‹ Les burgravesChapitre 20 sur 83 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'AIEUL

GUANHUMARA

Si tout à l'houre ici, Quand tes yeux contemplaient r.égina, ton souci, Ilatto soudain était entré comme un orage; Si devant toi, féroce et riant avec rage, Il l'avait poignardée, elle, et jeté son corps Au torrent qui rugit comme un tigre dehors; Puis, si, te saisissant de sa main assassine. Il t'avait exposé dans la ville voisine, L'anneau d'esclave au pied, nu, mourant, attaché Comme une chose à vendre au poteau du marché; S'il t'avait en effet, toi soldat, toi né libre. Vendu pour qu'on t'attelle aux barques sur le Tibre l Suppose maintenant qu'après ce jour hideux La mort près de cent ans vous oubliât tous deux; Apres avoir erré de rivage en rivage, Quand tu reviendrais vieux de ce long esclavage, Que te resterait-il au cœur? Parle à présent.

OTBERT.

La vengeance, le meurtre, et la soif de son sang.

GUANHUMARA

Eh bien, je suis le meurtre et Je suis la vengeance. Je vais, fantôme aveugle, au but marqué d'avance; Je suis la soif du sang! Que me demandes-tu? D'avoir de h pitié, d'avoir de la vertu, De sauver des vivants? J'en ris lorsque j'y pense. Tu dis avoir besoin de moi? Quel'e imprudencel Et si, de mon côté, glaçant ton cœur d'effroi, Je te disais aussi que j'ai besoin de toi? Que j'ai pour mes projets élevé ton enfance? Que je recule, moi, devant ion innocence? Recule donc alors, enfant que j'ai quitté, Devant ma solitude et ma calamité! — Je viens de te conter mon histoire. Est-ce infâme?

Seulement c'est l'amant qu'on a tué; la femme

— C'était moi — fut vendue et survit; l'assassin

Survit aussi ; tu peux servir à mon dessein. —

Oh! j'ai gémi longtemps. Toute Teau de la nue

A coulé sur mon front, et je suis devenue

Hideuse et formidable à force de souffrir.

J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir,

De douleur; faim, misère, exil, pliaient ma tête;

J'ai vu le Nil, l'Indus, l'Océan, la tempête,

Et les immenses nuits des pôles étoilés.

De durs anneaux de fer dans ma chair sont scellés.

Vingt maîtres différents, moi, malade et glacée,

Moi, femme, à coups de fouet devant eux m'ont chassée.

Maintenant c'est fini. Je n'ai plus rien d'humain,

Menant la main sur son cœur.

Et je ne sens rien là quand j'y pose la main.

Je suis une statue et j'habite une tombe.

Un jour de l'autre mois, vers l'heure où le soir tombe,

J'arrivai, pâle et froide, en ce château perdu;

Et je m'étonne encor qu'on n'ait pas entendu,

Au bruit de l'ouragan courbant les branches d'arbre,

Sur ce pavé fatal venir mes pieds de marbre.

Eh bienl moi, dont jamais la haine n'a dormi,

Aujourd'hui, si je veux, je tiens mon ennemi.

Je le tiens; il suffit, si je marque son heure.

D'un mot pour qu'il chancelle, et d'un pas pour qu'il meure 1

Faut-il le répéter? C'est toi, toi seul, qui peux

Me donner la vengeance ainsi que je la veux;

Mais, au moment d'atteindre à ce but si terrible,

Je me suis dit : Non, non, ce serait trop horrible I

Vloi, qui touche à l'enfer, je me sens hésiter.

Ve viens pas me chercher! ne viens pas me tenterl

Car, si nous en étions à des marchés semblables.

Je te demanderais des choses effroyables.

Dis, voudrais-tu tirer ton poignard du fourreau?

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