POUR REMETTRE A M. LE COMTE DE STLVERS
Verriëres-sous-Bois, dimanche matin.
Cher, je vous vois décacheter cette lettre et froncer le sourcil en reconnaissant mon écriture. Vous me taxez déjà d'imprudence et d'indocilité. Cependant, malgré la réserve que votre intérêt m'impose et dont notre liaison, justement réprouvée par le monde, lûe fait une inflexible loi, les circonstances sont telles que je ne puis m'empêcher de vous écrire. Mais vous voyez que j'agis avec circonspection. Le vicomte Séraphin vous remettra ce billet, que vous brûlerez aussitôt,
il8 LA RÉSURRECTION
comme vous avez dû faire de toute notre correspondance antérieure. Ainsi, je ne crains point de donner des armes contre vous à M"* de Sylvers, qui épie depuis si longtemps une preuve positive pour vous ruiner par le scandale d'une séparation juridique, en se faisant donner réellement la fortune imaginaire que vous lui avez généreusement reconnue par votre contrat de mariage.
Ici donc, il ne s*agit pas de moi.
J'aurais certainement bien des choses à voas dire, mes anxiétés» mes tristesses dans cette solitude, où m'ont confinée un éclat trop public. Je ne goûte qu'imparfaitement la beauté des sites animés et joyeux de Verrières. Cette nature si belle et souriante conserve une sérénité silencieuse qui insulte à nos sentiments tumultueux aussi cruellement que les éclats de la joie la plus insolente. L'oubli pèse sur moi. Je me sens seule et délaissée. Vous êtes à Paris au milieu du luxe et des , fêtes. Pensez-vous quelquefois à votre pauvre Marie? Vous en laisse-t-on le temps?
Pardonnez-moi cette question, Antony! Vous vivez dans un monde d'audacieuses féeries. Vos amis sont d'intrépides lutteurs qui ont forgé pour leur poitrine le triple acier de l'égoïsme, de l'ambition et de l'incrédulité.
Qu'est-ce qu'une femme pour eux, qui ont toutes les femmes? Qu'est-ce qu'une de mes larmes pour eux, qui se sont volontairement desséché les paupières? Qu'est-ce qu'une plainle pour eux, ces égorgeurs exquis de tout ce qui est jeune, pur et croyant?
Je suis fîère de vous, Anlony, car vous êtes fort. Combien de rudes assauts ont-ils livrés à notre anoour! Par combien de catapultes toutes chargées d'épigrammes acérées n'ont-ils pas tenté de détruire notre bonheur I Vous avez résisté, et j'ai confiance, Anlony. Cependant, une voix perfide me crie incessamment : ,c< T*aimera-t-il demain? »
Oui, vos amis sont de terribles compagnons, Antony; ils font volontiers de la plaisanterie comme Ribeira tenta de faire de la peinture avec — du sang. Et si je vous écris, c'est qu'un de ces jeunes gens redoutables, et si renommé, que je connais ses moindres actions sans l'avoir jamais vu, si ce n'est un soir à l'Opéra, vient de mettre Verrières en émoi et d'attirer ici tous les gendarmes du département.
Je vis fort retirée ; mais rien au monde ne saurait empêcher ma femme de chambre d'entrer en conversation réglée avec les gens du voisinage.
ISO LÀ RÉSURRECTION
ni de raconter le soir, en me coiffant pour la nuit, ce qu'elle a recueilli de plus intéressant. Or, le merveilleux ne manquait point dans les récits de Julie.
A quelques pas de ma maison s'élève un chalet tout à fait alpestre, élevé sur des morceaux de roc et entouré d'épais rideaux de mélèzes, ces arbres singuliers qui ressemblent à des chapeaux chinois. C'est là que demeure un poëte bizarre jusqu'à la folie, et mille fois plus excentrique que lord X.
J'ai nommé votre ami Lazare.
Il courait à Verrières toutes sortes de bruits sur son compte. On le croit un peu bandit des Abbrazzes, jeteur de sorts, malandrin, sorcier, faux-monnayeur ou vampire. Avant trente ans, il sera devenu le héros d'une belle et bonne ballade à faire p&lir la chanson de Gazette. Jugez- en d'après l'horrible histoire que je vais vous raconter succinctement, et dont je ris encore, tant votre ami, dans les rôles dramatiques, > possède la supei^e tranquillité et l'inaltérable sérénité d'âme qui distinguent les acteurs de tragédie.
Hier soir vers dix heures, comme j'allais m'en* dormir, Julie est entrée toute effarée dans ma chambre en s'écrianl :
— Madame, madame, on vient d'assassiner une
DE LAZARE. tSI
femme dans le chaI^t. C'est notre voisin le vampire qui a fait le coup!
Là-dessus, je me suis levée; j'ai mis à la h&te mon grand peignoir garni de witchoura; je me suis enveloppée dans ma pelisse ; et escortée par Julie et par le cuisinier, je me suis bravement acheminée vers le lieu de la catastrophe.
Tout Verrières était en rumeur. Les paysans arrivaient de tous côtés avec des fourches, et des lanternes brillaient dans les profondeurs du bois, pareilles à des ludoles.
En arrivant au chalet, j'ai trouvé M. Lazare qui roulait une cigarette sans s*inquiéter des rumeur^ menaçantes de la foule, ni des interrogations de M. le maire, qui, froissé dans sa dignité^ entrechoquait avec fureur son énorme paire de sabots.
— Monsieur, monsieur, criait le premier et le seul magistrat de Verrières; comment vous nommez-vous?
— Qu'est-ce que ça vous fait?
— Vous êtes un insolent.
— Vous êtes une brute.
— Si vous refusez de décliner votre nom, c'est que vous êtes un forçat libéré. Qui sait? peut-être même en état de rupture de ban.
i%t LA RÉSURRECTION
— Monsieur le maire, puisqu'il faut parler, je vais me faire connaître à vous : je suis Jean-Eléonore Trimalcyon, capitaine au premier des chasseurs de Luckner, en ce moment en congé chez monseigneur Tévéque de Versailles , mon père naturel.
— Scélérat! s'écria le maire épouvanté, vous osez blasphémer devant le cadavre de votre victime....
Et seulement alors je m'aperçus qu'aux pieds de M. Lazare, sous la balustre du chalet, gisait une femme évanouie, souillée de poussière et de sang, et dont personne ne s'inquiétait pas plus que d'une morte.
Le fait est que cette pauvre femme ne donnait plus signe de vie. Ses magnifiques cheveux noirs couvraient comme un linceul sa figure aussi pile qu'un rayon de la lune.
Je ne me suis plus occupée que d'elle. Je l'ai fait transporter chez moi. On l'a couchée dans mon lit. Le médecin de Verrières, un digne homme appelé Lebidois, a porté les premiers secours. La belle inconnue, car elle est belle, est trop faible encore pour me donner l'explication des événements de cette nuit sinistre.
Mais tout ce que je puis vous dire, c'est que
M. Lazare est en prison à Versailles, où il a été conduit sous bonne escorte, et qu'il doit avoir grand besoin de votre présence et de l'appui de votre nom. 11 parait qu'on l'accuse d'avoir jeté par la fenêtre cette malheureuse femme, et l'on ne s'explique qu'à l'oreille sur les motifs qui l'auraient poussé à un si terrible attentat. Vous voyez que l'affaire est grave. Accourez donc vite, et tâchez de passer quelques heures auprès de Votre amie,
Marie D'ALTON.