‹ Les BretonsChapitre 20 sur 35 · LES MINEURS · texte numérisé non relu

LES MINEURS

A la fontaine féerique de Baranton. — Le chemin de la mine. — Rencontre d'un vieux mineur. — Crainte et sombres entretiens des trois voyageurs. — Anna s'arrête à l'entrée de l'usine. — Le Dragon enchanté. — Joie du prêtre et de Liiez en revoy.int le soleil. — Voyage et apparitions dans les Montagnes-Noires. — Arrivée à Scaer. — La Crieusedc-Nuit.

t ST-CE VOUS, Baranton ? Sur sa pelouse verte Que la fontaine sainte est aujourd'hui déserte ! Les plantes ont fendu les pierres de ces murs ; Et les joncs, les glaïeuls et les chardons impurs Entouré son bassin, d'où ses eau.^c étouffées De ravins en ravins coulent au Val-des-Fées ; Nul bruit dans ce désert, hors le cri du vanneau Immobile longtemps au bord des flaques d'eau. Le beuglement d'un bœuf lointain ou la voix trist D'un cerf de Brécilien qu'un chien suit à la piste. O bois d'enchantements, forêt de Brécilien Où dans son fol amour s'est endormi Merlin, Où rois et chevaliers, sur leurs bonnes r Venaient de tous pays tenter les aventures.

Bravant les nains hideux, ks spectres, les serpents, Tous les monstres ailés, tous les monstres rampants, Bravant (autre péril) les doux regards des fées Qui, leurs voiles au vent, leurs robes dégrafées, Suivaient dans le vallon les sons errants du cor Et peignaient leurs cheveux autour du perron d'or ; O bois d'enchantements, vallon, source féconde Où se sont abreuvés tous les bardes du monde, Est-ce vous? est-ce vous? terre morne et sans voix, Qui vous reconnaîtrait sous vos noms d'autrefois?

Oui, c'est elle, l'honneur des sources d'Armorique,

Sainte en nos jours chrétiens comme au vieux temps féerique

Voyez (dans tous les puits quand tarit l'eau du ciel),

Des hauteurs d'Héléan, des vallons de Gaël,

Voyez vers Baranton, à travers les bruyères.

Avec les croix d'argent s'avancer les baiinijres,

Tous y tremper leurs mains, et les processions

Entonner à l'cntour l'air des Rogations !

Et moi, moi que Paris nourrit de ses doctrines.

Fontaine, j'ai voulu boire à tes eaux divines :

Tandis que mes amis dans leur grande cité

Entre eux paisiblement parlaient de la beauté.

Je suis venu m'asseoir seul dans ton marécage;

Là j'appelai trois fois Merlin, barde sauvage,

Et, penché sur la source avec dévotion,

Je bus à m'enivrer l'eau d'inspiration.

Ravive donc mes sens, ô magique fontaine ! L'esprit noir d« Huel-Goat vers sa mine m'entraîne : Pour marcher d'un pied sûr dans ce monde infernal, Baranton, j'ai besoin d'un puissant cordial!...

Des qu'il tu jour, LilC-z. sa cousine, cl le pix-trc Qui désirait pour eux tout voir et tout connaître, S'avançaient vers la mine, et, sans s'être parlé, Cliacun des voyageurs sentait son cœur troublé. Au bord de certains seuils souvent le pied hésite : On craint, par un instinct secret, ceux qu'on visite: Ainsi nos laboureurs se prenaient à songer. Près de mettre le pied sur un sol étranger. Qu'ils se hâtent pourtant! Anna, pieuse fille. Qui sait ce qu'un absent retrouve en sa famille? Vous avez saintement accompli votre vœu. Mais hâtez-vous! Qui sait les volontés de Dieu?

Or, au sortir du bourg, il trouve le digne homme Qui conduisait sa vache à saint Herbod, et comme Celait un vieux mineur : « Prenez garde, dit-il, A l'Esprit de la mine ! 11 est traître et subtil. Veillez bien sur vos pas. Je connais sa colère Lorsqu'un travailleur chante ou siffle dans sa terre: Il vous écraserait sous quelque éboulement ; Ainsi parlez tout bas et marchez lentement. Plusieurs y sont restés. Oh! c'est un Esprit triste! A présent, mes amis, saint Herbod vous assiste! Voici la route, adieu ! » —

Les prés et les taillis Des (lots d'une vapeur si blanche étaient remplis, Qu'ils semblaient cheminer entre deux murs de marbr A peine on distinguait le tronc pâle d'un arbre. Les oiseaux se taisaient. De grands rayons dorés Traversaient par endroits cette vapeur des prés, Et soulevaient en l'air une barre d'atomes ;

Puis des mineurs passaient comme de longs fantômes ; D'autres dans le brouillard suivaient à quelques pas; On entendait leur marche, on ne les voyait pas. Tels que les animaux qui craignent la lumière. Oh ! comme ils se hâtaient de gagner leur tanière, Ces sombres ouvriers ! Dans leur noir souterrain Comme tous s'empressaient d'aller chercher leur pain!

Le bon Liiez, les yeux baissés et l'air farouche. Jusqu'ici chemina sans même ouvrir la bouche; Il s'écria soudain : « O pauvres paysans ! Nous qui trouvons la bêche et le fléau pesants. Et notre champ aride, et que le peu qu'il donne, Semé par le temps froid, par le chaud se moissonne; Ce fer qui nous fatigue, ô pauvres laboureurs ! A d'autres malheureux coûta d'autres sueurs! Oui, de plus malheureux ! car jamais sur leur face Le souffle bienfaisant d'une brise qui passe, Jamais un beau soleil pour réjouir leurs yeux, Ou de fraîches odeurs sortant des chemins creux. Et jamais dans les blés le chant de l'alouette Que le fermier écoute en menant sa charrette ! »

(( — Ah! tu dis vrai, Liiez, repartit avec feu Le prêtre, qui semblait comme inspiré de Dieu ; Sur notre vieux pays malheur, quand ses collines Partout retentiront du fracas des machines, Lorsque les laboureurs seront des ouvriers, Et que nos frais étangs, nos ruisseaux, nos viviers Serviront aux conduits de quelque usine impure, Enfin le jour où l'art chassera la nature !

Tout travail est béni; mais, nous autres Bretons, Dieu nous tit laboureurs : tels qu'il nous fit, restons

Tels litaient les discours qui, durant ce voyage, Soutenaient l'homme saint et le paysan sage; Et la pensive Anna, dont l'âme ailleurs rêvait, D'un geste ou d'un regard parfois les approuvait.

Le bois cesse; on arrive au centre des vallées. C'est l'usine. Un grand feu, des huttes isolées, D'infects écoulements. Là, dans l'ombre et le bruit Des femmes, des enfants, travaillent jour et nuit.

Anna dit : « Vous, entrez dans cette maison creuse

Sous cette voiJte noire, étroite et pleine d'eau, Courbés comme des gens qui portent un fardeau, Ils entrèrent tous deux; mais, d'échelle en échelle, Après bien des détours, de ruelle en ruelle, A la triste clarté de leur lampe de fer. Lorsqu'ils virent la mine, ils crurent voir l'Enfer. Le guide leur disait : « Passons par cette trappe. Tenez la lampe ainsi de peur qu'elle n'échappe. Baissez, baissez la tête ! A présent, levez-vous ; La terre à huit cents pieds monte au-dessus de nous. > Alors, comme une mère aux fécondes entrailles, Les naifs voyageurs admiraient ces murailles.

Le quartz et le mica se suivent en tilon ;

Et de tous les côtés ils écoutaient les pioches,

Et les coups des marteaux qui frappaient sur les roches.

Accroupi sous sa lampe, un vieillard en un coin

Minait de si bon cœur qu'on l'entendait de loin :

Il Père, vous travaillez avec un grand courage.

Dit Liiez. Gagnez-vous beaucoup pour tant d'ouvrage ?

— Hélas ! de ma maison je pars avant le jour,

Et le jour est fini quand je suis de retour!

Mais ces deux vieilles mains ont beau tirer du cuivre,

On leur prend tout : j'emporte à peine de quoi vivre.

C'est un rude métier. Plaignez-moi, mes enfants !

Ah! quand Dieu prendra-t-il pitié des pauvres gens? »

Hommes noirs, ô mineurs, peuple doux et qui souffres.

Retournez au soleil, amis, quittez vos gouffres!

Quand le dragon d'Arthur tomberait sous vos coups,

Son trésor enchanté, mineurs, n'est pas pour vous!

Et pourtant qui n'a vu sous les amas de pierres

Du vieux Castel-Arthur, en écartant les lierres,

A l'heure où le croissant brille vers Bod-Cador,

Le dragon merveilleux qui garde un monceau d'or?

Ses griffes sont d'acier, de cuivre ses écailles;

Dès qu'il bouge, on entend leur choc sur les murailles;

Il est aveugle et sourd, mais dans le trou des yeux

11 a des diamants qui jettent de grands feux.

Et lorsqu'il tourne à l'air ses mouvantes oreilles.

Le vent s'y roule et rend des plaintes sans pareilles ;

Son ventre large et gras est tacheté d'azur :

Merlin y renferma l'or de son maître Arthur. —

Qui tuera le serpent? — Ce monstre, c'est la terre,

O mineurs! Vous avez résolu le mystère!

Vos bras forts ont su rompre, arracher et scier

Ses écailles de cuivre et ses grift'es d'acier;

Mais un plus adroit vient ; aux Hancs du monstre il entre.

Et ravit les lingots enfouis dans son ventre !

« Et toi, comme abattu sous le poids de tes maux,

Ouvrier chevelu, qu'as-tu donc? » — A ces mots,

Un mineur tressaillit; il jeta là son œuvre,

En relevant la tète ainsi qu'une couleuvre.

Le vicaire pâlit. — « Obérour! Obérour!

Tu vis encor; tu vis seul et sans voir le jour!

— Obérour? Oui, c'est moi. Vous, pourquoi cet œil sombre

Je vous laisse le jour, hommes, laissez-moi l'ombre!

Oubliez le mineur, car lui vous oublia. » —

Le courageux reprit sa bêche, et travailla.

Quel était donc cet hoinme? Une mine est un antre Où, loin de tous les yeux, plus d'un malheureux entre ; Et dans un confesseur bien de secrets ennuis Reposent, comme au fond d'un abîme enfouis.

D'un bond, tel qu'un plongeur près de manquer d'haleine, Le prêtre aurait voulu, tant son âme était pleine. S'élancer de ce gouffre ; il fallut cependant Monter tous les degrés suivis en descendant ; Et comme le sentier pour sortir de ce monde, La route lui semblait plus dure et plus profonde; Enfin son œil vit poindre un rayon de soleil : O bonheur quand parut le jour clair et vermeil!

Ils partirent soudain. La grande fonderie Plus loin se déchaînait dans toute sa furie;

Mais aucun d'eux n'entra. « Non, disait Liiez, non ! C'est assez pour un jour! Hélas! voyez l'Avon, Comme son pauvre lit est troublé par l'usine! Oh! vive qui voudra dans le fond d'une mine, Oh ! vive qui voudra dans ce château de fer, Moi je suis paysan, je veux vivre en plein air! Pour battre le blé noir, pour piler de la lande, Ma force désormais sera deux fois plus grande ! Combien je vais aimer mes vaches, mes chevaux! Viennent tous les lutteurs de Kérien, je les vaux! ii

Le cœur franc de Liiez débordait ; sur l'épaule On voyait son habit pendre au bout d'une gaule. Anna levait sa robe; et les trois pèlerins Pour marcher plus gaîment entonnaient leurs refrains

Jusqu'au bas de Carhaix, la cité montueuse.

De son Malo-Corret* justement orgueilleuse,

Ils allèrent chantant, et, devant sa maison,

Ils ne passèrent pas sans saluer son nom.

Ainsi, le cœur rempli de nos anciennes gloires,

Ces amis sont entrés dans les Montagnes-Noires;

Mais leur jarret faiblit, leur courage est rendu :

Jour et nuit voyager dans ce pays perdu!

Liiez ne chante plus ; mais parfois en arrière

Il s'arrête, en tournant les yeux sur la bruyère.

a Liiez, marcherez-vous? — Qu'est-ce, cousin Liiez?

Des voleurs? — Parlons bas, Annaïc! Voyez-les,

Ces petits nains velus sur cette roche bleue :

Comme ils mènent leur ronde en remuant la queue!

■•■ La Tour-d'Auvergne.

Nains de toutes couleurs, ils sont là près d'un cent.

Je n'ai plus dans le corps une goutte de sang.

— Païen, cria le prêtre, avec toutes ses fables!

Ne songe pas aux nains et songe plus aux diables.

Avançons, avançons! » Liiez fit quelques pas;

Mais, tandis qu'à graud'peine on montait Méné-Brâz,

11 s'arrêta tout court : « Pour cette fois, j'y reste.

Je sens un Corrigan qui se pend à ma veste.

Vous ne le vojez pas; pour moi, je le sens bien.

Je vous dis qu'il s'accroche à mon dos comme un chien. »

11 semblait qu'irrités ce soir de leur visite, Les Esprits de la mine erraient à leur poursuite; Toute tremblante, Anna se disait dans son cœur : <i Ceci doit annoncer chez nous quelque malheur, n

De même jusqu'au bourg. Des collines, des mares, Des garennes, sortaient des figures bizarres; La terre se plaignait ; on ne sait pas pourquoi L'Automne est toujours triste et nous glace d'effroi.

Enfin au presbytère on arriva. Le prêtre

Frappa trois fois des mains, et, poussant la fenêtre,

Le clerc lui répondit ; mais Liiez, mais Anna,

Vers le hameau lointain s'actieminaient déjà.

Et levant derrière eux ses grands bras, un squelette

Les suivait en criant d'une voix de chouette.

Or, cette voix, c'était la Crieuse-de-Nuit,

Qui le long des fossés en hurlant vous poursuit;

Dans la lande elle est là qui de loin vous regarde,

Et toujours on entend sa voix aigre et criarde.

Page 1