BARDES
Ce soir résonneront au Yillage-du-Barde Les chants que des morts seuls le long souvenir garde : S*ils éclataient au jour, ces fils des harpes d'or. Ils bouleverseraient les communes d'Arvor,
968 CHANT DlX-HUîtlÈME.
Elles qui du passé toujours émerveillées, Â la voix des yieillards pleurent dans les veillées! Ces éebos de nos chants, maintiens-les dans les cœurs. Toi qui ne chantes pas seulement les vainqueurs. »
Scaer, où le voyageur ouvre des yeux avides A cet antique nom la Trève-des*Druides , Et revoit, comme au temps des premières tribus , Les villages du Barde, et du Brenn, et d'Heusus : 0 Scaer I en traversant ta bruyère sacrée, Quel ami du passé n'Irait, Tâme inspirée, Et ne verrait surgir, sol des traditions. Par une telle nuit de telles visions?
pour répondre a l'appel de ces âmes antiques Le voyageur, chargé de vapeurs léthai^iques, S'agitait, quand vers lui sembla venir encor Un cortège royal au front couronné d'or. Le premier, c'est Conan, prince vôtli d'hermine, Conquérant fondateur que sa gloire illumine;
Et, la dernière , Anna , qui montre tout en pleurs D'une main sa couronne et de Tautre trois fleurs. Chacun d'eux flèrement élevait un trophée : ÉreCy son bleu manteau brodé par une fée, Un autre feuilletait le livre de ses lois, Comme Numa le sage et d'autres savants rois. Celui * de qui le front sur tous les fronts s'élève Avait un pallium a l'entour de son glaive : Un prêtre, un saint vieillard , de sa main le vêtit, Et sur d'autres vieillards librement retendit. Mais rois, ducs, ou barons, tous présentaient au barde Des armes en tronçons rouges jusqu'à la garde. Puis trente chevaliers. Un des Trente en passant Cria : i J'ai soif 1 ~Eb bien, Beaumanoir, bois ton sang 1. . 0 salles de Coat-Lorh, sortez de vos décombres 1 Pierres, rassemblez-.vous! montez, murailles sombres! Sur CCS Gers visiteurs suspendez vos arceaux ; Mais ne vous fermez pas à leurs humbles vassaux. La boue et le fléau, comme d'anciens esclaves,
■ Noméooé.
aïO CHANT DIX-HUITIÈME.
Ils les portaiedt encore, et, tout pâles et hâves : « N'auras-tu point pitié, barde, de noire sort, « Nous qui n'avons trouvé de repos qu'a la mort ? fl — 0 laboureurs ! ma voix^ous fit souvent entendre, i Pauvres gens,si pour vousmon cœur est un cœurtendre ! « C'est vous seuls que mes vers se plaisent a chanter, « Et c'est vous, cette nuit, que je viens visiter. »
Mais un premier rayon, entrevu par les Ames, Soudain les mit en fuite ; et des hommes, des femmes. Tous, chanteurs attardés, heurtèrent l'étranger Qui d'un sommeil profond sembla se dégager, f 1 murmura : « Quel rêve I » Et le chef de la bande : a Grand Dieu I par cette nuit seul ici sur la lande ! a Mais, c'est vous ! vous voilà dans notre vieux pays? « -—Eh bien I quoi de nouveau chez nos anciens amis? a — Tous sont dans la tristesse : Anna pleure son père, « Et Liiez son départ. — Et toi, Loïc, mon frère? « —Oh! moi, vous savez trop conune s'en vontmes jours! « Votre sort est le mien : aimer, souffrir toujours. »
Arrivée au marclté de Kemper, capitale de la Comouaille. — Fontaine et poisson de S. Corentin. — Afliuence ao Marclié-des-J ours-Gras. — Un départ de conscrits. — Toute la famille de Liiez et son confesseur l'accompagnent.— Adieux désespérés de Liiez. — Réponse et propositions de son ami Daûlaz. — Liiez vent partir. — Il va dans la cathédrale prier S. Corentin. — Vue du Cliamp-de-Foire.
C'est aujourd'hui qu'il va du monde vers Kemper I Des monlagnes, des bois, du côté de la mer. Hommes en habit bleu, femmes en jupe noire, On ne voit que des gens s'en allant à la foire. U en vient de partout. Gelé pendant la nuit. Sous le pied des bestiaux le chemin retentit. Que de vaches, de bœufs, de petites charrettes, De pesants limonniers secouant leurs sonnettes 1
«ri CHANT DIX-NEUVIÈME.
Place à ces jeunes gens qui passent au galop I Place aux tilles allant modestement le trot ! Et charrettes, bestiaux, ou chrétiens, cette foule De toutes les hauteurs vers la ville s'écoule.
Ah I voici dans le fond la ville de Kemper, Assise au confluent de TOded et du Ster. Comme sa cathédrale, aux deux tours dentelées. S'élève noblement du milieu des vallées! 0 perle de l'Oded, 611e du roi Grallon , Qui de saint Corentin portes aussi le nom, Réjouis-toi, Kemper, dans tes vieilles murailles 1 Vois avec quelle ardeur, ô reine de Cornouailles, Tes fils de tous les points de Tantique évôché. Pêcheurs et campagnards, viennent à ton marché I Cornouaillais! en passant près de sa basilique, Du bon saint Corentin adorez la relique. Que tous ceux d'Elliant et des mêmes chemins Boivent à sa fontaine et s'y lavent les mains ; Non pas les Léonards, eux de qui les ancêtres ,
Voici quelque mille ans, hommes jaloux et traîtres, Volèrent ie poisson dont notre Corentin Coapait pour se nourrir un peu cliaque matin, Et qui chaque matin , ô pieuse nierveille ! Nageait dans sa fontaine aussi frais que la veille : Efa bien ! les Léonards volèrent ce poisson , Mais Kemper n'oublia jamais leur trahison ; Sans jouir de leur crime, ils en portent la peine, El toujours le poisson nage dans sa fontaine.
Tant de gens sont v«ius au Marché des jours gras.
Qu'à peine dans Kemper on pourrait faire un pas ;
Le Champ de-Foire est plein et d'hommes et de bêtes,
Et la Place -de-Ville est une mer de têtes.
Mais ces gens si nombreux , qu'on dirait des fourmis^
Tous ne reviendront pas ce soir a leur logis :
Voyez la-bas, voyez dans ce coin de la place ,
De quels torrents de pleurs ils inondent leur face!
Ils ont droit de pleurer et de gémir si fort j
Les pauvres jeunes gens : ils sont tombés au sort !
876 CHAIÎT DIX-NEUVIÈME.
Déjà pour les compter arrivent les gendarmes,
Et, comme eux, leurs parents sont noyés dans les lai mes.
tle connais ce conscrit : c'est un enfant de Scaer, G*est Liiez, vrai Breton, un beau corps, un cœur fler. Celle qui lui tint lieu de mère, sa marraine. L'a conduit a Kemper avec sa fille Hélène; Avec sa fille Hélène elle est venue ici. Car le jeune homme avait le coeur de celle-ci; Anna, son autre fille, était aussi du nombre. Et Loïc qui la suit partout comme son ombre. Enfin le confesseur lui-même était venu. Leur mutuel amour du prêtre étant connu, Homme sage, il voulut raffermir et défendre Ces cœurs pleins de jeunesse et tout près de se fendre : En tous lieux un départ est chose triste à voir ; Mais dans notre Bretagne, oh ! c'est un désespoir.
Après bien des conseils au soldat, le vicaire Do loin vit arriver un pêcheur, son vieux père.
Bîentôly comme ils causaient entre eux d'Énèz-Eussà, (L*î!e d'Ouessant], Liiez, plus hardi, commença : c Beaucoup , voyant mes yeux et mou visage humide, i Diront que Dieu m'a fait d'un cœur faible et timide ;
• Peut-4tre a leurs foyers cet hiver diront-ils
• Que j'aurai peur devant les sabres, les fusils, t Ou peur de la fatigue, et, toujours à la file,
t Avec mon régiment d'aller de ville en ville; t Dans les mauvais chemins portant sans nul repos
• Mes armes, mes habits, mes vivres sur le dos;
• Peur enfin d'endurer ce qu'un soldat endure,
• Et, tout transi de froid, de coucher sur la dure :
• MaiSy peur de la fatigue ou des coups de canon , « A ceux qui diront oui I moi je répondrai non I
• Devant les yeux du loup, hommes de ma famille,
• Vous savez si mon cœur tremblait; vous, jeune fille,
• Ma cousine Lena , qui pleurez près de moi ,
« Si moi je pleure aussi , vous savez bien pourquoi.. .
• Adieu, puisqu'il le faut, plaisirs de ma jeunesse!
• Adieu, mes chers parents, adieu donc, ma maîtresse!
« Vous, moDsicur saint Alan , patron de mon pay<) , i Adien ! je vais en France. Adieu , tous mes amis ! •
Aux plaintes du soldat aucune des trois femmes Ne répondit : l'angoisse avait brise leurs âmes. Toutes les trois pleuraient. C*est alors que Daûlaz , Jeune clerc qui portait un livre sous le bras, Dit ces mots, qui seront l'bonneur de son histoire, Et dont les assistants ont garde la mémoire :
f Si tu veux , ô Liiez , tu ne partiras pas ,
• Dit le sage écolier qui se nommait Daûlaz.
« Retourne en ton pays; moi, Tétude me lasse, « Et dans ton régiment j'irai prendre la place. « Oui , je prendrai ton sabre et ta giberne aussi , « Tandis que tout Tété, jeune homme sans souci , « Et comme un joyeux clerc dans le temps des vaca nces, « Tu courras les Pardons, les luttes et les danses. « Pour quitter notre bourg, Liiez, j*ai mes raisons :
• Mes bras ne savent plus travailler aux moissons;
LE MARCHÉ DE KEMPER. i79
i On a brise leur force. Hélas! un savant maître
• De moi y pauvre ignorant , a voulu faire un prêtre f t 11 a changé mon âme , et voila mou malheur.
• Je ne suis point berger, je ne suis point docteur : « Que puis-je faire ici? je suis comme la pierre
t Qui le long du coteau roule faute de terre. t Une fille pouvait m'arrêler en ce lieu; « Mais elle ne veut point voler une âme a Dieu : t Sa bouche me l'a dit. A cette fille même,
• A tous ceux de mon temps qui m'aimaient et que j'aime ,
• Puis k ma vieille Armel , adieu I — Pauvre garçon , t Ce matin, en passant devant notre maison,
• Ce matin j'entendis ma bonne et vieille mère
« Qui chantait d'une voix si triste en sa chaumière fl Que, pour la voir encore et lui parler un peu,
• J'ouvris^ et vins m'asseoir près d'elle au coin du feu. t Aussitôt je sentis en moi mon cœur se fondre,
« Et des discours, auxquels lui seul pouvait répondre, fl Sortirent de ce cœur si presses , mais si doux , « Quemamèremedit :• Jeune homme,qu'avez-vous?»
iêO CHANT DIX-NÊUVIÉME.
a Alors il fallut bien partir; mais, sur la route, a Mes larmes, croyez-moi, tombaient a grosse goutte ! « A présent Dieu la garde et lui donne toujours m La mesure de blé nécessaire k ses jours ! a Quand je ne serai plus , qu'une âme charitable « Prenne soin quelquefois de placer sur sa table « Du chanvre pour vêtir son vieux corps sans chaleur, « Et du cidre en hiver pour réjouir son cœur I « Embrassons-nous , Liiez I voici la triste chose « Qu'au pli de ton oreille en partant je dépose; « Mais si je ne puis rien pour ma mère et pour mol , a Mes jours te serviront. Liiez : ils sont à toi t
— 0 Ah 1 si quelqu'un disait au pays d'où noussommes,
n Qu'il n'est plus d'amitié loyale entre les hommes,
«Mon ami , celui-lk ne t'a jamais connu,
a Ou de nos jeunes ans ne s'est point souvenu.
« L'un sur l'autre appuyés , et pareils k deux frères,
« Nous courions en chantant a travers les bruyères.
0 Tout enfan ts nous n'avions qu'une âme avec deux corps :
• Eh bien ! nous voila tels que nous étions alors.
• Le temps seul a changé. Mais, clerc de ma paroisse,
• Si ton esprit, habile k se nourrir d'angoisse,
• Dans le suc le plus doux ne cherche point du fiel , « Ton verre jusqu'aux bords est encor plein de miel.
• Quant k moi , je boirai mon vase d'amertume
• Sans trop de désespoir, ainsi que j'ai coutume :
« Que Dieu m'aide, et peut-être un jour sous le drapeau « J'aurai des lauriers verts autour de mon chapeau ! « Mais avant que le bruit des tambours nous appelle ,
• Loïc, vous , mes parents, vous aussi , jeune belle, « Entrons dans celte église, et prions Corentin
• Qu'il me guide toujours de sa crosse d'étain...»
Nous, vers leChamp-de-Foire, allons ! Lenombreaugmenlo, El la bruyante ruche en plein midi fermente. A peine ce matin on pouvait faire un pas , Le plus fort à présent ne peut ouvrir les bras. Cependant nul marché ne tient que si Tun tape Dans la main, et que l'autre a son tour y refrappe;
Il faul fendre la presse, et dans un cabaret Boire ensemble, ou Taccord mal formé se romprait. Durant une heure (ainsi Tusage le demande) Pour UQ verre de cidre on chicane, on marchande. Durant tous ces débats, les génisses, les veaux Sont la roulant leurs yeux et tendant leurs museaux. On tire leurs jarrets , on trait les pis des vaches. Les taureaux en fureur font claquer leurs attaches. Les féroces bouchers, ces ennemis des bœufs, Qui laissent une odeur infecte derrière eux , Passent. Vous n'entendez que des troupeaux qui bêlen t . C'est un murmure immense où quelques voix s'appellent. Mille gens, mille bruits. 0 peuples de Corré, Vaillants hommes de Scaer, Loc-Ronan, Plou-Aré, Vous n'avez rien perdu des anciennes coutumes ! Nos pères connaîtraient leurs fils à leurs costumes I Vous la portez encor la braie aux plis flottants Et vos grands cheveux bruns longs depuis trois mille ans I Des rejetons nouveaux poussent aux vieilles souches I Le langnge breton sort de toutes les bouches I
Il était la, le barde, au port franc, a l'œil vif! Cet hiver au village il ne fut point oisif. Tandis que son moulin broyait Torge ou le seigle, Lui , couché sur les sacs , suivant son goût pour règle. Tout en voyant tomber la fiirine et le son , Et sa meule tourner,* tournait une chanson ; Et la foule, attirée aux airs de sa bombarde, Aujourd'hui répétait les cantiques du barde : Airs anciens et nouveaux. Quand s'arrêtaient les chants, Soudain recommençaient les appels des marchands , Les rires des buveurs, et, devant les boutiques, Les conversations bruyantes des pratiques :' • Tal-Houarn, un beau soleil et chaud pour la saison; t Encor trois jours, puis vient Carême et son poisson. — I C'est vrai, le maigre arrive ; en attendant, liesse, I Jeanne^ etque ces trois jours soientunemerdegraisse.» Sous leurs coiffes de chanvre et leurs larges chapeaux, De ces blonds jeunes gens quels sont donc les propos? I^urspropossontbiendoux,carleurmineestbien tendre, Mais ils parlent si bas qu'on ne peut les entendre.
Là, quelque étrange mot, reste du temps passé, Vous fait ouvrir Toreille : un vieillard tout cassé, Debout près d'un cheval qui bâillait d'un air triste. Lui dit, bien triste aussi : a Saint Éloi vous assiste ! t
Mélange enûn d'odeurs, de costumes, de voix, Laboureurs et marins, ouvriers et bourgeois, Douce odeur de bestiaux, exhalaison saumâtre De poissons sur le gril , cris de pourceaux <iu'on châtre^ Disputes d'hommes soûls, plaintes d'estropiés, Et bôlemeuts de veaux attachés par les pieds.
LES CONSCRITS
Suite de l'histoire précédente. — Tendres adieus de Guenn- Da à son nevea Liiez. — Exhortations dn confesseur et de Tal-Hoaarn , le parrain dn conscrit. — Liiez entre dans l'HAtel-de-Ville. — Fouie sur la place autour du barde Ban- Gor. — Chant des conscrits de Plô-Meûr. — Grand bruit à la porte de l'Hôtel-de-Ville. — Comment Liiez amena ce tumulte. — Le barde , le clerc et Tal-Houarn , le lutteur, ne restent pas oisifs. — Mêlée des gendarmes et des paysans. — S. Coreotln vient au secours des Bretons.
LES CONSCRITS
Pacifique chanteur aux villes de GornouailleSy Dois-je d'un cri de guerre effrayer leurs murailles? Hélas! ces grands marchés, pleius de l'ouïe et de bruit. Rarement sans désastre arrivent a la nuit : Trop souvent, je Tai vu, dans ces fêtes celtiques, Le vin de feu répand ses ardeurs frénétiques ; Les yeux au moindre mot s'allument , et les bras A s'armer du bâton noueux ne tardent pas.'
Alors hommes, bestiaux , tout se mêle, tout crie; L'immense Gliamp-de-Foire est une boucherie : Malheur donc aujourd'hui qu'au feu de la boisson Un ardent désespoir a mêlé son poison I
Les désolés conscrits , devant rHôtel-de-Ville, Embrassent leurs parents : ils sont là près d'un mille.
Déjà y quand ce matin ils faisaient leurs adieux , Qui ne sentait aussi des pleurs mouiller ses yeux ? Le sombre souvenir, Kemper, dans ton histoire 1 Leurs sanglots recouvraient tous les bruits de la foire. Ils regardaient l'église et la place , et leur voix Murmurait tristement : « C'est la dernière fois I » Liiez, ce cœur naïf et franc, Dieu le protège I Ses parents, ses amis, lamentable cortège. Du bon saint Corentin ont entouré Tautel : Ah ! pauvres gens de Scaer, entendez-vous l'appel?
Assez , Liiez, assez de pleurs et de prières !
LES CONSCRITS. « S8
Le tambour bat, jeune homme . essuyez vos paupières! Sortez de oette é^ise aux ordres de la loi I Vos moments ne sont plus k vous, ils sont au roL la faux se lève et court sur la fleur des peuplades,*. 0 les poignants adieux 1 les sombres accolades I
Guenn , ouvrant ses deux bras , dit à son ciicr neveu : « Fils de ma sœur^ venez ici me dire adieu.
• Qu'une dernière fois sur mon cœur Je vous serre! « Six ans venus , qui sait si je serai sur terre?
• Conscrit désespéré, si la main d'un méchant,
• D'un fourbe, n'avait point usurpé votre champ,
• Vous n'auriez point quitté , jamais, je le répète,
« Les lieui que vous aimez, où chacun vous regrette. « Mais envers vous moi-même ai-je fait mon devoir ? «Si pauvre que je suis, il fallait chaque soir
• Mettre 11 part un dénie i ; et cette faible somme,
• tirossié avec le lemps, vmis sauverait, jeune homme.
• Pour la tltTHÎèt'e fois , \'enez entre mes bras !
• Qi»«nd vous mvei parti t!|iie ferai-je ici-bas?
190 CHANT Vingtième/
« Tou8me8Jours8erontnoirs. Lesnuits, dans tousmes rêves, « Je vous verrai le corps percé de mille glaives ; « Puis sur un chariot a demi-mort traîné, • Et dans un hôpital de tous abandonné 1 0
Le prêtre interrompit la femme : « En toute chose , « Sou venez- vous de Dieu, votre fin, votre cause; « Vos pas seront plus sûrs dans les adversités , M Et votre cœur plus fort devant la mort. Partez. »
Etson parrain : t C'estmoi^quand vous vlntessur terre, « Qui vous tins sur les fonts de notre baptistère ; « La, vous nommant chrétien, j'engageai votre foi : i Or^ parjure pour vous, le seriez-vous pour moi?
— « Non ; je me souviendrai des vœux de mon baptôme 1 t Jésus, Dieu de pitié, soutient celui qui l'aime.. • a Adieu! J'enlends Tappel. Oui^ dans cette maison, « On parque les agneaux pour couper leur toison. « Les ouvriers sont prêts pour émonder les saules.
LES CONSCRITS. M
f Ah ! mes aobles ebeveux qui couvraient mes épaules , • Leur fer va les couper l Aide-moi ^ juste Dieu 1 i Je serai moins qu'un homme en sortant de ce lieu. »
Puis, pressé par le flot de toute sa cohorte, Q entra dans VHÔtel, tandis que sur la porte Ses parents et le clerc Daûlaz vinrent s'asseoir^ Pour lui parler encore ou du moins le revoir. —
Au milieu de la place est Ban-Gor. Sa parole Assemble autour de lui la foule et la console. Le barde y dans un chant énergique et sans art. Des conscrits de Plô-Meûr racontait le départ : Jours mauvais où tout homme était pris par la guerre, Et que ceux d*à présent ne connaissent plus guère ; Et leurs maux, mesurés a de plus grands dangers, Tel est le cœur humain , leur semblaient plus légers.
Cet éloquent meunier, debout près de Féglise, Comme il chante avec feu^ malgré sa barbe grise I
^i ClHANt VINGTIEME.
Oui y tout autre chanteur, aveugle ou mendiant. Qui, mené par son chien, s'en .va psalmodiant , Honteux , devrait se taire en face d'un tel barde Que tous ont surnommé le roi de la bombarde !
Quel air doux et plaintif et fait pour les Bretons 1 Devant son escabot écoutons, écoutons!
« Jeunes gens désolés qui partez pour la France , « Conscrits d'un tempsde paix, emmenez TEspérancel « Elle vous guidera loin de nos verts taiHis : « Un jour vous reviendrez avec elle au pays.
• tin temps fut (que jamais, Seigneur, il ne renaisse ! ) « Où tous ceux de vingt ans maudissaient leur jeunesse; .« Par bandes chaque année on les voyait partir :
• Hélas! on ne voyait aucun d'eux revenir.
« Les bourgs étaient déserts; des gens usés par Page, Ou des enfantS; erraient seuls dans chaque village,
LBS CONSCRITS. $93
• Partout les bras manquaient pour semer ou planter, I Et les femmes enGn cessèrent d'enfanter.
• Napoléon était le chef qui, pour ses guerres,
• Enlevait sans pitié leurs Gis auK pauvres mères :
I On dit qu'en Tautre monde il est dans un étang,
• Il est jusqu'à la bouche en un marais de sang.
• Lorsque ceux de Plô-Meûr pour ces grandes tories
• Furent marqués : « Le loup est dans nos bergeries, « Dirent-ils en pleurant; soumettons-nous au mal,
« Et tendons notre gorge aux dents do Taninial. »
• Ils dirent au curé : « Nous partirons dimanclie ;
« Prenez, pour nous bénir, l'étole noire et blanche. — « A leurs parents : « Mettez vos vôtements de' deuil. — i Au menuisier : a Clouez pour nous tous un cercueil. »
t Horrible chose I on vit, traversant la bruyère,
• Ces jeunes gens porteurs eux-mêmes de leur bière ;
S9i CHANT VINGTIÂME.
« Ds menaient le convoi qui priait snr leur corps; « Et, vivants, ils disaient leur ofBcedes morts.
a Beaucoup de gens pieux des communes voisines « étaient venus : leurs croix brillaient sur les collines; « Sur le bord des chemins quelques uns à genoux • Disaient : • Allez, chrétiens, nous prîrons Dieu pour vous. »
« Au milieu de la lande oh finit la paroisse i S'arrêta le convoi : ce fut l'heure d'angoisse, f Dans la bière on jeta leurs cheveux, leurs habits, « Et tout Fenterrement chanta De Profundis. i
« Les pères sanglotaient : il semblait que les femmes « Dans leurs cris forcenés voulaient jeter leurs âmes ; « Tous appelaient leurs fils en se tordant les bras ; « Gomme s'ils étaient morts, eux ne répondaient pas.
t Graves, et sans jeter un regard en arrière, « Ils partirent, laissant a Dieu leur vie entière :
LES CONSCRITS. ^5
• Deai à deux ils allaient tout le long des fosses , c Si mornes qu*on eût dit de loin des trépassés.
« Dieu reçut ces martyrs. Dans quelque fosse noire t Leurs os depuis longtemps sont plus blancs que ri voire; t Quant aux parents, la mort n'en laissa pas un seul :
• Pères et Cls tiendraient dans le même linceuL..
• Jeunes gens désolés qui partez pour la France-,
i Conscrits d'un temps de paix, a vous bonne espérance.
• Le monde est beau , partez! De retour au pays,
• Fièrement tous direz un jour : « J'ai vu Paris! » —
Ce chant consolateur redit par mille bouches Allait recommencer, quand des rumeurs farouches Couvrirent la lombarde et la voix du meunier. On vit tout en fuyant un jeune homme crier :
• Daûlazl à moi, Daûlaz! » Et devant la mairie, Sur ses pas se ruaient des soldats en furie.
• A moi 1 » cria plus fort le fuyard ; et Daûlaz,
«ft6 CliANT VINOTIEÎilÉ
Jeune clerc qui portait un livre sous son bras, Courut sur le gendarmé, et , du dos de son livre, Il l'ajusta si bien qu'il retendit comme ivre. Jamais, certe, un tel coup n'atteignit un soldat : Mais tout ce qui peut nuire est arme de combat. Aussitôt les amis se mirent de la fête. Les Bretons, toujours prêts a frapper sur la t.* le, Agitaient leurs bâtons : «Parbleu, se dit Ban-Gor, « Si ma tête blanchît, mon bras est jeune encor î « Jetons moubcri de guerre ! » Et, sus, le joyeux barde D'un son aigre et perçant ût frémir sa bombarde. Pour Tal-Houarn, le lutteur, c'était le sanglier Qui, les crins hérissés, débouche du hallier. Ses longs cheveux épars, c'est ainsi qu'il se rue, Tôle et bras en avant, au fort de la coliue. Les gendarmes alors de vider leurs fourreaux , i'U vers le Champ-de-Foire, au milieu des bestiaux, Les Bretons de s'enfuir : « Morts ou vifs, qu'on amène • Les deux garçons de Scaer, criait le capitaiue. — « Viens, repartit Liiez, viens, coupeur de clieveux !
LES CONSCRïTS. «97
i Tes mains ne tiennent pas encor ce que tu veux. »
Le farouclie conscrit 1 c'est lui qui sur sa tête,
Ayant vu des ciseaux la lame déjà prête.
De la main des tondeurs brusqué s'était sauvé,
Et par qui se trouvait ce tumulte élève.
D'un fléau qu'il décroche au mur d'une iioutique.
Quels coups a droite, à gauche, en tous sens il applique,
Couvrant le jeune clerc de soldats entouré,
Délivrant son ami qui l'avait délivré 1
Jamais batteur de blé ne fit meilleur ouvrage. La foule l'admirait, et lui disait : a Courage! »
Ainsi près de Kemper, quand , voici cinq cents ans , Contre les durs barons luttaient les paysans, Et, nus, qu'ils attaquaient ces pâtres de Cornouailles, Les chevaliers cachés sous leurs cotles de mailles, Jean, leur cher(8aint martyr tombé là comme eu v tous), Semait autour de lui d'épouvantables coups;
SOO CHANT VINGTIEME.
Et des yeux flamboyants , et des cornes sanglantes ; Chez lui le plus hardi rentrait épouvanté : Les animaux étaient maîtres de la cité.
Lm deax YeH?es, Gaenn et Armel, vont offrir un sm 4e h\é à .la patrone de Scoer. — Ref contre de fermier Tal-Honam. — Noavelles da cierc et du conscrit — Pafs de Tréguier : la maison d'Hervé, le tisserand. — Filerie chez HerTé : la petite Mena , sa fille. — Comment deux Jeunes gens de Cor- BouaiUe seliroayaient à cette Teillée. — Uerveillense légende des fées de Bemeaf. — Bonne plaisanterie du tisserand. — Les gendarmes. — Appel aux deux ?enves.
I Oui y mon brave parent; oui, cette mère en larmes,
• El moi qui dans mon cœur ai bien ma part d'alarmes,
• Nous ne pouvionssouffrir plus longtemps ce tourment.
• Ce matin j'ai donc mi» le bât sur la jument,
• Et nous allons porter ces mesures de seigle
« A la Sainte de Scaer, ma patrone et ma règle;
• Ht, s'ils vivent encor, Aous verrons avant peu
• Elle, son cber enfant, et moi, mon cher neveu...
(r Mais tous àenx sont tombés sous leurs bourreaux infâmes ^ « Fit, eommeeux, nous n'avonsqu'amourir, pauvresfemmes !
LeJ)on Tal-Houarn sourit : « Vivez pour vos enfants , « Armely et vous, Guenn-Du ; car tous deux sont vivants. » — « Est-il vrai , juste ciel? ô Vierge sainte et pure ! t Et les voilà glissant du haut de leur monture.
« — Vous connaissez Hervé, qui nous vient deux fois Tan :
« Ce paisible dleur est un ancien chouan.
« Au marché de Kemper il vit nos jeunes iiommes
« Abattant sous leurs coups, comme en été les pommes,
« Gendarme sur gendarme et soldat sur soldat;
« Ht lui-môme, dit-on, prit sa part du combat :
« Si bien qu'en sa voiture il sut, après l'affaire, -
« Cacher notre écolier et notre réfractaire;
« Et tous les deux blottis sous un amas de fil,
« Suivirent en Tréguier le tisserand subtil...
< Mais ( pensez-vous) comment ai«je appris leur histoire ?
« D*un homme qui toi^ours voyage et qu'on peut croire ;
LtS PtLËliSËâ. 305
« À Doussall, le saunier, en certain cabaret ,
Il Pour cju'il vînt nous le dire ils ont dit leur secret.
— Cl Que Dieu soit donc béni l reprit Tune des veuves*, « C'est une heure de calme après un mois d'épreuves : • Qu'il soit fait cependant conuhe il était réglé , t Et que la bonne Sainte ait notre sac de blé. »
0 Guenn I portez-en deux ; en de plus sûrs asiles Jamais des exilés n'ont vécu plus tranquilles. — *
Vers le bourg de Lan-Leff si vous allez un jour, De son temple roman, lecteur, faites le tour; Puis demandez Hervé, le bon faiseur de toiles. Le 6n lin pour le corps, le chanvre pour les voiles. Garnissent ses métiers; mais une blonde enfant, Voila son, vrai chef-d'œuvre a l'adroit tisserand. On rappelle Mana. Celte enfant, rose et blanche. Toute jeunette encor, ne sort que le dimanche; Mais comme d'un enclos le parfum d'une fleur,
Du toit d'Hervé s'exfaale une fraîche senteur.
Un soir de février, nuit sombre et pluvieuse, Toute une troupe active, une troupe joyeuse De filles dont les doigts tiennent un long fuseau , Et dont répaule gauche a pour arme un roseau , Chez Mana s'est rendue : on y fait la veillée. Celle qui finira plus tôt sa quenouillée Doit avoir un ruban d*or et d'argent broché, Que la mère acheta le jour du grand ^marché. Elle avait bien prévu, Thabile ménagère , Qu'elle et sa jeune enfant, ma^pré leur main légère, Seules ne pourraient pas filer dans la saison Tant de chanvre et de lin encombrant la nuiison. Donc autour de son feu tout le hameau s'assemble; Ce qu'elles n'ont pu faire on va le faire ensemble; Entre amis les fardeaux se doivent partager : L'œuvre devient facile et le travail léger.
Quand vous étiez captif, Bertrand , fils de Bretagne,
LES PILEUSES. iOT
Tous les fuseaux tournaient aussi dans la campagne ; Chaque femme apporta son idieveau de lin : Ce fut votre rançon , messire Duguesclin !
Oh 1 comme sous la main de ces braves voisines Rapidement ce soir se couvrent les bobines I De la quenouille à peine un brin s'est d($gagé Qu'il s'allonge, se tord : «n fil on Ta changé. Pas un doigt, pas un pied un seul instant n'arrôte. Les rouets et les fuseaux tournent et sont en fête. Pour exciter ici le zèle et la gaité, Il n'était pas besoin de ruban argenté ; Car Tréguier^ le pays des maîtresses ûleuses, Sans mentir est aussi le pays des chanteuses : De la Bonne-Dqehesse au premier roi Conan , Elles pourraient trouver une chanson par an.
Cependant dites-nous, ô blanche ûlandière, Innocente Mana, qui restez en arrière, Malgré vos quatorze ans, Manalc, dites-nous
Pourquoi , comme vos yeux , votre chant est si doux ? En fumant près du feu votre aïeul vous écoute. Et votre père aussi : vous les aimez sans doute ; Mais, blanche filandière, innocente Mana, Si douce, votre voix jamais ne résonnai...
Ah I voici près de vous deux garçons de Cornoaaille, Avec leurs longs cheveux tombant jusqu'à la taille! Ils sont là, leurs regards par le vôtre éblouis, Ces deux enfants de Scaer, errant loin du pays ! Votre père accueillit les jeunes réfractaires; Et déjà, sous ce toit entouré dQ^ystères, Il semble qu'oublieux des anciennes amours. Volontiers loin du monde ils passeraient leurs jours : Ils ont tout oublié, leurs parents dans les larmes. Des amis inquiets, et môme les gendarmes Qui peuvent, tout à coup entrant dans la maison. De ce réduit heureux les traîner en prison.
Mais la gentille enfant : « Ce soir, chacun travaille.
I Resterez- VOUS oisifs, ûos amis de CoroouaiUe? • Et Loïc y élevant les maios, Mana roiOait ^n fil neuf à Tentour. Pour Liiez, il filait. Aussi s*écria-t->il gaîment : « Me voilà fille 1
• Apportez une jupe, et vite qu'on m'habiHe!
• — Est-ce donc votre barbe , ô jeune homme si fier, « Qui vous dit qu'une coiffe irait mal à votre air? »
Tous de rire; et Liiez, se troublant dans son rôle. Un moment demeura houleux , le joyeux drôle.
La mère poursuivit : a Conscrit aux airs railleurs,
• Les gars de Pont-hi sont, comme nous, fileurs;
• Maiscroyez que leurs mains, pgur tenir la quenouille, « Ne laissent pas manger leurs fusils par la rouille.
• Oui, même les Esprits de la mer et des bois t À tourner le fuseau se plaisaient autrefois.
I — (.'est vrai, dit le grand-père en lâchant ses bouffées ,
• \ Berneuf les anciens ont vu filer les fées.
I — Grand-pèrCy oh 1 dites«nousuncontedu vieux temps !
MO QUANT VlNaT-tlNlÊBf Ë.
• — Moi, bon Dieu 1 je n'ai plus ni mémoire, ni den ta. « Mais mon iirs et ma bru connaissent cette histoire.
« — Eh bien 1 je vais fouiller au fond de ma mémoire, « Dit Jeanne ; et mon mari , qm se tait dans son coin , « Hervé me prêtera secours s'il est besoin.
• Voici de ça longtemps. Alors les pauvres femmes . i N'usaient point a filer leurs corps avec leurs âmes ; i Car dans leurs beaux palais de jaspe et de corail ,
« Des Esprits bienfaisants seuls faisaient ce travail. « Ces Esprits., les Bretons les appelaient des fées. « Or ces dames, de gaze et de soie attifées, a Depuis bien des mille ans au doux pays d'Arvor « Vivaient, et leurs fuseaux on peut les voir encor : « Enfants ( retenez bien ), ce sont les grandes pierres « Qui se tiennent debout au milieu des bruyères. « CiCS grès, dont nul savant ne sait dire le poids, « Pesaient moins qu'un fétu pour leurs agiles doigts. « Aussi leur tâche était bien vite terminée : « A nos travaux d'un an suffisait leur journée.
I LES FILEOSES. 311
t Pourquoi ees bons Esprits ontrils quitté nos eliamps? fl Mes amis y ce secret est cdui des méphants.
i Mais c'était a Berneuf, sur le bord de la grève ,
• Dans leur grotte d'azur, coïnme on n'en voit qu'en rêve , c Pleine de sable d'or^ pleine de larges fleurs
• D'où sortaient k la fois des parfums, des oouleucs;
• C'était dans ces rochers que se plaisaient ces reines
• Dont les chants répondaient aux chansons des sirènes, i Secourables au faible , appui de l'indigent ,
t Elles aidaient celui qui perdait son argent :
i Dans leur grotte on faisait la nuit quelque prière;
• Le lendemain l'argent brillait sur une pierre!... iMais, fileuses, c'est nous, nous que leur amitié
• Entre les malheureux semblait prendre eo pitié.
• Peu nous gagnait leur cœur : quelques simples offrandes i De beurre et de pain frais , dont elles sont friandes.
i Le soir vous alliez donc, portant un panier plein
• De leurs mets favoris, puis de chanvre et de Un ;
• Et quand vous reveniez le matin, de bonne heure.
Slt CHANT VINGT-UNIÂME.
« l] ne restait plus rien du pain frais et du beurre , « Mais le chanvre et le Hn, le tout était Glé, t Rt de cent écbeveaui votre panier comblé.
« Ah 1 voilà le i)on temps! heureuses nos aïeules! f Pour faire tant d'ouvrage, hélas ! nous sommes seules ! K Ou plutôt les démons remplacent les Esprits. « Les méchants viennent vite où les bons sont proscrits. « Moi, je nomme démons toutes ces mécaniques, « Vrais engins de l'enfer, trouvailles sataniques, « Qui font que le fileur, épuisé de besoins, a Toujours travaille plus, et toujours gagne moins.»
Tel était le récit de Jeanne-; et dans ce conte Bien des cœurs sérieux sauraient trouver leur compte. Le clerc en fut touché, lui qui toujours rêvait. Mais comme le travail de Mana s'achevait, S'achevait te premier, il restait dans Tattente Pour offrir le ruban à la plus diligente, Espérant que ce zèle ardent serait compris.
Et que le prix offert lui-même aurait son prix.
Une dernière mèche était presque tournée , Lorsque du fond de Fâtre et de la cheminée Sort une voix aiguë et grêle, un bruit pareH A la voix des grillons qui chantent au soleil, Comme une voix de fée : « Hé quoi ! T Angélus sonne, • Et vous filez encor ! Dormez , je vous Pordonne. » Soyez sûrs qu'a ces mots chacun se tenait coi. Et promenait un œil timide autour de soi , Quand, parmi les tisons et les cendres de l'âtre, On vit lourdement choir la fée au teint noirâtre : C'était messirc Hervé qui, morne tout le soir, Voulait donner enfin preuve de son savoir. Et terminer gaîment par sa plaisanterie Cette laborieuse et longue filerie. — -
Non, tout n'est pas fini. Des pas forts et pesants, Des pas qui n'étaient point connus, des paysans, Viennent vers la maison ; puis on fait une pause
aii CHANT VINGT-UNIÈME.
Gomme au moment d'agir quelqu'un qui se dispose ;
Enfin une voix rauque : i Ouvrez, au nom du roi! »
Mana laissa tomber sa quenouille d'effroi.
Les conscrits saisissaient leur bâton ; mais le maître
Sur son petit courtil ouvrit une fenêtre ;
Et lorsque dans la ferme , après plus d'un retard ,
Les gendarme» entraient, ils arrivaient trop lard :
Vers un manoir , caché sous ses bois solitaires,
A travers champs fuyaient les jeunes réfractaires.
Veuves y c'est k présent, à femmes de douleurs , Qu'il fiiut sur vos enfants recommencer vos pleurs , Et devant tous les Saints, les Anges et les Vierges Porter vos sacs de blé, brûler vos bouts de cierges : Vienne l'appui d'en haut, et laissez sur leurs pas, Laissez se déchaîner les fiireurs d'ici-bas 1 Mais, veuves, hâtez- vous! priez, ô pauvres mères 1 Contre eux se sont ligués les préfets et les maires: Et les voilli, fuyant de pays en pays, Chevreuils légers des bois par les chiens poursuivis.
Quelles gens passaient un soir snr le pont de Trégaier:— Un fermier de Cornouaille à la recherche de son filleul. — Jean Le-Guenn, le chanteur. — Une vieille. — Rencontre de la vieille et de deux jeunes Coroouaillais à la chapelle de la Haine. — Vie errante des deux réfractaires. — Jean I^- Guenn chante son retour. — La Maison de l'Aveugle. — Hospitalité du chanteur. — Le fermier Tal-Houarn retrouve son filleul. — Histoire de la Pierre Bomale.- Libre retour en Cornouaille des deux réfractaires.
LES RÊFRACTAIRES.
Au coup de r Angélus ; comme le jour baissait , Sur le pont de Tréguier bien du monde passait : Paysans et bourgeois suivaient chacun leur iile, Les uns allant aux champs, les autres a la ville.
Un homme de Kemper, escorté d'un grand chien , Longtemps dans son bureau lit causer le gardien : A peine celui-ci surveillait son péage, Tant il fallait répondre à cet homme en voyage ;
âl8 CHANT VINGT-DEUXIÈME.
L'obstiné Cornouaillais enfin le laissa seul,
El partit en disant : « Où donc est mon Glleul? »
On vit encor venir d'un pas lourd, mais rapide, L'aveuj^le Jean Le^uenn avec son petit guide. «Jean, un air! je pairai le passage pour vous. • Mais Jean ne chantait pasce jour-lb pour deux sous
EnGn, d*un manteau noir avec soin entourée. Une femme passait le pont dans la soirée. —
Kn face de Tréguier, sur les bords du Jaudi, Est un lieu, longtemps saint, k présent lieu maudit. Des plâtres verts et nus, où rôde le cloporte. Un loquet tout rouillé qui tremble sur la porte. Au dedans un autel sans nappe, et, sous les toits, L'araignée immobile étendant ses longs doigts. Voila cette chapelle horrible! A la sortie. Partout le pied se brûle h des feuilles d'ortie. Autrefois sa patrone était la Vérité :
lES RÉFRAGTAIRËS. 319
C'est la Haine aujourd'hui dont le culte est fêté.
Ils disent en Tréguier qu aucun d'eux ne visite Ni de jour ni de nuit leur église maudite. Mais à ce nom pourquoi se signer en tremblant , Et jusqu'à la chapelle un sentier toujours blanc ?
• C'est vrai , vous répondront alors ces bonnes âmes :
• Mais , croyez-le, jamais il n'y va que des femmes. »
Donc, par Tétroit senlier, au tomber de la nuit, Cne femme montait, montait seule et sans bruit. Couverte de haillons, vieille et toute ridée. Elle allait, le cœur plein de quelque horrible idée. Des pas se font entendre; elle s'arrête, et voit Derrière elle des gens s'acheminant tout droit. Bientôt, tournant vers eux sa Ogure blafarde, La vieille aux yeux perçants dans les yeux les regarde :
• Je sais, je sais , dit-elle, où vous allez ainsi !
i Vous connaissez les lieux, quoique nés loin d'ici. < Pourtant, ne fuyez point les avis d'une vieille :
3i0 CHANT VINGT-DEUXIEME.
i Tous les Saints a la voi& du pauvre ouvrent Toreille.
« N'est-ce pas, jeunes gens , vous êtes deux amis ?
« Mais peut-être avez- vous aussi des ennemis ?
« — Oui-dà 1 cria l'un d'eux ( c'était un réfractaire ),
« Et tout un bataillon ! — Chut ! ût avec mystère
« Le second. — Mes enfants, je l'aurais deviné;
« Car vers vous deux mon cœur dès l'abord s'est tourné.
« Qui n'a ses ennemis ! Contre eux usons d'adresse.
« Vous voyez : je ne suis, hélas I qu'une pauvresse ;
0 Mais, sans de longs procès, et sans armes, je puis
« Mettre par mon savoir un terme à vos ennuis.
«Trois /ive seulement, et certaine prière,
« Tous ceux que vouscraignez s'étendront dans IcHr bière. •
Elle est folle, pensa le sage clerc Paûlaz...
« Mère , mon compagnon et moi nous sommes las ;
« Nous n'allons point chercher la haine et la vengea ncc,
« Mais de l'âme et du corps ce soir quelque allégeance, t
Puis il poussa du pied la porte aux gonds rouilles ; Et tous deux , sur le sol humide agenouillés ,
LES RÉF&ACTAIRES. 3M
Pour leurs parents , pour eux, pour leurs ennemis même , fis prièrent , fermant la bouehe a tout blasphème... 0 jeunes gensl c'est bien : la haine, air malfaisant, Sur Tesprit qui l'exhale en orage descend ; Mais les larmes d'amour, dans le ciel condensées. Sur les cœurs doui et purs retombent en rosées. Votre sort changera.
Toute k son noir projet.
Gomme uue chienne au seuil, la vieille n'en bougeait. Dès que l'un d'eux parut : « Or ça, mes gars, dit-elle, • c Que veniez-vous chercher ce soir dans la chapelle?
• Innocents Gornouaillais, savez- vous ce qu'on dit?
• Lorsqu*on ne maudit pas, soi-môme on est maudit.
• Vos colères ë vous sont toutes dans la tête :
• Vous jurez, vous frappez, c'est toute la tempête.
• Nul de vous n'a le cœur de garder plus d'un jour t Une haine robuste avec un grand amour.
• Pourtant, hommes légers, de vos langues de femmes
• Ne lancez pas sur nous des paroles infâmes,
3^ CllANt VINGt- DEUXIÈME.
« Sinon (j'ai mes secrets) comme Therbe des prés , « Sur vos genouii tremblants, vilains, vous sécherez ! »
A ces cris de la vieille, a son rire effroyable, Le bon Liiez crut voir la servante du diable. Brusquement il saisit son ami par la main , Et passa devant lui dans le petit chemin. Alors, faisant effort pour desserrer ses lèvres: « Partons, dit-il ; déjh je tremble et j'ai les fièvres. . . •
Depuis le soir d'alerte où, grâce à maître Hervé, Ce couple de proscrits des soldats s'est sauvé, Ils ont couru tous deux bien des bois, des bruyères, Visitant les manoirs, évitant les chaumières : Hélas ! dans ce pays, moins breton tous les ans, Chose amère ! ils craignaient leurs frères paysans. Le regard d'un passant, un bruit dons les feuillages, Les aboîcinenls des chiens rôdant 'près des villages, Tout les faisait trembler, o Autant vaut être loups,» Disait Loïc. Liiez reprenait : a Sauvons-nous ! •
LES RÉFRAGTAIRES. 3S3
A grandg pas cette nuit ils marchaient vers la ciHe. Ce fut, eu les quittant, le conseil de leur hôte :
• Vite, gagnez un port; puis sur un bâtiment,
• Pour Vanne ou pour Auray partez secrètement.
• Lk, mes amis, des bras vaillants, des âmes fortes ;
• La vous verrez s'ouvrir pour vous toutes les portes r « Gendarmes et soldats n'auront qu'a se damner.
« Commeau vieux temps, c'estlàqd'on peutencorchouanncr. »
Les deux bannis, suivant leur course aventurière, Au-dessous de Tréguier côtoyaient la rivière, Quand Tun des deux, marchant avec plus de lenteur, Murmura : u Je connais la voix de ce chanteur 1 o *--
Jean Le-Guenn est assis au seuil de sa cabane : D'une longue tournée aux paroisses de Vanne Il arrive, son sac dégarni de chansons. Mais plein de beaux deniers jetant de joyeux sons. Comme le mendiant qui vend ses patenô(res. Lui va semant partout ses chants et ceux des autres ;
m CHANT VINGT-DBUXIÉME.
Il va , les yeux fermes et le front en avant.
Barde aveugle appuyé sur le bras d*un enfant.
Enûn , quand ses cahiers courent chaque commune ,
Il rapporte au logis sa petite fortune :
Le voici revenu depuis la fin du jour,
Et gatment sur sa porte il chante sou retour.
L'aveugle cependant fait soudain une pause. Son oreille subtile entendant quelque chose.
« Poursuivez, Jean I^e-Guenn, oh I nous vous connaissons , « Nous savons mieux que vous plusieurs de vos chansons, i Quel Breton n'ccouta votre voix dans les fêtes , « Et, lorsque vous passez, ne dirait qui vous êtes? « Poursuivez, Jean Le-Guenn, cet air va droit au cœur; « Aux voyageurs lassés il rend quelque vigueur, t — Je chantais pour moi seul, jeunes gensde Gornouailles. « C'est mon salut d*ttsage h ces pauvres murailles. « Mais puisque Tair vous plait, ô jeunes gens courtois, ( Écoutez ; je suis fier de chanter pour nous trois,
• Ma maison est bâtie au bord de la rivière; « Si son toit est en paille, elle a des murs en pierre:
• Gomme cet ancien barde, harmonieux maçon,
t Chanteur, avec mes chantsj'ai construit ma maison.
« Tout près est un courtil où vient jaser Tabeille, « A ses bourdonnements en été je sommeille ;
• J'y trouve (c'est assez) des légumes, du lin :
i 11 y manque un pommier, Tarbre cher à Merlin.
• Hélas I ce n*est pas moi dont la main le cultive I
• Mais,au temps desmoissons,lorsqueraveugle arrive, fl Quand, les pieds loutpoudrcu\,il rentre debien loin,
• De son petit enclos ses amis ont pris soin.
« Oh! venez, venez voir la belle forêt verte,
• Les grands pinsrésonnants dont ma hutte est couverte!
• Si mes yeux ne voient pas leurs rameaux toujours verts,
• Au murmure des pins je murmure des vers.
in CHANT VINGT-DEUXIÈME
« Eufin, chère maison , pour ton dernier éloge, « Ta mer baigne les pieds; elle nous sert d*borIoge ; « J'écoute son dépait, j'écoute son retour :
• Le flux et \h reflux nous mesurent le jour.
i Ma chaumière, il est vrai, n'a pas une fenêtre ; « Sans doute elle a voulu ressembler à son maître,
• Elle est aveugle aussi , notre sort est pareil ;
• Comme moi ma maison est fermée au soleil... ■
— « Ob! ladoucecbanson! la chanson douceet tendre! « Direntles jeunes gens ; heureux qui peut l'entendre !
• Tmprimez-la, brave homme, et de tous nos pays « Des pèlerins viendront saluer ce logis;
« Et si, comme aux Pardons, chacun laisse une offrande, « La petite maison bientôt deviendra grande, i Mais vous n'avez point dit, ô maître des songeurs, i Si jamais votre seuil s'ouvrait aux voyageurs, »
L'aveugle avec 1)onté s'était pris à sourire.
LES îllîfllACtAlilE^. M
W étendit les bras devant lui sans rien dire, Et quand des jeunes gens il eut saisi la main :
• Mes amis, je vous tiens sous clef jusqu'à demain. »
lis entrèrent. Bientôt un feu de lande sèche Égaya la maison encore humide et fraîche; £t m<^me un peu de cidre animant les conscrits : t Jean Le-Guenn, dirent-ils, vous logez des proscrite I
• — Certain par vos discours de vos âmes honnêtes,
• Je ne demande pas, mes enfants, qui vous êtes;
• Sans crainte en mon logis vous pouvez demeurer, I Errant toujours, je sais tous les ennuis d'errer. » Et leur montrant k terre une botte de paille:
• Allons, faites vos lits, déserteurs de Cornouaille.
• Nul ne viendra ce soir... »
L'aveugle se trompait; Car a coups redoublés a sa porte on frappait. Le clerc pâlit, cherchant par quel trou disparaître : Mais la maison de Jean n*avait point de fenêtre.
Comme chez maître Hervé ckacua se tenait coi y
Quand Tétranger reprit : « Ouvrez, au nom du roi ! •
Pour lors ce fut Liiez qui courut vers la porte,
Et rouvrit en riant de sa voix la plus forte :
0 Mon parrain ! ~ Mon filleul h Et le chien Bleiz léchait
Son maître bicn-aimé , qui vers lui se penchait.
a Hervé n^avait point tort de plaindre les gendarmes !
« Tout marcheur que je suis, je vous rendrais les armes,
a Dit le brave fermier ; mais pourquoi se cacher
Cl Lorsqu'un père, un ami, se tue k vous chercher? i
Alors il déroula les heureuses nouvelles
Qui pour venir si loin lui donnèrent des ailes.-—
Après les cris de joie, après un long sommeil , Et le large repas qui suivit leur réveil , Jean Lo-Guenn écoutait, du seuil de sa chaumière. S'éloigner ses amis le long de la rivière. L'aveugle était pensif. Eux marchaient d'un pas lent, Comme des voyageurs qui vont tout en parlant : • Çà, venez, dit Tal-Houarn, et relevez la télé.
• L'amnistie est entière et pleine, on vous répète, f  nos guerriers d'Afrique, a ces victorieux , tCerte, on ne devait pas un prix moins glorieux.
• Courage donc. Liiez! ma nouvelle est certaine,
• Comme aussi vous rentrez maître en voire domaine.
• — Etrange! dit Liiez. — Étrange, assurément;
• Car la main de Dieu brille en cet événement.
• 0 mon fils, écoutez cet effrayant mystère :
• Devant des étrangers, hélas! j'ai dû me taire.
i Voici de çà vingt jours , Ronan de Saint-Urien , f Dont le père, ô Liiez, déroba votre bien,
• Revenait de la foire : il était morne et sombre;
« Car, dans un cabaret où des gens en grand nombre
• Buvaient, il entendit se dire à demi-voix
i Que les fils n'iraient pas fiers comme des bourgeois « Si les pères, laissant les bornes à leur place,
• N'agrandissaient leur champ par ruse et par audace, t 11 comprit ce discours , mais ne répondit rien ^
S30 CHANT VINGT-DfiUXièHB.
« Estimant dans son cœur son père homme de bien, i Et cependant sa mort, et volontaire, et noire, t Toujours, ciiemin faisant, lui venait en mémoire, i II marchait donc pensif, et seul pendant la nuit, « Lorsque, longeant son prc sur le coup de minuit, i Un soupir étouffé, comme la plainte sourde « D'un homme qui transporte une charge trop lourde, « Le réveille; et la lune alors se dévoilant,
• Il voit parmi les foins errer un spectre blanc, i Ce fantôme portait dans ses bras une pierre ; « Et, justice de Dieu! c*était son pauvre père!
« Le champ qu'il usurpa, cause de ses douleurs,
• Cette nuit il allait l'arrosant de ses pleurs; « Et promenant partout la lH)rne sacrilège,
i 11 disait , sans trouver sa place : « Où la mettrai-je? • « Pour Rouan , il signa son front , et , comme un fou , « Krra jusqu'au lever du jour sans savoir où; i Mais il revint au pré dès que la nuit fut dose , « Et, Dieu l'ayant permis, il vit la môme chose. « Dès lors ne douUul plus, et la mort dans le cœur,
LES RÉFRAGTAIRES. 331
t 11 courut jusqu'au bourg chercher son confesseur,
• De ceux quHl rencontra durant ces deux journées « Nul ne le reconnut , comme si trente années
• Avaient passé sur lui : c'était un air hagard ,
• Et sur un front ridé des cheveux de vieillard.
f Mais sa troisième nuit fut encor plus horrible.
• La pierre entre ses bras , lorsque TOmbre terrible
• Reparut^ sanglotant, et disant tour a tour :
• Où la mettrai-je? » il crut être k son dernier jour.
• Mais, voulant achever sa pieuse entreprise :
t Remettez-la, mon père, où vos mains Tavaient prise .1
• PuiS; a ce grand effort d'amour et de pilié,
• 11 tomba de son haut et de larmes noyé.
t — Merci, merci, mon filsl si ton âme chrétienne
• Ne m'avait dit ces mots qui fiuisseut ma peine,
• Hélas I ton père mort en avait pour cent ans
• Â traîner cette borne au séjour des vivants...
3â» CHANT VINGT-DEUXIÈME.
« Or les rentes du prc, depuis quatorze années, « Le dimanche suivant, on me les a données : « C'était Ronan 'lui-môme; et ce pieux enfant « Me parla de finir ses jours dans un couvent. »
Durant tout ce récit du fermier, sa voix mâle Frémissait, et le front des autres devint pâle; Puis, tirant d'une main leur chapeau, tous les trois Firent de Tautre main un grand signe de croix.
La vieille alors passait : t Tu vois, se prit h dire
a Le clerc, tu vois. Liiez , qu'il ne faut point maudire.
« Riche et libre a présent, tu pourras épouser
c La vierge à qui ton cœur ne cesse de penser.
f — Mais toi, mon cher Daûlaz? ~ Bah I repartit leurguide,
« Sur ce que fait sa sœur l'autre sœur se décide.
t Courage! tant de crainte est une déraison.
f Le malheur veut enGn quitter notre maison. »
Et comme s'ils voyaient en esprit leur chaumière.
LES RËFRAGTA1RES. 333
Celait a qui pourrait laisser l'autre en arrière : « Ah 1 disaient les passants, quel air Hrave et joyeux I » Et chacun s'arrêtait pour les suivre des yeux.
'sr
Ce <iii'ainène le printemps. — Avant ses flinçailles. Liiez s'est retiré à Ker-Rarz cliez son parrain. — Visite aux biens de la Jenno fille (Hélène Hoél). — Tailleurs et mendiants entremetteurs de mariage. — Adroite conduite du meunier Ban Gor. — Que sont devenus \e clerc et Anna. — Accords au bourg, achats de noces et invltutiuns.— impatiences de Lil^z. •> L'Armoire de la fiancée arrive à Ker-Barz. - Sayante dispute entre le meunier, défenseur du Jeune homme, et le tailleur, défenseur de la Jeune fille. — Entrée triomphale de l'Armoire. — Comment les meubles du clerc entraient aussi chez Anna.
Chaque prinlemps nouveau combien de fleurs nouvelles Rt de beaux jeunes gens qui poussent avec elles ! Chaque prinlemps nouveau combien déjeunes fleurs Et de belles enfants aux riantes couleurs ! Vienne avril, et jeunesse, amours, fleurs^sontécloses. Dieu sous la môme loi mit les plus douces choses .
Liiez y et vous, Hélène, ô lis de la saison ,
338 CHAXT yiXGT-TROISIEME.
Qui VOUS transplantera sur le même gazon ? Cette heure n*est pas loin ; et votre meta i rie. Liiez, attend la vierge amoureuse et fleurie; Mais vos premiers appuis, une mcre, un parrain, Prudents, consultent l'heure et sondent le terrain.
Faut-il pas qu'un tuteur, mariant son pupille. Connaisse tous les biens comme il connaît la lille? C*est une règle ancienne : il visite en détail La terre et le logis, la grange et le bétail. —
Guenu voulut ce jour-là, cette prudente veuve. Décorer sa maison comme une maison neuve.
Jamais on n'aura vu logis si bien rangé. Meubles plus reluisants, buffet mieux étage. Sous un linge plus blanc meilleur pain sur la table. Plus de seigle au hangar, plus de foin dans Tétable. L*al)ondauce partout, partout la propreté. Des la pointe du jour (un beau matin d'été )
LES FIANÇAILLES. Sà9
Elle-môme éveillait valet, berger, servante. Sa fille. Les dormeurs étaieut dans Tépouvante :
• Alerte, mes enfants! de vos draps sortez tous!
• Demain vous dormirez, aujourd'hui levez-vous!
• Sus! sus! j'ai partagé Fouvrage entre vous quatre.
• Vous, Alan, balayez la grange et Taire a baltro;
• N'y laissez pas un grain dîé sable. Vous mettrez
• Sous les bestiaux des lits de paille bien fourrés.
• Vous, mes ûlles, il faut qu'en nos murs on se mire.
• N'épargnez point vos bras, n'épargnez point la cire ;
• Cirez tous les bahuts, frottez, cirez encor :
• Je veux que ma maison brille comme de l'or. »
Lecteurs, vous devinez pourquoi ces airs de fête. Une grande visite aujourd'hui sera faite. Tal-Houarn doit amener lui-mcmc son flUeul , Kt dans celte entrevue il ne sera point seul : 1.^ plus proches parents, enfourchant leur mbnture. Du jeune homme amoureux viendront voir la future. Et d'un œil curieux visitant la maison.
3i0 CHANT VINGT-TROISIEME.
Diront au fiancé s'il a tort ou raison.
C'est leur droit. Pour Tal-Houarn, son devoir lui commande
Sous un air cordial l'adresse la plus grande.
Du cœur de sa cousine en secret assuré,
Loin d'elle par décence il s'était retiré,
Le brûlant fiancé ; mais a quelle poursuite
Lértn se trouva-t-elle en bulle par sa fuite?
D'insinuanls tailleurs, de graves-mendiants
Chaque jour arrivaient au nom des prétendants;
Mais se présenlaient-ils? la pocle retournée
Disait : « Cherchez ailleurs. Adieu, bonne journée ! »
Ou, sans faire semblant, on éteignait les Teux :
Les tisons relevés chassent les amoureux.
Pour Ban-<îor, le meunier, envoyé du jeune homme,
Des qu'il parla chacun fut d'accord, voici comme :
Au sortir de chez lui, voyant sur un pommier
Un pie a Tœil clair qui semblait Tépier,
îl rentra; mais bientôt deux blanches tourterelles, .
Qui roucoulaient d'amour en polissant leurs ailes,
L*appc1èreut. Soudain le prudenl messager, A la main un genêt vert, flexible et léger, Repartit, méditant le discours sage et tendre Qu'a la mère et la ûlle il devait faire entendre : Maître en plusd*unmétier,bonmeuuier,beau parleur. Son art savait de tout tirer la Gne fleur. Aussi , dès qu'il parut, les lèvres de sourire. Les tisons de flamber et les poêles de frire : « Demain donc nos amis reviendront! leur dit-il. » Un instant suffisait a cet bomme subtil.
Les voici 1 les voici! toute une cavalcade.
Le cliien à sa façon leur entonne une aubade.
Alan vient recevoir et loger les cbevaux ;
Et, pour leur faire honneur, suspendant ses travaux ,
La fermière s'avance avec Lena, sa fille :
« Quelle grâce m'amène aujourd'hui ma famille? o
Dit-elle en souriant, a Des parents sont jaloux ,
« 0 Guenn ! de visiter des veuves comme vous, t
Et les meules de foin, la grange toute pleine.
3i2 CHANT VINGT-TROISIÈME.
Treute boeufs, ceul brebis qui suaient sous leur laine l^merveillaient leurs yeux. Pour Thonnête parrain, Le regard atteulif, mais discret et serein, 11 se réjouissait de mille découvertes : Les portes de l'armoire, a dessein entr'ouvertes, Lui montraient des amas de coiffes ; le babut Du linge et des habits pour un siècle ; il se crut Chez des reines : « On peut vous mettre h rude épreuve, c Dit-il courtoisement en parlant k la veuve« t Çk, fixez-nous le jour où, selon son métier, « Le notaire inscrira deux noms sur le papier. •
Ce jour aux deux amants importait, ce me semble * Dans le courtil, k l'ombre, ils conversaient ensemble; Il fallut les chercher : en rentrant au logis. On eût dit deux pavots, deux flammes, deux rubis.—
Mais 6 vous, jeune clerc 1 Anne, 6 fille pieuse. Dont j'aimais k conter la légende amoureuse, Qu*étes-vous devenus? Hélas! dans un couvent
L'enfant pieuse a fui le jeune homme savant; Lui y laissant ses cahiers, refermant sa grammaire , Aux durs travaux des champs s'est remis cliez sa mère, Jusqu'au jour déjà proche où, porteur d'un fusil. Volontaire soldat il mourra dans TexiL Ainsi, fermant tous deux leur fime a Tespérance, L*une irait au couvent et l'autre irait en France I Projets sombres, mais vains, si j*en ai bien jugé, Et si, depuis mon temps, les cœurs n'ont point changé.
Entre Hélène et Liiez, natures moins subtiles, Ahl comme les deux oui se disaient plus faciles? Mais entre les parents, à l'heure du contrat. Ce fat des deux côtés un éternel débat : L'aubergiste du bourg apporta dix bouteilles Pour amener son monde à des clauses pareilles. Enfln, chaque opposant par l'autre étant vaincu, Le notaire put mettre en poche un bel écu. A quelques jours de Ih , madame la merclcTe Sur son comptoir de chêne étalait toute Ocre
3ii CHANT VINGT-TROISIÈME.
Ses pièces de drap un, ses plus richeâ galons; Puis messieurs les tailleurs, assis sur leurs talons-, Mirent en jeu leurs dés, leur Gl et leurs aiguilles ; A ce noble métier ils valaient bien des filles : Accroupis dans lu grange, ainsi , durant un mois. Ils Grent travailler leurs langues et leurs doigls.
Les invitations prirent une semaine.
Liiez et son parrain , Hélène et sa marraine Allèrent convier, bien vêtus, bien peignés, Leurs plus proches parents et les plus éloignés : « Après les foins coupés nous avons mis les noces, i Et partout, ce printemps, les herbes sont pnk;oces; « N'y manquez pas, sinon vous nous affligerez. « Tenez donc dans un mois vos chevaux bien ferrés. « Venez tous, jeunes, vieux, maîtres, valets, n'importe, i Et mettez ce jour-là votre clef sous la porte. »
Dans toute la paroisse et dans tout le canton Ils Grent mille fois cette invitation.
Maïs ce mois a Liiez paraissait ua long jeûne :
• AUendez, mon ami, vous êtes encor jeune ! o
11 répondait : « J'ai Tâge, il faut me marier. «Ceux-lk m'approuveront qui m'ont vu Tan dernier « Avec des bras si forts, quoique mince et sans barbe,
• Mettre la grosse cloche en J)ranle a Sainte-Barlie. c Les garçons du Faouêt et de Loc-Guennolc,
• D*autres venus de Vanne et par delà d'Kllé
• Disputaient avec moi de vigueur et d'adresse, « Car cbacun voyait là devant lui sa maîtresse.
• Oui, je voudrais avoir, je ne m'en défends pas,
« Du vieux cidre a plein verre, une vierge a pleins bras, « Pourvu que la boisson pourtant soit sans malice, I Et que, ma femme et moi , le prêtre nous unisse, fl — Oh! ob! criait alors en riant son parrain,
• Mettez , mettez la bride à ce jeune poulain! »
Oui, Liiez, calmez-vous! Liiez, vos jours d'attente Désormais sont Qnis : craintive, mai$ contente,
SW CHANT VIKGT-TROtSIÉME.
D*elle-indme , ce soir, viendra vous visiter
Celle qui ne doit plus jour et nuit vous quitter. -*
A vos armes, Sonneurs 1 clianlez la fiancée! Le cliar où son armoire avec pompe est dressée S'avance, précédé de l'hahile artisan Qui sur un tel clief-d^œuvre a sué près d'un an ; Derrière, un bouvillon, une génisse blanche; Puis, entre ses parents, en habit de dimanche, L'aimable jeune fille, avec les yeux baissés. Par qui sont b l'époux ces présents adressés.
Au seuil de la maison le chariot s'arrête. La ferme cependant reste close et muette. Un tailleur jovial , orateur du convoi , Heurte tout en Tureur, et demande pourquoi Cette porte fermée, où s'est caché le maître, Kt s'il faut que l'armoire entre par la fenêtre?
Par l'étroite fenêtre un meunier répondit ,
Homme grave, esprit mûr, pesait tout ce qiu\ dit :
BAN'GOR , le meunier.
i D*oii viennent tous ces bruits? Le cœur plein d'amertume, i Je veillais un ami qu*un grand amour consume.
• Vos cris Tout éveillé. Saurai-je la raison
iQui vous fait brusquement troubler celte maison?
• Cne vierge, il est vrai , chez nous est attendue,
• Et nos champs fleuriront de joie à sa venue;
• Mais ce meuble en noyer, brillant comme un miroir, i Cette génisse blanche et ce bouvillon noir
« Ne seraient pas pour nous : amoureux d'une belle, « Nous n'attendons rien qu'elle, et nous ne voulons qu'elle, t Ainsi y mon bon ami, je vous serre la main : « Vous vous êtes trompé de porte et de chemin. «
UN TAILLBUa.
i Je connais mon chemin et je connais la porte
3i8 CHANT VINGT-TROISIÈME.
« OÙ doivent s'arrêter les présents que j'apporte : « Lorsque sainte Énora s'en vint chez son opoux , «Son habit nuptial ruisselait de bijoux.
LE MEUNIElt.
« Quand Ruth allait glanant derrière la faucille, « Rien qu'un tissu grossier couvrait la jeune (îlle. « 0 précieux trésor de la virginité!
« Une vierge nous platt par sa seule beauté.