‹ Les BretonsChapitre 14 sur 35 · LA BAIE-DES-TRÉPASSÈS · texte numérisé non relu

LA BAIE-DES-TRÉPASSÈS

e. — Puissance surnaturelle des prêtresses de Sein, et poussière des chapelles chrétiennes. — Hommes voilés dans la Baie-des-Trépassés. — Effroi des gens do PIô-Goff. — Tableau du cap, de la baie et du détroit. — Terreur croissante des habitants. — Des hommes voilés entrent dans l'église paroissiale. — Quels étaient ces visiteurs.

v^h! pourquoi s'embarquer sur une faible planche

Quand la feuille jaunit et quand la paille est blanche?

Dans ce mois p(;rilleux, pourquoi livrer à l'air

Sa voile? C'est le temps des fureurs de la mer.

Lorsque l'astre changeant, amant muet et pâle,

Entouré de vapeurs et de robes d'opale,

Vient chercher de plus près celle qu'il suit toujours,

La nuit voit s'accomplir d'effrayantes amours.

La Mer, qui sent l'amant venir, par des bruits rauqiiCG

Lui répond, et vers lui soulève ses seins glauques ;

Lascive, elle se tord sur so.. banc de limon;

Ses verdâtres cheveux, l'algue et le goiimon,

Elle les jette aux vents ; les vents par leurs haleines

Eveillant en sursaut et requins et baleines.

Tout le ciel retentit d'épouvantables bonds ; L'immense cormoran vole et décrit ses ronds Pendant l'heure sinistre où l'hymen se consomme : C'est l'hymen de la Mer, mais c'est la mort de l'homn

Filles de Kcd la blanche, est-il vrai qu'autrefois, Moins sourde, la Nature entendait votre voix? A vos commandements, magiques souveraines, Dans leurs bassins troubles bouillonnaient les foninin De la lune tombait le mystique cresson, La pierre vacillait, le grès rendait un son; Secouant à deux mains vos robes dénouées, Vous en faisiez sortir les vents et les nuées, Ou votre amour livrait aux marins de l'Arvor Les ouragans captifs aux nœuds d'un lacet d'or... Ah ! nous-même avons vu les mères de nos mères Le long de l'Océan célébrer leurs mystères ! Quand des fils hien-aimés, des pères, des époux. Matelots attardés, manquaient au rendez-vous, La nuit, elles allaient balayer les chapelles, De leur poussière sainte emportaient les parcelles; Puis, du haut de la côte, elles jetaient aux vents La poudre qui devait ramener leurs enfants.

Vous donc, mes pèlerins, une force inconnue Vous sauva-t-elle aussi du flot et de la nue? Brisa-t-elle en leurs mains le fer des égorgeurs? Ou bien si c'en est fait, ô mes chers voyageurs?

Sur les débris, épars au fond de cette baie Qu'attriste incessamment l'aigre cri de l'orfraie, Des gens agenouillés ont longtemps prié Dieu;

Enfin rasant les bords de ce fumJbre lieu,

Voici que vers le cap ils s'en vont, mais si sombres

Qu'on dirait tour à tour des vivants ou des ombres,

De pauvres naufragés perdus sur les îlots,

Ou des âmes en peine errant le long des flots.

Cependant, le premier de la bande est un prêtre,

A son vêtement noir facile à reconnaître,

Puis viennent sur ses pas deux jeunes passagers,

Un mousse, des marins, bizarres étrangers.

Comme sous un linceul, ô costume sauvage !

Sous leurs habits mouillés s'est caché leur visage;

Pieds nus, la corde au cou, le visage voilé,

Ils suivent les détours du golfe désolé.

Non, Plô-Goff n'aura pas deux fois un tel spectacle !

Tous les gens du pays vinrent criant miracle!

Attroupés sur le cap, ils voyaient dans le bas

Les pâles visiteurs se traîner pas a pas.

Plis, entre les rochers, au chant plaintif des psaumes,

Monter vers eux, monter pareils à des fantômes.

Mais tous ayant sur mer des pjres, des enfants.

Ils voulurent toucher et voir ces arrivants.

Les femmes ! (dans leur cœur si la crainte est bien ferle,

Sur la crainte pourtant c'est l'amour qui l'emporte.)

Une d'elles, les bras ouverts, les yeux hagards.

Courut vers le cortège ; et, comme ses regards

Sous le linge mouillé n'entrevoyaient qu'à peine

Celui vers qui l'instinct de tout son cœur l'entraîne,

Par un mouvement brusque elle écarta les plis

Du voile, ens'écriant: «C'est vous, c'est vous, mon fils!

Mais lui, d'un ton glacé : « Que faites-vous, ô femme ?

Si mon corps est sauve, faut-il perdre mon âme?

Cette nuit, quand les flots se dressaient contre nous,

Par les saints de la mer nous avons juré tous.

Si leur main nous sauvait de cette dure crise.

D'aller ainsi voilés vers la prochaine église.

Sans dire notre nom aux habitants du lieu,

Sans avoir de pensers pour d'autres que pour Dieu...

A genoux! mes amis, et tenez vos mains jointes !

De la croix d'un clocher j'ai reconnu les pointes!

La maison du Sauveur, d'ici je l'aperçois,

A genou.v! mes amis, et saluons la croix! »

Oui, chrétiens, louez Dieu ! Devant ce cap du monde, Dont la crête s'élève à trois cents pieds de Tonde, Dans ces mornes courants, par le temps le meilleurj Nul ne passa jamais sans mal ou sans frayeur ! En face, la voici, l'effroi de l'Armorique, L'Ile-des-Sept-Sommeils, Seîn, l'île druidique, Si basse à l'iioii^oii, qu'elle semble un radeau Entouré d'un millier de récifs à fleur d'eau ! Ah ! demain, venez voir, entre la pointe et l'île, Les perfides courants briller comme de l'huile; Venez voir bouillonner la mer; et, sur les rocs. Ouvrez encor l'oreille au grand bruit âc ses chocc! L'épouvante est partout sur ce haut promontoire. Et chacun de ses noms dit assez son histoire. A gauche, ces rochers de la couleur du feu, C'est l'Enfer-de-Plô-Gcff; sur la droite, au milieu Do ces dunes à pic, c'est l'exécrable baie, La Br.io-des-Trépassés, blanche comme la craie : Scn cable pâle est fait des ossements broyés, Et les bruits de ses bords sont les cris des noyés !.., Il . i:

ÇO tus BRETONS.

Mais déjà s'éloignait la bande solennelle, Et tous les assistants s'écartaient devant elle : Parmi les plus hardis quelques-uns se penchant Pour voir ceux qui toujours se cachent en marchant; D'autres, tout effarés, s'enfuyant vers les grèves, Comme pour échapper aux spectres de leurs rêves. De sorte qu'un vieillard : <( Non, jamais un tel vœu. Même aux plus criminels, ne fut prescrit par Dieu ! Jamais, hormis les morts entourés de leurs langes, Les hommes n'ont marché sous ces voiles étranges! Vous-mêmes, dites-nous si vous êtes des morts ! Hélas ! dans tous les temps ils ont aimé ces bords. Autrefois, un Esprit venait, d'une voix forte. Appeler chaque nuit un pêcheur sur sa porte; Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau. Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau; Et pourtant il fallait, malgré vent et marée, Les mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'ile sacrée... Aujourd'hui, sur la mer ils flottent tout meurtris, Et l'iiorrible vent d'ouest nous apporte leurs cris; Sur le cap on les voit errer jusqu'à l'aurore, Mais jamais en plein jour on ne les vit encore. Faut-il prier pour vous? nous prîrons; mais, hélas ! Si vous êtes des morts, ne nous eiTrayez pas.

Et ces habits de deuil qui font votre surprise,

Ces voiles tomberont! Vous entendrez nos chants!

Ceux qui semblent des morts deviendront des vivants I »

Et bientôt dans l'église, au branle de la cloche Dont la voix grossissait toujours à leur approche, Le cortège voilé vers l'autel s'avançait,

Et la peuplade entiire autour d'eux se pressait; Et devant tous les saints, devant toutes les vierges, Fumaient des encensoirs, étincelaient des cierges; Et l'ardent Te Deum en chœur était chanté; Puis, jetant son linceul, chaque ressuscité Levait avec amour, levait au ciel sa tête Sur laquelle roula le flot de la tempête ; Et tous, pour attester l'appui venu du ciel, Suspendaient leurs habits au-dessus de l'autel.

O Liiez, c'était vous ! C'était vous, jeune fille ! Quels pleurs et quelle joie un jour dans la famille. Lorsque, autour du foyer, vous direz, blanclie Anna, Comme Dieu vous perdit, comme Dieu vous sauva ! C'est qu'à l'heure où l'abîme cntr'ouvrant ses entrailles Devait vous engloutir, doux enfants de Cornouailles, Où, portés par les vents, ses féroces abois S'en allaient retentir jusqu'au fond de vos bois, A cette heure où chacun au ciel se recommande, Vos parents, à genoux près du grand feu de lande, Et le cœur attendri par ce langage amer. Se souvinrent d; ceux qui voyageaient en mer.

A présent, poursuivez votre pèlerinage.

Allez par cliaq e bourg et par chaque village! Chacun ;; votre arpect se signera le front. Et pour vous recevoir les portes s'ouvriront ; Allez donc ! achevez votre sainte entreprise, De b. fureur des flots sauvés comme Moïse ! A vos nobles malheurs un barde s'inspira. Vœu sublime ! longtemps le monde en parlera !

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