terre avoir autant qu'il en aviont de mal à gagner sa pauvre vie; car, comme y disionl l'autre fois, j'sommeS-l'y point le premier peuple de la terre?
M. DUFOY. — Et qui disait cela?
LE PÈRE EOîVTEMS. — Qui, qui disionlca?
H. DUFOY. — Oui.
LE PÈRE BONTEMs. — Uu qucuqu'uH quï nc vous craignent point.
M. DUFOY. — Ça, je le crois.
LE PÈRE BOMEMs. — QuI uc craiguont même personne, voyez-vous! C'éliont M. Faucbeux, la première lettre de son nom, puisque vous voulez le savoir; M. Faucbeux, de Gadancourt. Quand je
IS2 LES nOURGEOIS AUX CHAMPS.
Tons proposé l'autre fois, pour nourdépulé..., vous y élioz, monsieur Dufoy, que vous avez dîné à quand nous.
M. uciov. — Eh bien?
LE PÈRE liOMEMs. — N'avons-t'y point dit cette fois-l;i, M. Faucheux, que j'élions le premier peuple d'ia terre?
M. DUFOY. — Je ne me souviens pas de cela.
LE PÈRE EOMEMs. — lls Taviont tout de même ben dit.
M. Di'FOY. — C'est possible, mais je ne l'ai point entendu.
LE PÈRE EosTEMS. — Que Ics Francés, il élionl le premier peuple de la terre, le premier en avant de tous les autres, le plus brave, le plus bi;iu, et le plus franc, et le moins faignanl, et que c'éliont une vraie pitié Je le voir aussi peu hureux comme c'est qu'il éliont.
M. DCFOT. — l\Iais lui, M. Faucheux, de quoi se plainl-il? n'est-il pas un des plus aisés du département?
LE PÈRE Bo?sTEMs. — C'élionl poInt lui non plus qui lui plaigniont ; v'ià le plus biau, pardine ! lui, il ne lui plaigniont point.
M. DUFOY. — Il aurait grand tort.
LE PÈRE BONTEMs. — 11 étiout Simplement malhureux de voir le pauvre peuple point hureux.
M. DUFOY. — C'est fort beau de sa part.
LK PÈRE EOîVTEMs. — C'étioiil ]iour qui soyonl plus hureitx, le premier peuple tle la terre, qui vouliont être nommé député.
M. nrroY, prenant le fauftset pour donner pins de mordant à ce qu'il va dire. — Et allons donc !
LE PÈRE EOIVTEMS. — Et dirc qu'un homme comme lui y n'avionl point été nommé, avec des idées pareilles ! Son défaut, à M. Faucheux, c'étiont qu'il élionl trop franc, de ne point assez dissimuler ce qu'il aviont en dehors de sa conscience. Mais, puisque j'sommes venus à en parler, j'sommes toujours bcn aise de vous dire que les ceux qui n'en ont point voulu, de M. Faucheux, pour noul'député, ils étiont tous des vraies bêtes.
M. DUFOY. — Bien obligé.
LE PÈRE BONTEMs. — Danic, au fait, c'étionl-l'y point le meilleur et le plus charitable des humains, M. Faucheux, le plus brave et le plus sincère?
M. nuFOY. — Vous n'avez pas toujours dit cela ; il fut un temps...
LE PÈRE BoisTEMs. — C'éliont du temps à défunt sa femme, qu'éliont nol' cousine, une gale, un démon lini ; c'étiont bé n'elle qu'éliont l'auteur que nous nous avons fiichés,car j'ons toujours respecté M. Faucheux, toujours, toujours. Mais vous, mon-
loi
sieur Diifoy, vous le délestez au fond du cœur, pas vrai, M. Faucheux?
M. DiTov. — Je n'ai pas de raison pour cela, vous vous trompez.
LE PÈRE BOKTEMs. — Écoulcz, j'savons cc que j'savoiis; j'en savons peut-être plus que vous làdessus, et si j'voulions... Écoutez-moi...
M. DiJFOY. — Je vous écoute.
LE PÈRE EoxTEMs. — S'il avionl soulemcnt voulu, dans les temps du mariage de son garçon avec voul' demoiselle, M. Faucheux, vous seriez, à l'heure qu'il éliont, les deux doigts de la main. C'est-y vrai, hein?
M. DCFOY. — Pas tout à fait.
LE PÈRE BONTEMS. — Pourquoi alors que vous ne l'avez point nommé, si c'étiont la chose que vous n'étiez point ami avec? Ce pauvre M. Faucheux, c'étiont la honte en personne, la hête au hon Dieu.
H. DUFOY. — C'est peut-être un peu pour ça qu'on ne l'a point nommé!
LE PÈRE BOMEMs. — Vous nc VOUS a point gêné pour en dire des horreurs.
M. DUFOY. — Cela n'est pas... J'ai seulement dit, et je ne crains point de le répéter, que nous pouvions faire un meilleur choix, et nous l'avons fait.
LE PÈRE BONTEMs. — Yous avcz fait de la belle
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ouvrage! Qui que vous a nommé à sa place? Vous a nommé M. de Grandbois, un vieux pas grand'cliose, un vieux mangeux de messes, un homme qui jeux engraissont de la sueur au pauvre monde, un paroissien qui ne sorlonl point des prêtres; le maliieur d'iiout' pays, les prêtres et les calotins !
M. DiFOY. — Moins que tout autre, père Bontems, vous avez à vous plaindre de M. de Grandbois.
LE PÈRE BOTiTEMs. — Qu'est-ce quM! aviontdéjù tant fait pour mé, que je l'aimions tant? J'sommesl'y pins riche que j'élions quand il aviont revenu avec les autres?
M. DCFOY. — Et pour vos enfants, que n'a-l-il point fait, que de bontés n'a-t-il pas eues?
LE PÈRE co^TEMs. — J'aurious autaut aimé qu'il ne s'en soyont pas tant occupé, marchez ! ils n'auriont point tant jasé qu'il ontjasé; si j'avions point évu si bon dos, j'auriont point tant seulement pu porter sur l'cœur ce que j'ons porté pendant plus de quatorze ans qu'avonl duré not' panvr' femme; Tont-y assez longtemps montrée au doigt? La pauvre chère amie! fjue si aile aviont évu tan! seulement pour deux liards de cœur ;ui ventre, il y a du temps qu'aile en seriont morleà la peine; aussi vous l'a vue, monsieur r)nfoy,alle aviont fini bien avant que j'osions l'espérer, et, s'il aviont fait
quéque cliose pour mé, l'vieux cliien d'Grandbois, je l'avons bien payé, murcliez!
M. BiTOY. — Je vous engage, néanmoins, et cela dans voire intérêt, à garder un peu plus de mesure.
LE rÉRE iioNTEMs. — Qu'est qui pourriont m'faire? Je ne le craignons point... S'il étiont tant seulement un France, voyez-vous!...
M. DCFOY. — Eh bien?
LE PÈRE Bo\TEMs. — Jc Hous eutcndons... Mais rien, voyez-vous, monsieur Dufoy, moins que rien. Tandis que M. Faucheux, le roi des hommes, s't'ilà, le France des Frnnce's, Thomme de la chose, c'étiont comme ça qui disioiit.
M. BTJFOY. — Je me rappelle cependant vous avoir vu parfaitement disposé en faveur de M. de Grandbois.
LE PÈRE BONTEMS. — Y 3 bé du temps.
M. BDFOY. — Qui a pu vous faire changer à ce point?
LE PÈRE BOPïTEMs. — Pourquoi quc j'ons sangé?
M. BrFOY. — Oui; pour quel motif?
LE PÈRE BONTEMS. — J'avous poiut sdugé ! y m'ont emmené, les autres, à quand eux, y m'ont ouvart les yeux au moment que j'allions m'tourner conlr' la France, nol' pays à tous, la mère d'Ia patrie, qui leur disiont, avec nos institutions des
iiistiltilions, et des constitutions des constitutionnels à mort, et des renfoncements des previlégics. Pour lors, j'ons oiivarl les yeux, j'oiis vu l'précipice où qu'jailions entrer, et j'sommes devenu ce que j'sommes à c'i'lieure : France jusqu'à la dernière goutte d'not' sang. Ça, je l'ons juré : y me l'ont demandé, je l'ons fé; à preuve, c'est que j'sommes venu dans les voitures qu'ils aviont payées, M. d'Grandhois, tout d'Grnndbois qu'il étiont ; eli bien, pour nous en r'dcvenir, j'ons préféré nous en r'devenir sus nos pieds.
M. DUFOY. — Vous êtes revenu dans un joli état ; je m'en souviens.
LE PKRE BONTEMS.—Dome! écoutcz donc, quand on est avec des Francés, faut bien être France.
M. DUFOY. — Des Français? Des ivrognes, vous voulez dire.
LE PÈRE BONTEMs. — Dc vrals Francés.
M. DUFOY. — Vous feriez mieux de vous occuper de choses qui vous touchent de plus près.
LE PÈRE EONTEMs. — Pour cc qui csl dc ça , j'm'en occupons.
M. DUFOY. — Ne ferez-vous rien, par exemple, pour votre fils, le dernier marié, dont toute la récolle est perdue sans ressource?
LE PÈRE BONTEMs. — Jc VOUS voyous v'ul... J'en sommes bé trisse, mais j'ons point les moyens d'ça.
Và8 LES DOURGEOIS AUX CHAMPS.
Pourquoi s'avionl-t"y établi, que je ne le voulions point? Tant pis pour li.
M. DUFOY. — Aviez-vous à vous plaindre de la famille de sa femme?
LE PÉRI! EoxTEMs. — Ils élionl dos meurt de faim, des gueux qui n'aviont point l'premier sou!
M. DiFOY. — Mais vous-même, père Bontems, quand vous vous êtes marié, vous n'étiez guère plus avancé.
LE PÈRE BONTEMS. — Y n'avont qu'à faire comme j'ons fé.
M. DiFOY. — Vos parents n'avaient rien ; mais vous qui avez du bien, qui êtes à votre aise...
LE PÈRE BOMEMs. — Si j'ous, jc l'ons bé gagné, marchez !
M. DUFOY. — Vous avez eu du bonlieur.
LE PÈRE EOMEMS. — Queu chance que j'ons évuc? J'ons évu Tmalheur d"perdre nos deux premières femmes : c'étionl là tout le bonheur que j'ons évu; mais, hors ça, quou bonheur?Au reste, monsieur Dufoy, je nTrons rien pour li, rien pour les autres, rien pour parsonnc; après nous s'il en resse. .l'aMons lire les papiers.
M. DUFOY. — Voire serviteur très-bumble.
LE PÈRE EORTEMs. — Avantage, monsieu Dufoy.
LES GIROUETTES. iS9