LES MÊMES, OCTAVIE, PHILOCLÈS
MAPAME OODET.
Voilà ma lillc.
MADAME PAVERSé.
Comme elle est grandie !
MADAME GODET
Ce qu’elle a de mieux, c’est qu’elle est bonne. Kmbrassez memère.
MADAME PAVERsé.
Ça vaut mieux que d’être jolie. La beauté passe, la l)onté reste.
MADAME GODET
Eh bien ! monsieur Carré, avons-nous fait teaucoup de musique cet hiver?
MONSIEUR CARRÉ
Énormément.
MADAME CARRÉ
Il en a tant fût, qu’il n’y avait plus moyeu de l’arrêter. Sa poitrine s’en ressentait. J’ai eu beau le lui faire dire par le médecin, tout comme si j’eusse chanté, il n’en a tenu compte.
MONSIEUR GODET
Vous avez été chez M. Potesson?
MONSIEUR CARRÉ
Je n’ai pas pu y aller une seule fois. M. Potesson a ou la maladressi* de prendre les mêmes jours que M. Rabivol .
MONSIEUR GODET
Vous avez dû entendre M. Cbevrot, chez M. Rabivol '!
DE MÉLOMANIE BOURGEOISE
MONSIEUR CARRÉ
Une seule fois.
MONSIEUR GODET
Eh bien?
MONSIEUR CARRÉ
A VOUS parler franchement, je lar trouvé fort au-<lessons de sa réputation.
MADAME GODET
Quel est son iiLstrument?
MONSIEUR CARRÉ
L'i flûte.
MADAME GODET
Voilà un instrument que je n’ai jamais pu souffrir. J’ai là sa flûte, au petit Édouard; j’ai eu vingt fois l’envie de la jeter par la feoètsre; je l’aurais fait si sa mère eût été plus heureuse.
■k DOUA RD.
Bien obligé.
MADAME PAVERSÉ.
Mademoiselle Oclavie nous donnera, sans doute, nu pe- .lit plat de sa façon?
Elle vous jouera un morceau de Nabucliv... chose, comment donc déjà dis-tu ça, Tavie?
nCTAVIE.
Nabuchodonosor.
MADAME GODET
Ce n’est pas pour la vanter, ce que je vais vous dire...
MADAME PAVERSÉ.
Elle est bien organisée?
MADAME GODET
Comme un ange. Mademoiselle Uatifol dit, à qui veut l’entendre, que c’est sa meilleure élève, elle en est enchantée. Pas vrai, Tavie?
GS SCÈNKS
OCTWIE,
Oui, maman.
.MONSIEUR PAVEHSÉ.
J'ai beaucoup entendu parler d’un jeune homme qui a chanté cet hiver chez M. Pofesson, un nommé... attendez donc... monsieur... monsieur... ce n’est pas Lamandelle... Beaufdet! monsieur Beautilet.
MONSIEUR CARRÉ
Une basse? ,
MONSIEUR ^PAVERSÉ,
Précisément. lia, dit-on, une basse de toute beauté. C’est, à ce qu’on prétend, un élève de Levasseur.
MONSIEUR CARRÉ
' Il peut aller fort bien, je ne le conteste pas'; mais, en fait de basse, après ce que j’ai entendu, il ne me reste plus rien à entendre, faut tirer l’éclielle.
. MOUSIEUB, PAVERSÉ.
C'est donc Levasseur?
MONSIEUR CARRÉ
Allons donc !
MONSIEUR PAVERSÉ.
Liblacbe?
MONSIEUR CARRÉ
Une belle mauviette, votre Lablache! Vous savez bien qui je veux dire, monsieur Godet?
MONSIEUR OORET.
Je n’y suis pas.
MONSIEUR CARRÉ
C’était étourdissant !
MONSIEUR PAVERSÉ.
Ab çà ! votre basse était donc une pédale d’orgue?
MONSIEUR CARRÉ
C’était Berivis !
DE MÉLOMANIE BOURGEOISE 09
MONSIEUR GODET
Derivis! je crois bien. Un taureau pour le chant; il était complet. Ktiez-vous à Paris de sou temps, monsieur Carré?
MON SI EU II CARRÉ
Malheureusement non. Ce fut à Aix, en Provence, que j’eus rhonnenr do l’entondrc pour la première fois.
MONSIEUR GODET
Quel oiïct produisit-il?
MONSIEUR -GODET
Un effet immense. Iæ bon Dieu en personne y serait venu, qu'il n’en aurait pas produit davantage, et vous savez s’il est aisé d’en faire accroire au public d’Aix. lin, délicat, connaisseur s’il en fut, '
MONSIEUR PAVERSÉ.
J'avoue que je n’en sais rien.
MONSIEUR CARRÉ
Sachez donc, messieurs, pour votre gouverne, que ce |)ublic d’Aix, qui depuis s’est un peu relâché, était alors d’une sévérité, d’un difficile... incroyables! C’est au point que Talma, qui, sans chanter c,ommc Derivis, ne manquait pas d’un certain mérite, n’osa jamais affronter les arrêts dn.partcrre d’Aix.
MONSIEUR BEGU.IN.
Il est donc grand, ce parterre?
MONSIEUR CARRÉ
Pas très-grand ; il contenait de cinquante à soixantedix personnes en se pressant un peu. Mais quelle intelligence ! quel sentiment musical ! Pour eu revenir à Derivis, il se rendait donc à Marseille, lorsqu’il fut happé au passage par un certain M. Desappozades, ancien conseiller au parlement d’Aix, qui depuis huit jours le guettait. Il n’y avait rien de monté. La troupe était il Carpentras ; M . Desappozades ne se tint pas pour battu ; il remua
SCÈNES
ciel et terre, et fit si bien, des pieds et des mains, qu’il finit par lui faire chanter Œdipe. Nous avions alors à Aix une certaine demoiselle Rigolasse ou Bibolasso, enfin n’importe, qui chantait à peu près ; elle voulut bien se charger de la partie d’Antigone.
MONSIEUR GODET
.l'y ai vu madame Branchu.
•MADAME GODET
Qui avait épousé monsieur Branchu.
MONSIEUR CARRÉ
Vous dire le monde qui assiégea les portes île la salle, vingt-quatre heures à l’avance, serait chose impossible. Il y eut peu d’élus parmi les nombreux appelés ; mais le thé.àtre était si bien disposé, tellement bien combiné, que les personnes qui ne purent trouver à se placer (il y en eut beaucoup) entendirent mieux, peut-être, à la porte, que non pas dedans. Mon oncle, le propre frère de ma pauvre mère, qui connaissait parfaitement cet effet acoustique de la salle, quitta sa place et s’en en fut. Bien lui prit. Derivis s’éleva à une hauteur prodigieuse! Il fut si éclatant, que, de la rue, ‘on le goûta plus distinctement encore que de la salle, et quand, avec cet accent pathétique qui lui était propre, il dit ;
Mes yeux souillaiciil la liiniiêre céleste ;
Ma main les arracha
toute' la salle firémit comme' un ■ seul homme;- plusieurs tlames, dont un oculiste, s’évanouirent ; la rampe frissonna, le lustre dansa, les quinquets tremblèrent, plusieurs s’éteignirent. Ce. UC sont,; certes pas vos Rubini, vos Tamburini, vos Ronconi, Gardoni et Damoreau-Cinti et tutti quanti qui jamais éteindront les quinquels.
MONSIEUR GODET
Sa voix n’était pas étouffée ! <
DE MÉLOMANIE RÜUKGEUISE 7l
MONSIEUR CARRÉ
Pas (le la rue; je ne sais pas de la salle...