‹ Les Bretons (volume 2)Chapitre 54 sur 88 · B 144 <SI · texte numérisé non relu

B 144 <SI

Des soupirs étouffés, des plaintes et des toux De moment en moment s'élevaient jusqu'à nous. Troublé, j'ouvris la porte; une odeur douce et fade , Telle que sur son lit en exhale un malade Mffaisit tout à coup ; près de me trouver mal , le vis que le coUége était un hôpital.

Hideux et tout perclus, courbés sur leurs béquilles , Autour des bâtiments et le long des charmilles. Plus de trente vieillards, usés d'âme et de corps, Silencieusement erraient comme des morts; Étendus au soleil d'autres tremblaient les fièvres ; Ou cherchant un peu d*air ouvraient leurs pâles lèvres ; Et d'autres, n'ayant plus de force pour souffrir, Semblaient à cette place être venus mourir,

B 145 €1 Si bien qu'en s'appelant les deux enfants, mes guides, Que n'épouvantaient plus ces figures livides, Seuls firent plus de bruit dans cette triste cour Que les trente vieillards qui rôdaient à Tentour. Quelques-uns pour nous voir soulevèrent la tête , Et par beaucoup d'efforts redressant leur squelette, Arrêtèrent sur nous un regard sans clarté , Mélange de souffrance et de stupidité : Toute leur vie était dans ce regard sincère ; Mais une vie, hélas! si pleine de misère. Que mes vers ne pourraient jamais en dire assez . Sur tant de maux présents, sur tant de maux passés. Voilà ce qu'on voyait dans cette cour étrange Et comment, jeune éncor, j'appris comme tout change.

On m^ouvrit la maison. En montant Tescalier ,

Je me mis à songer à mes jours d'écolier,

A cet âge où Ton rit, à cet âge où Ton joue :

Quand les cheveux à Tair et le feu sur la joue ,

Ici je grandissais, et par quels habitants

5ous étions remplacés après si peu de temps.

Le monde m'apparut dans toute sa tristesse.

Moi, loin de mon enfance et loin de ma vieillesse ,

Ainsi qu'un voyageur entre deux sommités ,

Je mesurais la vie à ses extrémités ;

Et voyant tant de force autrefois dépensée ,

De science aujourd'hui sans profits amassée.

Je cherchais dans mon cœur ce qu'on ne pourra voir

Ensemble réunis, la force et le savoir.

Alors l'un des vieillards, l'aumônier, sage prêtre Qui d'après quelques mots me devina peut-être. Me dit en souriant : « Si vieillesse pouvait ! ■— <• Ah! repris-je aussitôt, si jeunesse savait! » Ainsi de ces deux mots de l'humaine sagesse Tous les deux nous sentions la sévère justesse; Lui, chargé d'un savoir inutile aujourd'hui. Moi qui courais sans frein au même but que lui.

Cependant, m'abreuvant à cette amère source , Et d'un pas résolu je reprenais ma course , Comme quelqu'un nourri de fiel et de dégoût , Mais ferme et qui s'obstine à vivre jusqu'au bout ; Et, seul je visitai les études, les classes , L'endroit où Ton jouaitdurant le temps des glaces ,

e 148^ e Et ce n'étaient partout que sombres ateliers, Que malades errants de paliers en paliers ; Les infirmiers de loin montraient leur face pâle, Et la maison semblait en deuil et toute sale.

Après bien des détours, dans un grand corridor (Dernier coin habité qu'il fallait voir encor ,) J'arrivai : cette chan^bre autrefois fut la mienne; J'en reconnus la porte et la serrure ancienne; IMais au, dedans, hélas ! on n'avait rien laissé : Mon nom sur la muraille était même effacé; Mes plus chers souvenirs, mes cartes, mes estampes. Ce gracieux portrait de Vierge aux belles tempes , Et qui, me souriant avec sérénité, M'enseignait combien douce et calme est la beauté.

Tout avait disparu ! Dans ma chambre, ô mystère ! Sans oreille et sans voix, gisait un grabataire ! Dans la force du mal seulement ses deux yeux , Ses yeux chargés de pleurs, se tournaient vers les cieux. Et cherchaient une image aux lambris étendue : On y voyait dans l'air une croix suspendue Et sur terre un martyr à sa claie attaché , Qui regardait le Christ dans le ciel bleu penché; Or, le sang répandu par la divine plaie , Comilne un baume arrosait le martyr sur sa claie, Et le front de l'apôtre et le front du Sauveur, Tous deux resplendissaient d'amour et de ferveur.

O malheureux perclus , vieillard sans espérance ,

C'était là ton recours dans ta longue souffrance !

Comme le saint martyr, toi, cloué sur tes draps , Tu voulais voir le Christ qui te tendait les bras ! Par tes sourds râlemeats, par tes larmes, sans doute , Du sang miraculeux tu chereliais «ne goutte; Et tu disais ; « Seigneur, penchez-vous par ici ! Jésus, ayez pitié de moi, je souffre aussi ! »

Assez, assez de cris, de tortures, de larmes ! Laissons venir le sort, à présent j'ai mes armes. Sortons de cette chami>re ! Assez, assez de pleurs! L'âme mûrit bien vite à ces grandes douleurs.

Ainsi de ce collège où commença ma vie , Pour la seconde fois je fadsais ma sortie ;

Mais j'avais l'air plus grave et le pied moins léger , Car je ne rentrais plus au monde en étranger.

La douleur! voilà donc, Seigneur, le joug suprême Où celui qui vous hait et celui qui vous aime Passent également ; et vos plus chers élus

Sont ceux que votre main, dit-on, courbe le plus. Pourtant, grâce, Seigneur ! Je saurais mal connaître. Au bras qui sans pitié nous poursuit, un doux maître; La douleur, ô mon Dieu, quand elle vient sur moi, Me remplit de surprise aussi bien que d'effroi ; Toujours, quand reparaît son sceptre, je m'étonne ; Si ma tête s'incline au bruit du ciel qui tonne , La clarté d'un beau jour m'attire vers les cieux , Et je me sens meilleur lorsque je suis heureux.

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