DANS L’OUVRAGE INTITULÉ
Texte revu et développé par AD. FOCILLON membre fondateur de la société d’Êconomie sociale
I er . — L’observateur et la famille qu’il décrit.
1. Une monographie de famille est le portrait d'un modèle pris dans la réalité. — Lorsque le lecteur ouvre une Monographie de famille recueillie et rédigée selon la méthode créée par F. Le Play de 1829 à 1854, et mise en pratique depuis lors par lui et ses disciples, il peut se dire en toute confiance: voilà un document puisé dans la réalité; voilà la peinture fidèle d’une année au moins de la vie d’une famille d’ouvriers. Celui qui a écrit ce travail a vécu des heures au modeste foyer où elle se réunit après le labeur quotidien; il a su s’y faire accepter comme un ami studieux, s’intéressant aux moindres événements comme aux moindres détails de cette existence obscure, que la force des choses modèle exactement sur un type commun à tous les ouvriers de la même région et du même métier. Il a su interroger l’ouvrier, sa femme, les autres membres de la famille sur tout ce qu’ils ont gagné, sur tout ce qu’ils ont dépensé dans l’année qui vient de s’écouler, et cela, sans éveiller ni défiance ni susceptibilité ombrageuse.
2. Les confidences du chef de famille . — Le chef de famille, dans une causerie vraiment intime, lui a raconté son travail, les peines qu’il comporte, les mérités d’adresse manuelle et d’intelligence qui le rehaussent, les chances heureuses qu on y peut espérer, les rigueurs des chômages, les dangers du métier, les salaires et les profits, les relations avec le patron et ses intermédiaires, les souffrances ou la prospérité du corps d’état. Dès l’abord, cet homme se tenait sur la réserve; en vain l’étranger qui venait lui poser toutes ces questions avait mis en avant son désir de connaître par lui-même et par le témoignage des intéressés les conditions d’une telle existence, pour découvrir les moyens de l'améliorer: l’ouvrier ne s’était pas livre si facilement. Mais le questionneur a commencé par lui parler de sa famille, de son enfance, du lieu natal, de ses premiers jeux, de ses premiers travaux, de l’apprentissage,
des débuts dans le métier. Ne faisant que quelques questions très précises, il a complaisamment écouté avec un intérêt soutenu les réponses, qui sont pour l’ouvrier des souvenirs personnels, agréables ou pénibles tour à tour, mais toujours émouvants, et qu’il est heureux de voir si bien accueillis par son auditeur. Ainsi la confiance est venue peu à peu. Dès que l’observateur s’en est aperçu, il a poussé un peu plus loin ses questions; insensiblement il a pris quelques notes; puis il a écrit davantage; enfin, il a franchement recueilli, presque sous la dictée de l’ouvrier, chacun des faits que celui-ci lui révélait. Revenant d’abord sur les débuts de l’entretien, il a consigné dans ses notes les renseignements sur les principales phases de l’existence; puis il a abordé les questions relatives aux gains, aux recettes, à tout ce que fait la famille et ce dont elle subsiste: revenus de ce qu’elle peut posséder, maison d’habitation, lopin de terre, animaux domestiques, argent comptant, subventions, salaires, bénéfices des industries domestiques que la famille peut entreprendre à son propre compte pour adoucir sa position et se donner un peu d’aisance. Toutes ces ressources de la famille, l’ouvrier les connaît et, sauf les travaux spéciaux de la femme, sauf certaines industries domestiques un peu complexes, il en a indiqué tous les détails, estimé toutes les valeurs, fourni tous les chiffres. L’observateur a calculé ce que cela donne pour l’année et dressé ainsi le Budget des recettes.
3. Les causeries de la maîtresse de maison . — Sur les questions de dépenses, le chef de famille s’est montré moins compétent. Ces faits de la vie intérieure relèvent de la ménagère. C’est elle qui a fourni tous ces renseignements, et d’abord sur la nourriture, la grosse dépense de chaque jour. Elle a pu indiquer par jour, par semaine, de quoi se nourrit tout ce monde dont elle administre les ressources, de façon à donner, autant que possible, satisfaction à tous les besoins. Détailler ainsi ses habitudes et les combinaisons économiques de sa gestion financière ne lui répugnait pas au fond; mais dans quel but ces détails intimes? Là aussi il a fallu gagner la confiance, expliquer un peu quel intérêt on attache à ces détails de la vie domestique. Elle est mère, on s’est efforcé de se faire bien venir des enfants; une fois accueilli par eux, le visiteur aux questions éternelles cesse d’être un étranger. Alors la maîtresse du foyer s’est laissée aller peu à peu; elle a raconté de plus en plus minutieusement les pratiques, les coutumes de son intérieur; elle a dit ses soucis et ses peines pour «joindre les deux bouts »; ses préoccupations de chaque jour pour l’éducation et l’instruction de ses enfants, pour leur santé; ses espérances et celles de son mari, toutes leurs charges; enfin, d’un bout à l’autre, elle a fourni les chiffres qui contiennent le Budget des dépenses.
Dans ces longs entretiens sur l’existence de la famille, arrivé à causer encore plus
qu’à interroger, l’observateur a pénétré au fond de la pensée de ses divers membres.
11 a démêlé sans peine quels sentiments nourrissent l’ouvrier et sa' femme envers le
patron; dans quels rapports ils vivent avec les personnes placées à un rang supérieur
et avec celles de leur rang. Il s’est enquis de leurs habitudes morales, de leur croyances
religieuses, de leurs récréations; de l’état du pays, de la population, de l’industrie,
de tout ce qui a trait au mode et aux moyens d’existence, à l’histoire de la famille, à
ses perspectives d’avenir.
4. L’ observateur au foyer domestique. — C’est ainsi que se recueillent les divers éléments d une monographie. La première condition pour décrire aussi bien que possible la famille que l’on a observée, c’est d’avoir vécu a son foyer, d’y avoir entendu tour à tour ses divers membres vous retracer eux-mêmes leur rôle sous le toit commun; leurs soucis et leurs joies; leurs aspirations et leurs inquiétudes; leurs idées sur lé milieu où ils vivent; leurs souvenirs, leurs traditions. La famille humaine est sans contredit le plus attachant de tous les sujets d’observation; chaque trait saisi par celui qui l’étudie trouve en lui un écho; voulût-il s’en défendre, le savant repris de vérité s’émeut jusqu’au fond de l’âme de ce qui agite son ouvrier et tous les siens.
Il n’a pu s’empêcher d’aimer ceux dont le cœur s’est si franchement ouvert à lui. Chaque monographie est dans sa mémoire un document vivant, le souvenir de quelques heures où il a senti pleinement la grande fraternité humaine.
7. Principes et avantages de la méthode de F. Le Play. — Cette méthode consiste: 1° à fonder l’étude des populations sur celle de quelques familles judicieusement choisies, et appartenant à la classe ouvrière; 2° à décrire ces familles d’après un cadre déterminé et uniforme. Voyant dans la famille la véritable unité sociale, elle procède comme le zoologiste qui, pour décrire une espèce vivante, applique à quelques individus de cette espèce les procédés d’investigation de l’anatomie et de la physiologie. Elle recherche les lois de la science sociale dans les cas les plus simples, sauf à apprécier les influences qui les modifient dans les cas plus complexes.
C’est encore pour faciliter l’observation et pour la rendre plus féconde, que l’on préfère choisir parmi les familles ouvrières les types des monographies. Ces familles, en effet, forment la grande masse de la population. Elles sont plus subordonnées, dans leur vie matérielle et dans leur activité physique, au climat et aux productions du pays qu’elles habitent, et, par ce motif, elles en forment l’élément caractéristique. En outre, certaines classes d’ouvriers sont moins exposées que les classes supérieures aux fluctuations sociales; elles conservent avec une énergie toute particulière l’ordre qui a été progressivement établi par les civilisations antérieures et qui doit être la base des nouveaux perfectionnements à accomplir. Enfin, les rapports qui lient les ouvriers aux classes supérieures sont partout le fondement de l’existence de ces dernières et le trait principal de la nationalité.
§ IL — Règles pour observer les familles par la méthode des monographies.
1. Elasticité de la méthode. — L’application de la méthode des monographies n’exige pas que l'observateur se restreigne à une localité, à une classe ou à une famille déterminée. Le principal avantage qu'elle offre est de permettre d apprécier en peu de temps les mœurs d’un pays quelconque.
De même, on peut observer indifféremment une des classes agricoles ou industrielles d’une localité. Toutefois, dans une région qui n’a pas encore été deciite, il est préférable de porter son attention sur les paysans , c’est-à-dire sur les petits piopiié taires agriculteurs qui, avec leurs familles, emploient sur leur domaine la totalité de
leur temps, sans être obligés de travailler au dehors en qualité de salariés. Cette classe est toujours l’élément fondamental d’une constitution. Grâce à la nature de ses travaux et aux habitudes qui résultent de la propriété territoriale, elle conserve mieux que les autres l’empreinte du génie local.
2. — Choix de la famille à observer. — Dans une classe déterminée, on doit toujours choisir une famille qui soit originaire de la localité et qui en réunisse à peu près les conditions moyennes, qui ne soit ni supérieure ni inférieure aux autres par la situation matérielle ou par la moralité et qui puisse dés lors être présentée comme un type.
On doit s’attacher encore à décrire le plus souvent un ménage complet, car l’étude en est, en général, plus fructueuse que celle d’un ménage sans enfants et surtout d’un célibataire.
Enfin, il faut prendre une famille qui se prête volontiers à l’observation, sur le désir exprimé par l’observateur ou par des personnes influentes de la localité.
L’accès de la famille sera surtout ouvert à l’observateur, dans tous les pays où règne la paix sociale, par le patron en qui repose la confiance de l’ouvrier. Dans les pays que désole l’antagonisme, et auprès d’un ouvrier qu’une hostilité sourde ou déclarée éloigne des influences ailleurs efficaces, les difficultés seront plus grandes: mais, en prenant pour règle absolue de ne jamais laisser voir ou sentir la moindre désapprobation au sujet de ce qu’on lui dit; en se souvenant toujours qu’on se propose d’observer et non d’éclairer ou de redresser celui qu’on observe, l’investigateur parviendra sans doute à calmer les défiances de son interlocuteur et à le faire parler à cœur ouvert. En tout cas, on se rappellera que le temps d’un ouvrier est son capital, et on indemnisera largement celui auquel on prend de longues heures pour en obtenir les renseignements dont on a besoin.
3. — Conditions oü il faut se placer pour bien observer. — Le type de la monographie étant ainsi choisi, deux conditions permettront d’obtenir de cette étude les résultats qu’on en peut attendre. La première est un sincère amour de la science, qui porte à rechercher la vérité et à enregistrer les faits avec une scrupuleuse exactitude. Il n’est point toutefois nécessaire que l’observateur soit impartial ou imbu préalablement des vrais principes sociaux. Il pourra souvent se mettre au travail en vue de démontrer par les faits un principe erroné qui a ses sympathies; mais l’application de la méthode ne tardera pas à lui faire distinguer le vrai du faux. La passion qui pousse à notre époque tant d’hommes de bien à défendre l’erreur, sera ainsi joour la science sociale, comme elle a été pour les sciences physiques, l’une des forces qui conduiront à la vérité. Il n’est pas à craindre, d’ailleurs, que cette partialité porte à dissimuler ou à dénaturer sciemment les faits; ce genre d’improbité est, Dieu merci! assez rare, et, grâce aux moyens de contrôle qu’elle renferme, la méthode présente à ce sujet toute garantie.
Une seconde condition pour bien constater les faits contenus dans le cadre d’une monographie, est — comme on l’a déjà dit et comme on ne saurait trop le redire — de s’attirer la confiance de la famille que l’on étudie. Il ne faut pas croire qu’il suffise de happât d’une rémunération méritée pour que cette famille consente a initier, pendant huit ou dix jours, aux secrets de sa vie intérieure, un observateur souvent étran-
gei . Au contiaire, elle sg prêtera, ci une enquête minutieuse, elle supportera, docilement un interrogatoire prolongé, si elle s’aperçoit que l’observateur est animé d’une bienveillance sincère pour les classes ouvrières et ne cherche à connaître leur condition que pour demander aux faits les moyens de l’améliorer.
4. Maniérés cle constater les faits. — Pour réunir les éléments d’une monographie, on peut employer concurremment trois manières, qui sont loin d’avoir une égale importance. La première consiste à observer les faits; la seconde à interroger l’ouvrier sur les choses qui échappent à une investigation directe; la troisième à prendre des renseignements auprès des personnes de la localité qui connaissent depuis longtemps la famille ou qui influent sur son existence par des relations de patronage.
5. L obser cation directe . — L’observation directe doit révéler les moindres détails qui peuvent paraître d’abord inutiles, mais dont la nécessité devient bientôt manifeste. Il faut, en général, recueillir les faits sans en tirer immédiatement des conclusions. Ce n’est qu’après avoir achevé l’étude de la famille, après avoir classé les observations dans le cadre adopté pour les monographies, qu’on peut essayer d’en tirer des inductions générales.
Ce premier moyen d’investigation convient surtout à l’étude de l’état physique de l’ouvrier et de sa famille; de leurs habitudes journalières, de leurs opinions religieuses et morales, ainsi que de leurs caractères; de l’état général du pays, de la maison et de ses alentours. D’ailleurs attentif, sans le laisser paraître, à tout ce qu’il voit et entend, l’observateur doit perpétuellement contrôler par lui-même toutes les réponses faites à ses questions, toutes les assertions qu’il recueille dans la famille. En un mot, toutes les fois que l’observation directe est possible, il faut y avoir recours.
6. — U inter rogatoire de l'ouvrier et de sa compagne . — L’interrogatoire doit être conduit dans l’ordre indiqué par la méthode; il ne faut pas cependant s’y astreindre trop rigoureusement. L’ouvrier sera naturellement porté à s’étendre sur certains sujets: il aimera à se reporter aux souvenirs de sa jeunesse et à raconter l’histoire de sa famille. Il faut se garder de l’interrompre pour ne pas laisser échapper des renseignements qu’il est utile de recueillir. Les questions trop multipliées le fatigueraient d’ailleurs, si même elles n’excitaient chez lui de l’ennui ou de la méfiance, en lui rappelant à tout instant l’enquête qu’il subit. Mieux vaut écouter qu’interroger, surtout dans le cas assez fréquent où une différence dans le dialecte ou dans le langage habituel rend difficile, des deux côtés, l’intelligence des demandes et des réponses.
C’est par un interrogatoire long, minutieux, précis et détaillé, que l’on récolte les divers éléments des calculs d’où résultent le budget des recettes, le budget des dépenses et les comptes qui y sont annexés. C’est par la même voie que 1 on se renseigne sur l’organisation et la constitution de la famille; sur ses mœurs, ses croyances, ses idées, ses espérances, ses déceptions, ses peines, ses joies, ses affections et ses haines; sur ses travaux et ses salaires; sur ses autres ressources de tout genre, son mobilier, ses vêtements; sur ses récréations; sur les principaux événements de sa vie, sur les raisons qu’elle croit avoir d’envisager l’avenir avec sécurité, ou de n y rien entrevoir que de précaire et d’instable. En somme, la grande majorité des faits so
ciaux, qui seront signalés dans la monographie de la famille, sont constatés par voie d’interrogatoire. Aussi l’art d’interroger, d’écouter les réponses, d’amener les épanchements sincères et complets joue-t-il un grand rôle dans la valeur de la monographie.
7. Les renseignements puisés auprès des personnes d’un rang supérieur dans la localité . — On ne devra se renseigner qu’avec une extrême réserve auprès des classes dirigeantes de la localité, qui connaissent souvent moins qu’on ne le suppose Inorganisation sociale dont elles font partie. Il faudra d’ailleurs contrôler toujours leurs assertions, soit à l’aide des faits observés directement, soit à l’aide des faits révélés par les déclarations de la famille.
La monographie de famille, étant avant tout la description méthodique de ce que l’on a personnellement observé, no saurait emprunter rien à aucun livre. On no peut faire exception que pour certains faits authentiquement constatés, en particulier, des renseignements statistiques, offrant un caractère absolu de certitude. (1) En tout cas, l’origine des documents de ce genre doit toujours être indiquée in extenso.
8. Le double budget et ses commentaires. — Toute mono'graphie a pour partie essentielle un double Budget des recettes et des dépenses annuelles qui est précédé (Y Observations préliminaires > et suivi de Notes qu’on a pris actuellement l’habitude de grouper sous le titre général: Eléments divers de la constitution sociale.
Les observations préliminaires permettront précisément à l’observateur de s’attirer cette confiance dont on a proclamé déjà à plusieurs reprises la nécessité. Elles prépareront peu à peu l’ouvrier à répondre aux nombreuses questions du budget et même à en saisir les motifs. Elles donneront enfin à l’observateur un ensemble de notions préalables sur les mœurs et sur la vie de la famille, sur le lieu qu’elle habite et sur la région dont elle fait partie.
Il ne faut pas chercher à compléter tout d’abord les observations préliminaires et, dans ce but, ramener péniblement l’ouvrier qu’on interroge sur un détail omis dans un paragraphe déjà traité. Les budgets seuls donneront de la précision aux renseignements obtenus; ils permettront d’en vérifier l’exactitude et feront naître les questions qu’on n’aurait pas d’abord songé à poser.
9. Il faut adopter des évaluations uniformes pour qu’elles soient comparables . — Pour l’interrogatoire de l’ouvrier et même pour une première rédaction des budgets, toutes les évaluations de quantités et de valeurs devront être faites avec les mesures et les monnaies du pays. Pour la rédaction définitive l’auteur convertira les unités locales en unités métriques, et il en établira, s’il y a lieu, la correspondance dans une note spéciale.
Les renseignements relatifs aux quantités et aux valeurs des objets achetés ou vendus, produits ou consommés, se rapporteront toujours à une année supposée moyennement prospère, en ce qui concerne la situation générale de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, et la situation spéciale du foyer domestique que l’on considère.
(1) Ges renseignements statistiques guideront heureusement l’observateur dans le choix de la famille, en indiquant les conditions moyennes qu’elle doit présenter pour servir de type.
Il sera souvent impossible à l’ouvrier de donner les nombres des deux budgets et des comptes annexés pour une année entière, tandis qu’il les indiquera facilement pour une semaine ou pour un jour. En général, l’observateur devra rechercher tous les moyens d’éviter aux membres de la famille observée un travail intellectuel, auquel ils ne seraient point habitués et qui pourrait troubler l’exactitude de leurs déclarations.
10. Origine des notes dites « Eléments de la constitution sociale ». Les notes
intitulées: Eléments dioer s de la constitution sociale, comprennent les faits importants d’organisation sociale, les particularités remarquables, enfin les appréciations générales et les conclusions que l’auteur tire de l’ensemble de ses études. Les éléments de ces notes seront fournis par la famille et la localité qui sont l’objet de la monographie. Ils pourront l’ètre également par les personnes établies depuis longtemps dans cette localité et connaissant bien les mœurs et les usages de la population. Mais il ne faudra jamais oublier de contrôler parles faits observés les déclarations ainsi obtenues.
11. La oc/ tu maîtresse de l obscroateur . — Tous les éléments de succès que comporte la méthode des monographies, restents tériles ou deviennent même nuisibles, s’ils ne sont pas fécondés par la vertu maîtresse de l’observateur: le respect de la vérité.
La méthode d’observation pour le savant qui ne porte pas en lui ce respect sacré, est comme la logique pour le sophiste: elle peut, en des mains peu consciencieuses, devenir un instrument d’erreur et de corruption.
toutefois, en matière de science sociale, l’observation, appliquée à des faits permanents, offre des garanties d’exactitude qui n’existent pas dans le raisonnement pur appliqué aux faits variables de la vie privée ou de la politique. Une population mal observée conserve en elle-même tous les éléments d’une contre-enquête décisive. L’erreur propagée par l’ignorance ou la mauvaise foi peut toujours être réfutée au moyen d’une monographie due à l’enquête d’un vrai savant.
§ VI. — Rédaction de la monographie.
La rédaction de la monographie doit commencer par les comptes annexés, puis par les budgets. Ces derniers doivent toujours être établis sur le lieu même de l’observation. Le tableau complet et méthodique des recettes et des dépenses d’une famille est, en effet, le véritable contrôle des faits observés et le seul moyen d’approfondir les conditions de l’existence matérielle et morale des populations ouvrières. Il ne faut donc pas se contenter de recueillir dans la localité les éléments de ces calculs: il est indispensable de les coordonner immédiatement, afin d’éviter les lacunes qu’il ne serait plus possible do combler à distance.
C’est également dans la localité même qu’il est préférable de rédiger les observations préliminaires et les notes ou éléments, divers de la constitution sociale. On peut se borner cependant à mettre en ordre chaque jour les documents recueillis, pour terminer plus tard le travail.
Dans la rédaction définitive, il faut donner à chaque fait la place qui lui est assignée par la méthode, le décrire avec concision et éviter les répétitions. Le style doit
être simple, et, malgré la spécialité du sujet, se rapprocher autant que possible du langage ordinaire. Les personnes qui ne pourraient donner à la rédaction les soins qu’exige une œuvre destinée à l’impression peuvent s’affranchir de toute préoccupation à cet égard. La Société d’économie sociale ne demande à ses collaborateurs que des faits bien observés; elle se charge de corriger le récit, s’il y a lieu, et de faire écrire de nouveau la monographie, avant de l’imprimer, en se conformant toutefois scrupuleusement à la pensée de l’auteur.
§ vil — Principes généraux à vérifier et conclusions relatives à des questions
sociales importantes.
Les faits qui se rattachent à l’existence d’une famille ont en eux-mêmes un véritable intérêt scientifique; convenablement multipliés, ils deviendront l’une des bases fondamentales de la statistique, de l’administration publique, de l’organisation industrielle, etc. Mais leur importance résulte surtout de ce qu’ils donnent le moyen le plus sûr de mettre en lumière et de faire accepter les vrais principes de la science sociale.
Parmi les questions principales, dont chaque monographie doit faire surgir des solutions partielles, il convient de citer celles qui suivent:
1° Influence de la religion sur le bien-être individuel et sur les rapports sociaux;
2° Conciliation des liens de famille et de l’autorité paternelle avec la liberté de l’individu;
3° Influence de la fécondité ou de la stérilité systématique des mariages;
4° Influence du régime des successions;
5° Influences relatives de la grande et de la petite propriété, en agriculture et en industrie;
6° Influence du régime de communauté ou de l’action individuelle sur le travail et sur la production;
7° Délimitation à établir entre l’État, les corps constitués, l’association libre, la famille et l’individu, en ce qui concerne la protection des cultes, la diffusion des lettres, des sciences et des arts, l’assistance des pauvres, et, en général, les intérêts sociaux qui n’ont point exclusivement le caractère de l’utilité collective;
8° Rapports des jeunes gens et des vieillards; changements que le temps peut y apporter;
9° Organisation du foyer domestique et de la famille au point de vue de la stabilité;
10° Coutumes et réglementation des ateliers de travail;
11° Coutumes d’émigration et causes qui les entretiennent;
12° Coutumes relatives aux mariages;
13° Organisation et résultats de l’enseignement primaire;
14° Patronage et son influence sur le sort des familles d’ouvriers;
15° Influence des systèmes de recrutement et de l’organisation du service militaire sur la vie et le travail des jeunes gens;
16° Mœurs et coutumes nationales.
Annexe N. 3.