LES PRÉCÉDENTS, UN MAGISTRAT
LE MAGisTRAT.—Messieurs, c'est un ministre de la justice qui paraît devant vous. Je suis seul, mais derrière moi sont trois mille hommes qui veillent sur ma vie.
RorErT.—Approvhez et parlez sans crainte. Quelle est votre mission ?
Le MAGISTRAT.—Le magistrat souverain qui prononce sur la vie et la mort de vos pareils, me députe vers vous. ({ A Robert). Mais c'est à vous surtout qu'il m'adresse, à vous, le chef de ceux qui vous entou rent et marchent sous vos ordres, à vous dont l’exis- .tence n’est qu’un tissu de meurtres, et dont la main dégontte encore du sang du comte de Marbourg. Comptez vos crimes et jugez par leur nombre quel doit être votre supplice. Eh bien ! si vous consentez à vous rendre, si vous vous remettez à la clémence du magistrat, il va fermer les yeux sur la moitié de vos forfaits, et de mille morts qu’ils ont méritées, peut être même la plus douce peut encore vous être accordée. (Les brigands font tous un mouvement d'indignation. )
WozBac, (à Robert).—Mort et malédiction ! il me prend une envie de lui couper la parole à coups de sabre.
RoLer, (à Robert ).—A moi... à moi..
RoBeRT, (aux brigands ).—Qu'aucun de vous n'ait la hardiesse de l'approcher ! (Au magistrat). Monsieur, vous nous voyez trois cents, accoutumés au feu,
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et incapables de fuir. Autour de nous sont, je le sais, trois mille hommes au moins, blanchis sous Le mousquet. Eh bien ! écoutez ma réponse. J'ai rompu, il est vrai, toute subordination, et partout j'ai porté l’épouvante aux méchants. Oui, le sang de l’oppres seur Marbourg teint encore les vêtements qui me couvrent. Mais ce n’est pas assez (Il étend la main et Ôte un anneau de son doigt.) j'arrachai ce rubis de la main d’un ministre qui, pour satisfaire son luxe effréné, dilapidait les trésors de l'Etat, en prodiguant aux courtisans la substance des peuples opprimés ; je le rencontrai à la chasse environné de flatteurs ; un coup de poignard mit fin à ses oppressions, mon tribunal l'avait jugé.
LE MAGISTRAT, (sans chaleur et croisant les bras ).— Vous osez avouer un tel meurtre ?
RazMaANN.—Hercule cachait-il les siens ?
RoBErT.—Ce diamant fut celui d’un lâche magistrat, qui trafiquait de la justice et faisait plier à son gré les lois dont il était l'organe. Il venait de ruiner deux pères de famille, pour enrichir un de ses parents ; mon tribunal prononça son arrêt.
Wozgac. — Et moi, je l'exécutai.
RoBErt.—Ce saphir enfin me rappelle tous les vices des gens de votre ordre ; il était au doigt d’un magistrat qui vendait ses jugements ; l’insolence de son faste, le débordement de ses mœurs scandalisaient le peuple, les portes de son palais, qui ressemblait à ln demeure d’un sybarite, s'ouvraient avec fracas à l'approche de l’indigne magistrat, et une armée de valets en écartait avec outrage l'aveugle octogépaire qui venait implorer sa pitié. Je le surpris un jour et lui percai le cœur.
LE MAaGISTRAT, (furieux).—Un juge ! et l'enfer ne s’est point ouvert sous tes pas ?
RoBERT, (d'un fon glacé).—Non, il s’est fermé sur les siens...
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FoRBAN, (riant ).—Il lui faisait là un assez beau présent. |
LE MaGISTRAT, ('interrompant avec colère ).—Qui t’a donné le droit de le punir ?
RoBErT (fièrement). —Qui !... l'injustice des tribunaux qui sen laissaient corrompre et l'impuissance des lois qui ne pouvaient plus les atteindre. Depuis trop de siècles le faible était impunément le jouet du puissant. Il vous manquait un tribunal qui dût frapper les uns et protéger les autres : c’est ainsi qu'ont été jugés les scélérats que j'ai désignés. Gardez tous ces anneaux, cachets de leur réprobation ; (Il tire des papiers de son juste-au-corps.) Voici les preuves de leurs forfaits, et leur arrêt de mort ; portez-les à votre sénat, qu'il les voie, et qu’il tremble de nous avoir forcés à être plus juste que lui.
LE MAGISTRAT.— C'est donc là ta réponse ? (Aux brigands.) Eh bien ! écoutez tous, vous autres, ce que le magistrat me charge de vous notifier. — Si à l'instant vous lui livrez le scélérat qui se dit votre chef, non seulement il vous fait grâce de la vie. mais le souvenir même de vos forfaits est effacé. Vous rentrez dans la société, des exploits vous attendent, le chemin des honneurs vous est ouvert. Courage donc, assurez-vous de lui, et soyez libres.
RoBERT, (aux brigands, après un long silence).— Entendez-vous, Messieurs ? vous êtes environnés, captifs ; on vous offre la liberté ! Vous êtes jugés, condamnés ; pourtant on vous laisse la vie. Hésitezvous ? Est-il si difficile de choisir entre les fers et la liberté ?
LE MAGISTRAT, (étonné). —Cet homme est insensé. (Aux brigands.) Donteriez-vous de la honne foi du magistrat ? Voici votre pardon, scellé et signé de tous les membres. (27 leur remet le papier.)
RoBert, (aux brigands, avec force).—Vous ne
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répondez pas ? — Pensez-vous renverser cette haie de haïonnettes qui vous enveloppe ? ou mettez-vous la gloire à braver le danger, dans l'espérance de tomber avec moi, et de mourir ainsi de la mort des héros ? (Avec élévation d'âme.) Ah! désabusez-vous, ils ne vous en feront pas l'honneur, ne vous traiteront pas même comme moi, mais comme de vils brigands, de serviles instruments dont je voulais user pour exécuter des desseins plus hardis, des entreprises plus élevées... Entendez vous ces cris ? Le cercle se resserre. Il ne vous reste qu’un moment, on approche (Avec force.) Je vous rends à tous vos serments. ( Tous les brigands observent un morne silence.)
LE MaGisTRAT, (extrémement étonné).—de reste coufondu.
RoBEerT, (aux brigands).—Avez-vons peur que j'annule par un suicide efféminé le traité qui m'attache à vous ? Non, voici toutes mes armes. (J/ les quitte, il jette tons ses poignirds et ses pistolets.) Livrez-moi, je renonce à tout, jusqu’à l'empire que j'ai sur ma personne ; craignez-vous quelque résistance ? J’attache ici mon bras à cette branche de chène... Regardez-moi, je suis sans défense... Un enfant ponrrait m'accabler. (Avec la plus grande rxplosion.) Voyons, qui mettra le premier la main sur son capitaine sans armes ?
ForBan, (avec un mouvement violent).—Quand toutes les furies d'enfer nous entoureraient pour nous exterminer, quiconque n’est pas un traître sauve le capitaine.
Tous LES BRIGANDS, (duns un accès de joie). — Sauve le capitaine !
WozBac, (au magistrat, il déchire le pardon et le lui jette au nez).—Tiens, voilà ton pardon ; le nôtre est à la pointe des sabres.
RazMANN, (au magistrat ).—Sors d'ici, misérable,