‹ Les Bretons (volume 2)Chapitre 1 sur 88 · PAUL MASGANA, LIBRAIRE- EDITEUR · texte numérisé non relu

PAUL MASGANA, LIBRAIRE- EDITEUR

13^ GALERIE DE l/ODBON

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A mon pays j^offre aujourd'hui, plus rassuré*, ce fidèle tableau de ses mœurs: sous cette histoire particulière, peut-être aussi Ton découvrira comme un ensemble de la vie humaine, ce fond éternel de toute poésie.

Ainsi, bien que consacré à un seul peuple, ce livre pourrait ailleurs éveiller quelque sympathie.

^ Faut-il dire que si j'ai exposé les origines de la Bretagne,

"" et sa fin honorable après de longues résistances, puis évoqué ses prêCres, ses bardes et ses rois, de nos jours je devais montrer avant tout ce qui permet aux Bretons de porter

I encore le nom de leurs pères : les mœurs poétiques qui les

T font aimer.

Telles sont d'ailleurs les tendances générales, qu'un poème entièrement historique serait en tous lieux impossible; non plus que les hauts faits de notre roi Conan , les exploits du roi Clovis ne seront désormais chantés.

Dans ces nouvelles conditions laites à l'art, heureux donc le chantre de mon pays! Ici, à vrai dire, point d'aventures étranges ni de passions outrées, mais toujours la naïveté et la profondeur du sentiment. Le roman n'est nulle part dans la vie simple et franche du Breton , mais la poésie , elle y est partout.

* 2e édit.

Quatre canloos principaux ( ceux de Vannes , Tréguier, Léon et Gomouaille ) ayant chacun , et avec une infinie variété, leur dialecte, leurs costumes et leurs usages, sont les lieux où se déploie cette vie à la fois sloique , enthousiaste et religieuse.

Petit enfiint, longtemps en robe, chanter seul dans la lande en gardant les bestiaux; vers douze ans, accourir par les chemins creux d'une lieue et plus au catéchisme; bientôt fleurir en de fraîches amours au milieu des Pardons, des luttes et des veillées, ~ amours qui, après la grande épreuve du tirage au sort, se termineront à Téglise ; — et, dès lors, tout au travail sérieui, élever dans les mêmes mœurs la jeune fiimille , puis ensevelir les grands parents : voilà les phases invariables et les mêmes pour tons de cette existence sévèrement réglée. Un pèlerinage lointain à Sainte-Anne-d*Auray ou à Saint^Jean-du-Doigt, quelque foire célèbre comme celle de Kemper ou de la Hartyre seront les événements notables : mais le chant , les croyances, les traditions merveilleuses sauront bien animer de leurs couleurs riantes ou sombres cette appa- . rente monotonie.

Tel est rharmonieux ensemble qu*il fiillait i*eproduire dans sa simplicité variée, afin que lisant ce récit on pût dire : « les choses se passent ainsi en Bretagne; cette histoire doit être vraie. »

Et même à ceux-là qui s'enorgueillissent mais souffrent au milieu d'une civilisation plus avancée , le calme de ces mœurs primitives, à mon sens, devait sourire; j'y croyais voir un intérêt sincère et durable. Aussi , ma crainte était

grande de nef)Ouvoir mener à terme cette douce mais laborieuse entreprise ! tant j*avais à cœur d^offrir à ces esprits tourmentés un poème heureux, si Ton peut dire, d'opposer aux pensées troublantes une œuvre qui rassérenne.

Ma tàcbe finie, c'est avec regret que je m'en sépare. La vie de mon peuple, celle de mes personnages était devenue la mienne. Si Daùlaz , le jeune clerc, son livre sous le bras, allait au pays de Vannes ( mélancolique voyage ! ) se dis* traire des scrupules religieux de la blonde fille d'Hoêl , j'aimais à le suivre au milieu des pierres druidiques de Carnac, dans les tl€^ saintes du llo^-Bihan ; et, au retour, à trouver Anna et sa sœur Hélène plongeant un enftint malade dans l'eau bîenfiiisante de la fontaine. Guidé par le pâle vicaire, j'aimais à suivre le conscrit Liiez et sa pieuse cousine sur les mers sauvages de Gornouaille, à prier avec eux dans lesi chapelles de Léon ; et, avant dé clore ce long pèlerinage, à descendre dans ces abîmes, où, pour soulager les mineurs, soupirent le cor d'Arthur et la voix de la duchesse Anne. Fuis, après les gens de la càie, ceux de la montagne et des terres; les joyeuses tileries ou des luttes telles que l'antiquité n'en eut pas de plus vigoureuses ; l'agonie du fermier Hoël et le désespoir forcené de sa veuve ; enfin , le tumulte des foires, les combats des réfTactairei^Vet, avec l'intervention des Saints (car le merveilleux, ce rêve des poètes, s'offrait ici de lui-même) les fiançailles et les noces du clerc accomplies au cbant des cornemuses et des bardes... Oui , tous les événements de cette épopée familièi^ semblaient être autant d'événements qui m'étaient propres; j'étais entré dans celte vie synthétique; el, mêlant à ces jouissances réelles les jouissances de l'artiste, j'essayais sur les grèves,. par les landes, sous les bois., dans les mon-

Uigoes, de mouler sur lanl de «tes et deseèneB diverses la forme ondoyante de mon poëme, et de faire jaillir un vers sain , loyal , né du sol.

Ce poème, d^un genre franchement rustique, ne semble l>as avoir d'antécédent parmi nous : ce serait là un titre , si ce qu'on voudra bien approuver dans œt ouvrage ne revenait au pays qui Ta fait naître. Jamais poète n'eut ^us la main plus abondante moisson de poésie.

Ge-pendant , cette moisson , commencée dans le volume de MariCy il fallait la recueillir, avant qu'elle fAt étouifée sous l'impitoyable niveau des idées modernes. A ceci j'ai mis tout mon zèle : dans l'avenir terne et glacé qui les menace, peut-être les miens sauronl-ils s'en souvenir.

Déjà même, hors de Bretagne, si ce livre se recommande par un fond général et humain , qui est de tous les temps et de tous les lieux, il pourra, je l'espère, exciter aussi quelque intérêt par cette vie de croyance, de sentiment et d'imagination ailleurs éteinte et disparue.

C'est que , ramené à son principe , ce poème des Bretons pourrait s'appeler Harmonie.

Décemh-e, 1846.

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